MOI, JE SAIS D’OÙ SOUFFLE LE VENT...ÉCRITS DE FRANCE-AILE

27 août 2016

Erik.N. Le Danseur. Un projet de film sur Nijinsky. Mills.

 

PARTIE 1

Erik a reçu un scénario de film. Nicolas Mills

le réalisateur ne voit que par lui. 

Il s'agira de Nijinsky...

Ce projet inattendu lui redonna des forces et c'est plus détendu qu'il rencontra dans un café new-yorkais, Christopher Mills, un grand jeune homme trop enrobé au parler difficile. Loin des standards californiens, il surprit le danseur qui s'attendait à rencontrer un réalisateur sûr de lui et soignant autant son corps que sa mise. Il n'en était rien. Mills semblait tout encombré de lui-même et il était maladroit.

- Vous aimez le scénario, vous me l'avez dit au téléphone.

- Oui mais si le monde de la danse me connaît, le grand public ne sait pas que j'existe.

- Ah oui bien sûr, bien sûr ! En même temps, on ne veut pas d'une star de la danse que d'ailleurs on ne pourrait pas payer. On veut un visage comme le vôtre, c'est à dire classique et aussi exotique. C'est très mal dit et bien sûr nous voulons un très bon danseur. Et, vous êtes quand même connu…

- Vous êtes direct ! Je ne suis pas comédien et il y a beaucoup de textes.

- Vous aurez un mois pour travailler tout ça et un coach.

- Il pourrait y avoir un danseur et un comédien...

- Non, ce serait la mort du film. Vous saurez faire. Vous êtes au New York city ballet. J'ai lu ce qu'on dit de vous. J'ai vu des vidéos. Désolé, la danse classique...

- Vous intéresse peu ? Est mal connue de vous ? Mais si vous faites un film sur Nijinsky …

- Ah oui, bien sûr, bien sûr ! Je ne suis vraiment pas doué pour expliquer. En fait, je veux dire que j’ai vu peu de ballets avant de vouloir faire ce film et j’ai rattrapé le temps perdu mais je ne suis ni un spécialiste, ni un esthète. Avoir une culture dans ce domaine ne m’intéresse pas mais je suis du genre acharné. J'ai mis des années à monter de film et ça y est, tout est prêt.  Il manque le danseur. Erik, c'est vous, c'est clair. Vous ne parlez pas beaucoup, votre visage peut être très expressif comme totalement fermé. Ce sont des choses comme cela qui me confirment dans mes choix comme votre formation au Danemark, ce que vous aimez faire...

- Vous savez ce que j'aime faire ?

- Non enfin si bien sûr. Nijinsky, vous l'aimez, je le sais et ça ne date pas d’hier.

- Qui vous a parlé de cela ?

- Je le sais, c’est tout. Vous signez ?

- Oui.

- Vous devez me faire confiance !

- C’est le cas.

- Ne voyez pas ce film comme une récompense ! Vous n'êtes pas une valeur au cinéma. C'est un salaire qui...

- C'est très bien comme ça.

-Je ne suis pas très adroit.

- Non, mais ça m’est égal. Je fais le film.

- J’en suis ravi. Ils le seront tous autant que moi.

Il posa un congé pour l'été qui lui rendit plus facile ses dernières obligations. Les derniers mois à New- York lui parurent moins pesants. Il vivait de nouveau seul mais il reçut sa famille : Kirsten, ses trois enfants et son mari et Else dont la beauté le stupéfia. Kirsten honorait un voyage prévu de longue date mais dès qu'il la vit, il souhaita que son séjour de dix jours puisse être ramené à trois. Il ne la retrouva pas telle qu'elle avait été, encourageante et observatrice. Elle était désormais aussi mesquine que jalouse. Ses trois enfants étaient polyglottes et débrouillards. Elle passa ses journées à lui en dire du bien. Quant à son mari, il  avait l'air dans sa sphère. Erik les occupa au maximum mais quand ils partirent, il fut soulagé. Parler avec eux était plus difficile  d'autant qu'ils semblaient observer son succès au New York City ballet avec détachement. Ce n'était après tout que de la danse...Avec Else, ce fut  tout le contraire. Elle fut d'emblée admirative et très respectueuse. Il put se promener dans Manhattan avec elle et s'amusa. Lui, en cuir et elle en grand manteau ouvrant sur un short avec corsage ajusté, bas foncés et bottines, offraient un spectacle magnifique et en étaient conscients. Elle était très bien faite, mince, longue. Elle savait se maquiller et s'habiller et elle était jeune, fraîche, curieuse de tout. Il l'avait emmenée en boite où on les prenait pour des amants. Elle y faisait fureur, blonde et scandinave comme elle l'était et, vêtu de noir comme elle et aussi somptueux qu'elle dans sa mise dépouillée, il intriguait at attirait. Elle fit l'amour à droite et à gauche non sans qu’Erik lui ait dit de prendre soin d'elle. Elle était aussi splendide sans maquillage et vêtue d'un grand tee-shirt au petit déjeuner qu'en Chanel dans un restaurant snob ou en minirobe noire et escarpins dans une boite chic. Ils furent pris en photo et se virent dans des magazines. Else rit et dit :

- Que nous sommes sexy !

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Erik.N. Le Danseur. Avec Else.

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Else, la plus belle des soeurs d'Erik

vient le voir à New York et pointe son ambivalence 

sexuelle et émotionnelle. Elle n'y voit rien de mal. 

 

- Toi, surtout. Les hommes te dévorent des yeux !

- Les hommes et les femmes, tu veux dire ! Ça fait longtemps que j’ai compris ça, Erik et j’ai fait certaines choses mais je préfère les hommes en fin de compte ! Pour toi, c'est pareil, tu attires ces messieurs et ces dames. Ils ont raison : Tu es très beau ! Je ne suis pas curieuse. Je ne sais pas quelles réponses tu donnes aux questions que tu te poses en ce domaine. Elles te regardent ! Et après tout, l’important est qu’ils nous trouvent beaux et qu’on leur offre un  spectacle de choix. Du moment qu'ils ne nous dévorent pas vraiment, non ?

Il ne put s’empêcher de rire : elle était très directe.

Une autre fois, elle lui dit :

- Je viens de te voir danser Erik : tu ne peux pas faire moins bien que ce que tu fais car ils ne te le pardonneraient pas ! Pour le film que tu vas tourner, fais attention à ton image.

- Je sais.

- Moi, je ne savais pas que tu leur faisais cet effet ! Le public et toi ! Tu as beaucoup de chances mais tu dois toujours être en équilibre…

- Tu es une magnifique cover-girl. Les grands photographes de mode te recherchent. Je t’ai vu en couverture de Vogue, entre autres…

- Ça n’a rien à voir ! Moi, j’ai un travail qui ne dure pas. J'ai eu de très bons contrats et j’en ai encore quelques- uns mais je suis déjà à l’âge de la reconversion…. Tu sais, j'ai acheté une maison dans le nord du Danemark et un appartement à Copenhague. Bientôt, je vendrai des vêtements très chics ou de la lingerie fine. Je crée déjà des modèles. C'est un job lucratif. Toi, la donne n'est pas la même ! C'est une vraie discipline et la compétition est permanente. Et ces compositeurs, ces musiciens, ces chorégraphes, ces décorateurs !  Combien de ballets déjà montrés, combien d'artistes déjà encensés...On vous demande tant !

- C'est beaucoup de travail mais je gagne aussi de l'argent.

- C'est bien, petit frère ! Fais comme moi : achète des biens !

Else ne demanda rien sur sa vie et ses amours. Il lui en fut gré. Elle était insouciante, belle. Quand il la voyait boire un thé chaud, Isabel la regardant avec adoration,  lui aussi l'admirait. Elle était légère dans sa vie. Il demanda des nouvelles de Marianne mais elles ne furent pas bonnes. Sa carrière de comédienne ne décollait pas. Elle s'était fâchée avec Kirsten et leur père, n'était pas très agréable avec leur mère, restait courtoise avec elle et évitait de parler de lui, Erik. Il ne commenta pas. Il connaissait très mal Marianne. Il préférait Else, de toute façon. Quand elle quitta les USA, elle dit :

- Je préfère travailler en Allemagne. Peut-être que tu as des années encore ici mais peut-être que tu reviens au Danemark. En tout cas, viens !

- Je te le promets.

En dehors de ces deux visites, il trouva que le temps s’étirait. Son réalisateur lui ayant affirmé que le film était réellement financé et que le producteur avait chair et os, il rongea son frein. Puis, il fut libre. Il avait dansé le Spectre de la Rose, Jeux et était programmé dans d'autres spectacles. Tout était bien. Quand il le salua, Peter Martins eut l'air surpris :

- Un film aux USA ? Vous ne seriez pas le premier danseur classique, ceci dit.

- Nijinsky. Disons que ce sera la base.

- Un film sur Nijinsky. Herbert Ross en a tourné un en 1980. Vous l'avez vu, sans doute ?

 - Oui, je l'ai vu.

 - Un travail de maître et une belle reconstitution avec pour ce qui est du monde de la danse, quelques réserves. Mais c'était très esthétique. C'est un remake ?

 - Non, pas du tout. Il y aurait un film dans le film. Un danseur qui est amené à tourner sur Nijinsky et est comme aspiré.

- Plutôt expérimental, alors ?

- Si vous voulez. Sa fille aînée interviendrait.

-  Kyra Nijinsky vit en Californie : le film s'appuiera sur elle ?

- Oui.

Peter Martins parut intéressé :

- Ce sera entre fiction et documentaire. Avec de la danse, beaucoup, j’imagine…  Le projet peut être excellent et vous, ça, je comprends. Vous avez dansé le Sacre et le Spectre de la rose, ici. Christopher Wegwood est sur le navire aussi, à ce que j'entends. Il n'a fait qu'un an ici et je conçois qu'il ait d'autres projets. Il est brillant. Ce que je ne comprends pas, c'est qui fait le film !

- Nicolas  Mills.

- Erik, je ne sais pas qui il est !

- Il a fait une école de cinéma en Californie ; il a fait de la pub, beaucoup de télé. C'est son premier film. Il en fera d'autres. Je veux le faire. Il faut vivre ses rêves ! Han skal leve sin ves r!

Pour la première fois en trois ans, le directeur artistique lui adressa un sourire chaleureux et complice avant de lui dire  en danois.

- Han skal leve sin ves r!

Puis, il ajouta :

- Ce film est déjà financé, bien sûr ?

- Bien sûr.

- Held og lykke !

- Held og lykke

Il lui souhaitait bonne chance. En obtenant son congé, le danseur était ravi. Il allait prendre l'avion pour Los Angeles, non sans avoir promis à des amis de les loger dans son loft après son départ et avoir  confié à une Jennifer maussade une Isabel très turbulente. Dès lors, tout serait différent pour lui…

 

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Erik.N. Le Danseur. Avant la Californie.

 

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Juste avant de partir en Californie où on l'attend 

pour tourner un film, Erik revoit Julian...

Erik tenait à passer seul ses derniers jours à New-York. L’avant-veille de son départ, Il revint chez lui vers seize heures, lut, regarda un film puis se concocta un petit dîner qu'il comptait accompagner d'un verre de champagne. Une heure plus tard, il avait compris : ça ne servait à rien. Tous ces mois de souffrance silencieuse, cette volonté d'être dans l'oubli n'avaient pas été libératrices. S'il connaissait un certain apaisement, il le devait à la chasteté qu'il avait cultivée ces derniers temps. Elle se révélait bien moins vaine que ces rencontres nocturnes qui avaient  rempli son ordinaire  peu après le Bronx et continuaient de le marquer. Elle lui permettait de se reconstruire et d’avoir de lui-même une image qui n’était plus dégradée Cependant, s’il s’apprêtait à partir plus serein en Californie, il lui resterait bien des doutes et des questionnements. Seule la confrontation avec Julian pourrait les apaiser, il le savait depuis des semaines mais, pris dans des souvenirs négatifs, il n’avait pris aucune résolution. Depuis quelques jours cependant, la tentation d’appeler son ami était grande et son départ devenant imminent, il ne put s'en empêcher. Le  décorateur n'était pas chez lui mais il lui dit son départ proche et la raison de celui-ci. Il l'invita à dîner.  Il crut à vingt heures que l'appel était tombé dans le vide mais au moment où il le pensait, il entendit la sonnerie de l'interphone.

- Cinquième ?

- Oui.

Quand Julian s'avança vers lui, Il entrevit une silhouette longue, amaigrie, celle d'un homme qui marchait lentement. Il pensa que ce serait comme avant, que ce même homme qui l'avait puni de le narguer, serait hautain et cassant et que ce serait à lui d’afficher son mieux-être mais il entendit une voix simple, humble qui lui dit :

- Bonsoir, Erik. Le hasard a fait que je suis rentré tardivement chez moi. Ton message m'y attendait. Je suis donc reparti aussitôt. J'arrive sans prévenir...

Et comme le danseur demeurait interdit, la même voix déférente reprit :

- Je n’ai trouvé que des fleurs. Des orchidées. Elles t’attendront…

Il n’était pas si difficile de croiser son regard et Erik le fit bravement, s’étonnant de son absence d’hostilité. La voix s’élevait, toujours, très mesurée.

- Tu aurais dû t'habiller comme moi et mettre des chaussures à lacets. Tu les fais souvent mal. J'aurais fait cela pour toi. Les refaire.

- Pour te mettre à genoux ?

- Je ne m'en relève que mieux. Regarde…

Erik ne répondit pas et Julian refit les mouvements qu’il avait faits à Copenhague, obligeant son ami à le faire se relever. Se trouver ainsi face à face avec cet homme qu'il n'avait plus revu depuis cette horrible nuit du Bronx suffoqua Erik qui continua de ne rien dire, ses yeux clairs rencontrant le regard de Julian. Toujours cruellement observateur, celui-ci recula et le  dévisagea

- Toujours beau et plein de classe, Erik. Tu portes des vêtements que je n'ai pas offerts mais c'est très bien. Rien à dire.

Le jeune homme laissa son ami parler pour deux :

- Que de tensions !  Elles se lisent sur ton visage. Comme ça, nul besoin de les commenter.

La voix du décorateur était encourageante.

- Allons, mon danseur, dis-moi un peu les choses.

Mais le danseur restait interdit : Julian semblait lire en lui comme dans un livre.

- C'était difficile sur un plan personnel, j'entends, n'est-ce pas ?

- Oui. Difficile.

- Je le vois bien. Beaucoup de rencontres ?

- Oui mais plus maintenant.

- C’est bien. Je préfère que tu aies réagi ainsi. Tu t’es écarté des clones de Tom et de Clive. Reconnais que c’est une bonne idée. Et tu n'as rien lâché sur le plan professionnel : les critiques sur toi restent excellentes. Pas de fléchissement.

- Je tiens à ma carrière.

- Tu fais bien.

Julian parcourut du regard l'espace qui l'avait créé et il parut content. Tous ces meubles clairs, ces éclairages indirects. Un bel espace aérien, serein, mêlant l'intime au ciel qui entrait par les grandes baies vitrées et la danse à l'intime : c'était bien pensé. Avoir mis des barres et des miroirs dans un loft ! C'était si inattendu.

- Un espace pour le rêve. On est au ciel. Ta mère a vu juste.

 Le décorateur portait du brun, un brun luxueux à base de cachemire mais bien que plein de prestance, il semblait plus sobre, comme dépouillé de toute flamboyance. Quand il s'assit sur la banquette que lui désignait Erik et que celui-ci lui eut tendu un verre de champagne, il offrit à son ami un visage las et peu souriant mais dépourvu d'agressivité. Cependant, sa douleur était intense, presque palpable. Le danseur lui dit :

- Tu es plus triste que moi.

- Oui, comme quoi c'est possible.

- Pourquoi cette souffrance ?

- Tu te dérobes sans cesse. A chaque souffrance, sa forme. La mienne, c'est toi et tes fuites constantes. Que fait quelqu'un comme moi quand il est fasciné par quelqu'un comme toi et se fait rejeter ? Il est trop renvoyé trop à lui-même  et cherche des expédients.

- Ce sont de fausses allégations.

- D'accord. Que penses-tu de celles-là ? Ceux que je vois actuellement  ne sont pas des jeunes gens nantis. Ils viennent d'eux-mêmes. L’argent, le besoin d’obéir…

- Tu mens ?

- Qui sait ?  Il faut bien qu'ils soient là, ceux qui aiment les jeux consentis.

-  Si c'est vrai, les conséquences sont pour eux.

- Non, elles sont aussi pour moi, mon beau danseur...

 

21 août 2016

Erik.N. Le Danseur. Deuxième partie.

 

Le jeune homme et

Le Minotaure

 

vaslav DESSIN

 

 

Je suis allé chez lui tenter la chance. Je l'y ai trouvée

car je l'ai aimé tout de suite. Toutefois,

je tremblais comme la feuille du tremble.

 

Vaslav Nijinsky.

Cahiers.

 

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Erik.N. Le Danseur. Avant la Californie.

 

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Erik Anderson se prépare à tourner, en Californie, un film sur

Nijinsky. Mais comment ne pas revoir Julian, celui

avec qui il a eu une liaison tourmentée ?

Erik avait du mal à suivre et restait sceptique. Cet homme qui l'avait accueilli en Amérique, lui donnait à voir de lui des images si multiples de lui-même qu'il ne s'y retrouvait pas. Il faisait maintenant face à son ami et se laissait observer par lui. Le regard de Julian devenait insistant. Captant la vulnérabilité de son danseur, il cherchait l'accueil et étendait son emprise. Pour s'en délivrer, Erik baissa les yeux et reprit la parole :

- Écoute, tu parles de la souffrance que je t'ai causée et des expédients que tu as trouvés mais je ne te t'ai donné aucun élément. Tu ne pouvais pas comprendre. Je t'ai tant provoqué : tu ne saurais me pardonner.

Julian était bien trop fin pour ne pas réagir à ce qu'il prenait pour une  manœuvre. Il  décocha au danseur un regard sagace :

- Oh, je vois !  Je te dis que je t’ai pardonné  et  le Bronx est évacué c'est cela ? Comme ça, on se serre la main, on est quittes et tu pars en Californie !

Le danseur prit ses paroles de plein fouet et resta saisi. Immobile, il offrit à son ami un visage à la fois si pur et si blessé que Julian en frémit :

- Tout a été si faussé dès que j’ai mis les pieds aux Etats-Unis. Je sais, je sais bien comment j’ai été avec toi…Je voudrais que tu le fasses, que tu me pardonnes car j'en ai besoin. Tu le peux ?

Julian mit beaucoup de temps à lui répondre, l'émotion le terrassait :

- C'est si important ?

- Oui. Il ne s’est pas écoulé une journée depuis notre dernière rencontre où je n’ai pas regretté…

- Alors, sache que c'est fait, Erik. Il m'a fallu en passer par la colère et cette double vengeance dans le Bronx mais c'est fait.

Le danseur lui sourit avec douceur. Julian reprit :

- Te renvoyer la question a un sens ?

- Oui mais je ne sais que répondre.

- Tout ira mieux quand tu seras en paix avec toi-même.

- Je ne sais pas faire.

- Il te faudra apprendre. Sa mort à lui, sa fuite à elle…

Le ton catégorique de Julian apaisait le danseur qui y sentait de l’intérêt et de la compassion aussi le laissa-t-il poursuivre.

- Et il te faudra assumer cette attirance que tu as pour moi et que tu refuses absolument, lui préférant toutes ces errances...

- Tout est si difficile.

- Oui, beau jeune homme, mais j’ai raison…

Erik avait préparé un dîner de poisson froid, sobre et raffiné. Son visage, pris dans une lumière indirecte, apparaissait comme une découpure à Julian qui, de l'autre côté de la table, l'observait. Il n'était plus celui qu'il avait connu en Angleterre, beau, jeune et distant parce qu'il avait rencontré la culpabilité, la violence des désirs contradictoires et la solitude. Il y avait une sorte de distinction qui était apparue, un côté volontaire qui s'était affirmé et moins d'immédiate séduction mais sa beauté, même transformée était impressionnante.

- Tu vas tourner un film ?

- Oui,  j'ai pris un congé de trois mois.

- Tu m'as dit cela. Un film  sur Nijinsky.  C'est ambitieux.

- Ils sont très déterminés. Mills et Wegwood.

- Wegwood, je situe. Et l'autre ?

- C'est le metteur en scène. Je ne l'ai encore très peu vu. Juste une fois, ici. On a surtout parlé au téléphone. J'ai le scénario. Je ne cesse de le lire.

- Tu leur fais confiance ?

- Oui.

- Tu vas jouer Nijinsky ?

- Non, non, je ne pourrais pas cela, ne serait-ce que pour la ressemblance physique ! Je vais jouer un danseur qui est amené à tourner un film où il danse les rôles de Nijinsky et dit les textes du Journal. D'autres aussi. C'est un scénario ambitieux mais comment dire non ! Nijinsky, Irina Nieminen m'en parlait à Copenhague. Chez elle, il y avait tant de photos ! Il y en avait de lui ! Et puis, j'ai dansé Le Sacre, La Rose, Jeux. Tu sais, j'y pense beaucoup. Ça sera une vision différente. C'est peut-être une chance.

- Une chance ?


Erik.N. Le Danseur. Avant la Californie.

splash

Erik Anderson va momentanément qitter

le New York City ballet pour aller tourner un film

en Californie. C'est l'heure pour lui

de revoir Julian...

- La Danse, c'est lui ! Irina disait cela et chez elle, il y avait des photos des ballets russes partout et elle en parlait beaucoup ! Les premières photos que j'ai vu de lui, c'était chez elle. On n'est pas danseur longtemps. Je veux savoir. Je veux savoir qui il était et comment il dansait. Je veux me rapprocher de lui. Je le voulais depuis longtemps, je crois. Le Sacre, Wegwood le sait, il ne le dirigera pas de la même façon. La Rose, non plus. On va chercher et si on y arrive, on le trouve, lui !

Cette fois, le regard de Julian changea : il scrutait le danseur professionnel.

- Tu étais très bien sur scène. Même pour Jeux.

- Non.

- Tu étais perturbé à cause de moi.

Erik le stupéfia :

- Tu ne devrais pas revenir là-dessus. C'est passé maintenant et de toute façon, je mène une vie très réglée depuis quelques mois.

 Ainsi, aucun reproche ne venait et pourtant, ce danseur, il l'avait fait souffrir. De lui, il aurait attendu la vengeance mais sur le visage rêveur d'Erik qui, assis en face de lui, passait sa main dans ses cheveux blonds, il ne voyait aucune accusation. Comment faisait-il pour avoir ce visage pur et lavé ? Était- ce  projet qui le conduirait sur la côte ouest ? Ce danseur russe à la folie précoce ? Sa propre ambition ou son goût des défis ? Qui sait ?

- Tu n'as pas peur ? Remarque, ce projet te permet de quitter New York. Tu n'auras plus aucune chance de me croiser des mois durant.

Erik eut un sourire indéfinissable et ses yeux brillèrent. Il désarma Julian :

- Maintenant que je t'ai revu, je sais que je n'ai pas peur. Et toi non plus, tu ne dois pas avoir peur. Tu m'as dit de mieux me connaître. Je sais que j'ai changé. Il y a eu une sorte de descente aux Enfers mais c'était l'Enfer de l'Antiquité. Celui d'Orphée, tu sais. On peut ressortir...

- Et maintenant que t'en es échappé, tu changes de rôle. Tu vas faire l'acteur, maintenant...

- Oui.

- C’est un bon film, un beau rôle ?

 Erik hocha la tête puis demanda à son ami s'il voulait lire le scénario. Julian accepta mais montra des réserves.

- Il est volumineux et ça va prendre du temps…

- Prends-ton temps. Tu peux rester.

Comme il se mettait en lecture, le danseur partit ranger les restes du dîner puis alla prendre un bain.  Quand il réapparut, son ami lui dit :

- Il me reste encore à en lire la moitié. Ce que j'ai lu est très bien. Je suis surpris. C'est très travaillé, brillant en fait. Ce départ très réaliste et cette évolution vers l'onirisme...

- Continue de lire.

 

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20 août 2016

Erik.N. Le Danseur. Erik et Julian.

jeune homme GRIS

 

Erik Anderson a triomphé à New York sur la scène 

du New York City ballet. Il s'apprête à partir en Californie mais peu avant

son départ, il recontacte Julian, celui avec qui

il a eu une liaison difficile...

Erik avait les cheveux mouillés et se les essuyait avec une serviette éponge. Il portait un pantalon de pyjama blanc et un t-shirt à manches longues, blanc également : c'était une belle image simple. Julian le contempla un instant puis se remit à lire. Les grandes baies vitrées qui donnaient sur la ville plongeaient le loft dans une délicate pénombre et des lampes brillaient çà et là. Il régnait une étrange atmosphère aussi concrète que poétique. Les contours des meubles, les piliers qui soutenaient l'édifice tout autant que les tapis et les tableaux disposés çà et là créaient une ambiance  déroutante.

- C'est très beau, ici. On est en ville et dans le ciel...

- Oui, ça m'apaise beaucoup.

Julian se remit à lire et quand il eût fini, il dit :

- Je ne sais quelle envergure ce « Mills »  a comme metteur en scène mais il est à l’origine d’un scénario très bien construit, les dialogues se tiennent. Ce sera une belle expérience.

Erik s'était allongé sur son lit dans une pose d'enfant sage et rêvait. Julian fut surpris de le trouver si abandonné, prêt au sommeil.

- Je vais te laisser. Tu es à la veille d’un grand départ.

La douceur d’Erik le surprit.

- Tu peux rester mais sois fraternel.

-  Fraternel ? Est-ce à propos ?

- Trouve ce qu'il te faut dans la salle de bain et sur les étagères.

Julian obéit et revint à peu près vêtu comme son ami l'était, son corps aussi odorant et détendu que le sien. Il souleva draps et couverture blancs pour s'allonger et une fois qu'il l'eût fait, il resta immobile. Erik ne disait rien mais son mutisme le mettait mal à l'aise. Le décorateur ne put s'empêcher de reprendre la parole.

- Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi, si ravissant et si buté, si charmant et si concentré, si créatif et si obstiné. Surtout, je n'ai vu quelqu'un qui ait une telle volonté et une telle passion pour la Danse, une telle humilité face à cette passion, un tel abandon de soi. Maintenant, il est des vérités paradoxales. Je t'ai désiré et je t'ai attiré et pour finir je t'ai frappé. La logique serait de te dire que je suis navré, que je me vomis d'être ainsi. Mais c'est faux. C'est parce que tu es ainsi que ma vie a du sens et tu éveilles en moi un amour si fort. Tu comprends ? Je te ne ferai plus de mal, seulement du bien enfin si j'y arrive...

Mais Erik, il s'en rendit compte, avait une belle respiration régulière. Dans la pénombre, son visage était lisse et calme : il ne dormait pas mais il ne répondait rien et gardait un sourire sibyllin. Alors, Julian revint à sa solitude et s'en plaignit :

- Ce que je te dis ne te donne-t-il pas envie de me répondre ?

Le jeune homme resta silencieux et Julian pensa qu’il hésitait. En réalité, il avait glissé dans le sommeil. Le décorateur resta longtemps les yeux ouverts dans la semi-obscurité de ce singulier appartement puis, la crispation s'en allant, il dormit, lui-aussi.  La matinée était très avancée quand le danseur s'éveilla. Depuis longtemps, Julian était de nouveau éveillé mais il demeurait allongé et muet. Erik parut surpris :

- Il est tard, non ?

- Oui, il est dix heures.

- Ton travail ?

- J'ai beaucoup de latitude. J'irai plus tard.

Le danseur ne commenta pas. Rêveur, il semblait avoir déjà changé de monde.

- J'ai toujours eu peur des eaux qui se réconcilient. Skagen. Les deux mers. Il y a longtemps. Ce sont des eaux froides : Baltique et mer du nord. Et le partage se fait, tout se mélange. Mais je suis en train de vaincre cette peur et ce ne sera pas comme avant. Jeg ved nu!

- Traduis!

- Plus comme avant.

- Je ne comprends pas.

Sorti du lit, il cherchait ses vêtements. Sans regarder son ami, il parla avec simplicité.

- C’est vrai, ça ne sera plus pareil.

- Pourquoi ?

- Je t’aime.

Le danseur tourna la tête vers son ami et le regarda sans ciller. Julian, qui retenait son souffle, fut ébloui par tant de sincérité. Il  fit un léger signe d'assentiment.

- Malgré toute cette dureté ?

- Oui.

L'instant était magique. Rien de plus ne fut dit. Ils se vêtirent et burent du café.  L'étrange chatte qu'Erik avait recueillie  se tenait toujours près du danseur qui lui inspirait une admiration sans borne et jetait au décorateur des regards méfiants.

- Elle est assez laide !

Le jeune homme rit.

- Oui. Elle n'est pas bien proportionnée. Elle a de trop grands yeux. En même temps, elle était là pendant ces mois difficiles. Elle m'attendait, me regardait, souvent avec adoration. Elle me guettait et m'attendait. Une fois, je suis rentré ivre : elle a eu beaucoup de réprobation. Une fois, je suis resté deux jours sans rentrer : elle était si inquiète. Elle a une grande rigueur morale. Elle m'a fait de véritables leçons muettes quand j'ai dérivé. Alors, je me suis levé à la bonne heure, suis allé répéter, ai travaillé ici et j'ai commencé à aller mieux. Elle m'a toujours regardé dîner et c'est là qu'elle me parle. Je la respecte.

Le décorateur regarda à nouveau le beau logement d'Erik et s'approcha de la chatte craintive qui sentant son approbation, se mit à ronronner.

- Ton avion est  demain à  seize heures ?

- Oui.

- Elle t'attendra.

 Le jeune homme eut un rire tendre.

-  Tu t’inquiètes pour ma chatte, toi ! Nous sommes très touchés, elle encore plus que moi !

Puis, comme son ami semblait perplexe, il lui dit posant ses yeux bleus sur lui:

- Ce que j'ai dit est vrai.

- Alors redis-le.

- Je t'aime.

- Mais je t'ai à peine retrouvé que tu pars...

- La Californie, un metteur en scène inconnu et le grand danseur russe ? Ce sera difficile.

- Et ?

- J'aurai besoin de toi.

- Je suis quelqu'un de difficile et je suis possessif. Tu t'en es rendu compte, il me semble.

- Tu viendras.

Le regard qu'Erik lui lança fut si acéré qu'il en frémit. Ce danseur à l'audace sidérante savait que ce film était fait pour lui et que les  liens qui le reliaient au grand danseur russe se resserraient. Ce serait donc une aventure, une vraie mais il pouvait être trop seul. C’était peut-être pour cela qu’il l’appelait…

- C’est une proposition inattendue mais très inspirante, je dois dire.

- Dans ce cas, à bientôt.

- Oui, Erik, à bientôt.

 

06 juillet 2016

Erik.N. Le Danseur. Première partie.

 

ERIK/N

LE DANSEUR

 

dessin NIJINSKY

 

PREMIERE PARTIE

L'ENFANCE ET L'IDOLE

 

J'ai compris que  mon amour était

blanc et rouge...

 

Vaslav Nijinsky

Cahiers

 

 

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Erik.N. Le Danseur. Petite enfance.

 

 

Erik Anderson nait à Copenhague en 1960. 

Il garde des images précises de son enfance.

 

Copenhague, quand il était tout petit, il se souvenait mal. Il ne lui restait que des images factices, comme celles qu'on voit dans les catalogues de tourisme. Des images qui servent à se dire qu’on doit vraiment visiter un endroit aussi beau ! Il se souvenait des rues dédiées aux touristes et des autres, plus secrètes, de l'hiver omniprésent, des façades hautaines des quartiers chics, des parcs, des magasins pleins de lumière de la période de Noël. C'était une ville nordique, froide, lointaine, d'après certains, mais lui, il en avait aimé les belles maisons colorées, les immeubles élégants, les parcs, le beau château et les marques de la monarchie. C'était la ville de son enfance mais pas le quartier. Celui-là, on ne le montrait pas dans les catalogues.  Jusque l'âge de cinq ans, il avait habité Frederisberg mais la rue et l’appartement de son enfance n’intéressaient personne. Il savait qu'il y avait sur le sol un plancher si rustique qu'on le dissuadait de marcher pieds nus. Il savait que les fenêtres de l'appartement étaient hautes, qu'elles donnaient sur une place où il y avait un temple protestant. Il se souvenait de la lumière plus grise que jaune qui illuminait la place, de la façade un peu laide du temple et des découpures que faisait la neige sur les vitres. Il était petit, il avait souvent froid et il savait que personne n’aurait photographié sa maison. Il avait des parents très occupés et trois sœurs très blondes avec lesquelles il ne jouait pas toujours. Il se sentait différent, lui. D'abord, il était un garçon et n'aimait pas les jeux des filles. Sauter sur les lits, se laisser retomber brusquement, se dire des secrets et préparer une nouvelle bataille d'oreillers, ça ne le concernait pas plus que de se maquiller avec les produits volés à la mère ou  d'élaborer des coiffures originales, ça ne pouvait pas l'intéresser, ce n'étaient  pas des trucs de garçon. Il jouait quand même avec ses sœurs, surtout avec Kirsten qui avait le plus grand écart d'âge avec lui mais l'aimait bien. Elle était la maîtresse d'école et lui, l'élève distrait mais quand même doué qui fait croire à tout le monde qu'il ne sait rien alors qu'il apprend en cachette. Il était aussi le petit voleur, l'étranger pris par surprise. Il fallait toujours s'emparer de lui, le gronder et lui faire la leçon. Ensuite, tout allait mieux car il suivait le droit chemin. Oui, ces jeux- là, il les aimait bien mais il en avait d'autres, solitaires. Il aimait se tenir très droit puis tourner sur lui-même, courir très vite et s'arrêter avec netteté, faire des bonds qu'il voulait toujours plus parfaits comme si la hauteur était bon signe. Et il n'était pas malheureux.

Il revoyait la maison encore et encore. Il n'y avait pas beaucoup  d'espace et chacun devait faire attention. Il n'avait pas oublié cette façon dont les membres de sa famille se trouvaient malgré tout brusquement face à face dans la cuisine, le salon ou le bureau, alors qu'ils voulaient être  seuls. Il surgissait toujours quelqu'un et on se regardait avec autant de bienveillance que possible. Seules les chambres offraient un peu plus d'intimité car on finissait par y être seul, sauf le soir  où on dormait deux par deux. Celle qu’il partageait avec Marianne avait des murs orangés. Kirsten et Else dormaient dans une chambre blanche. Personne n’allait sans autorisation dans la chambre des parents mais on pouvait se disputer les fauteuils et le canapé, prendre des revues sur la table basse et dîner tous ensemble autour d'une autre table cette fois grande et imposante sans que quiconque y trouve à redire.  Il y avait un vaisselier français, il s'en souvenait et quelques jolis tableaux rapportés de Paris, des nature-morte et c’était tout. Il ne se souvenait  de rien, sauf qu’il était très jeune et souvent content. Il aimait Copenhague, la lumière qui y était grise et dorée à certains moments, le vent, le froid et la neige qui craquait sous les pieds quand il se hasardait dehors. A l'époque du premier appartement, Kirsten avait onze ans, c'était l'aînée. Else avait neuf ans, Marianne, sept. Il était le plus jeune. Le plus jeune. Le seul garçon. Et plus tard quand ils avaient trouvé un logement bien plus vaste et confortable dans le même quartier, il était devenu le seul danseur.

De lui, qui était devenu célèbre, il savait qu'on parlait. Il était « Erik Anderson né en 1960 à Copenhague, Danemark de Claire Louvier dont il était le premier fils et Svend Erikson dont il était le quatrième enfant. Svend possédait plusieurs salons de coiffure à Copenhague.  C'était un bon coiffeur et un homme qui savait gérer, faire des affaires. Grand, très mince, il n'était pas réellement beau mais il s'habillait avec soin, était soucieux de sa personne et passait pour séduisant. Quand Erik était encore petit, il n'était qu'employé. Les femmes qu'il coiffait étaient sensibles à sa façon d'être. C'était un coiffeur très poli, capable de donner des conseils avisés et surtout  un coiffeur assez diplomate pour les surprendre, faisant fi de leurs desiderata. Elles l'aimaient pour sa façon de sourire, de froncer les sourcils et pour ses yeux bleus si expressifs. Et naturellement, elles appréciaient sa singularité : cet homme ne cherchait ni à séduire l’une ou l'autre des employées du salon et surtout ignorait leurs regards appuyées. Elles ne pouvaient croire qu'il put refuser leurs avances pour les beaux yeux d'une jolie épouse française dont elles étaient jalouses. Et elles comprenaient encore moins que devenant propriétaire d'un salon de coiffure avant de l'être de trois, il reste si sage.  En le désirant tout en se moquant de lui, ses jeunes employées qui tentaient d'attirer son attention et clientes gâtées qui tentaient leur va-tout touchaient à une réalité simple : Svend était l'homme d'une seule femme. Il était le mari de Claire et cela lui suffisait. La jeune femme, qui ne souhaitait pas vivre en France, était arrivée au Danemark douze ans auparavant. Esthéticienne, elle avait étudié l'art des massages. Les langues ne lui posaient pas de problème. Elle avait appris l'allemand et l'anglais facilement. Ses parents, qui n'étaient pas sans argent, l'avaient souvent envoyé, petite à Londres et à Cologne. Il lui restait le danois. Claire était à la fois terrienne et rêveuse. Elle était tombée amoureuse de Svend et c'était tout. Elle aimait les enfants qu'elle avait de lui, surtout Erik à qui elle vouait un amour particulier, si tenace et si fort que parfois elle en était gênée. Elle n'en parlait pas à son mari car elle n'osait pas. Erik était singulier. Elle l'adorait. Il le savait...

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Erik.N. Le Danseur.

Au début des années sixante-dix, Claire,

une jeune Française est mariée à Svend, un Danois. 

Elle a qatre enfants de lui. Erik est le seul garçon et le dernier-né. 

A lui, elle se confie...

Les premières années, dans les pièces petites de la maison, alors qu'à travers les fenêtres sans rideaux, la lumière entrait parfois avec violence, elle l'avait tenu dans ses bras et l'avait fait danser. Il était tout petit et posait ses yeux dans les siens. Tous les deux les avaient bleus. Les petites, ses sœurs, dansaient autour d'elle. Elles faisaient la ronde. Il était content. Sa mère avait des odeurs fraîches, des senteurs de jeune fille. Elle l'aimait, elle follement, son petit garçon. Plus tard, elle avait été plus pudique ne voulut plus montrer ce violent amour.

 Elle se racontait beaucoup. Elle disait avoir tout de suite aimé le Danemark et elle riait.

- Moi, quand je suis arrivée à Copenhague, je parlais le français qui est ma langue maternelle et l'anglais, plutôt bien. J'étais toute jeune. J'avais vingt-deux ans, tu sais ! Eh bien, Erik, si tu es amené à vivre dans un pays autre que le tien, je t'assure, ne fais comme moi. Je suis arrivée avec un petit guide linguistique, je l'ai étudié sans plus et j'ai essayé de me contenter de cela. Ah, Erik, ne fais pas ça ! Une fois que les Danois, et ça n'a pas traîné, ont eu repéré que j'étais française et me contentais de peu, ils se sont bien amusés. J'essayais de jongler avec des tableaux comme ceux-ci. Tiens, regarde ! « Je m'appelle, je viens de...J'aime...Je n'aime pas...Je voudrais, je ne voudrais pas...Voudriez-vous....C'est possible de...Je vous remercie...Le Danemark est si différent de la France ! » 

Ils riaient tellement !

- Heureusement que je parlais anglais. J'étais naïve, tu sais. Je me souviens de mon tout premier manuel. Ça donnait ça : « Un arbre vert » se dit… Le livret que j'utilisais disait en substance « Nous espérons que vous avez profité de cette leçon sur les phrases en danois y compris les expressions quotidiennes, les salutations et les phrases utiles. Après avoir terminé de cette page, veuillez consulter notre page principale pour plus de la grammaire et le vocabulaire. N'oubliez pas d'ajouter cette page aux favoris et bon courage pour l'apprentissage du danois ! »

Elle riait et virevoltait. Elle s'amusait d'elle-même :

- Tu imagines, Erik, comment tu places dans une conversation où tu ne comprends quasiment rien : « Jeg laeste en bog tider » ou « han er amerikansk » ? Je t'assure, tu essuies des défaites. Alors, tu mets ton orgueil dans ta poche et tu apprends sérieusement le danois. Tu sais, il fallait que je travaille, de toute façon et j'ai rencontré votre père. J'ai trouvé qu’il était « un ami très gentil, « en megetdejlig ven » et je lui ai vite demandé : « Er du alene ? », « êtes-vous seul? ». Devine ce qu'il a répondu ?

A cette époque, elle comptait beaucoup pour Erik qui la recherchait avec application, ne sachant trop comment aborder son père. Svend était si différent de Claire ! Il n'avait pas ce mal à aimer ses filles qui ne s'offusquaient pas  de  sa nature réservée et de la façon dont il retenait ses émotions mais avec Erik, il n'en allait pas de même. L'enfant se raidissait vite et restait silencieux. Il le trouvait sévère et redoutait son jugement. Pour ce père secret, il n'était pas le fils attendu : bagarreur, affirmé, solide. Tous deux s'observaient beaucoup. Claire, mal à l'aise, tentait bien de tempérer leur gêne :

- Allons, Erik, ton papa ne s'exprime pas facilement mais je t'assure qu'il sait rire ! Il ne sait pas trop comment faire avec toi !  Mets-toi à sa place ! Tu lui parles et lui souris peu !

Svend venait du Jutland et avait grandi à Skagen. C'est la région la plus au nord de Danemark et sa ville de naissance était la plus septentrionale. Dans les années quarante, alors que son enfance se terminait, elle était déjà célèbre pour deux raisons : d'une part, la petite ville, d'assez bel aspect, avait abrité une école picturale de bon renom qui avait, d'ailleurs pris le nom « d'école de Skagen » ; de l'autre, elle offrait de beaux paysages marins. Deux mers s'y rencontraient.  Svend aimait et connaissait la mer et des années après avoir quitté la petite ville de son enfance, il se souvenait d'elle et de l'étrangeté de la lumière dans cette région. Par contre, de son propre aveu, il était resté totalement indifférent, enfant, au fait que des peintres aient jugé bon de s'installer dans son village pour y pratiquer leur art. Ce n'est qu'à l'âge adulte, alors qu'il vivait depuis longtemps à Copenhague, qu'il avait été pris de regret. Il le savait, la grande majorité des peintres de Skagen étaient danois. On trouvait parmi eux Anna et Michael Peter Ancher, Peder Severin Krøyer, Thorvald Niss, Holger Drachmann et d'autres. Il s'était alors intéressé à eux. Soren Kroyer, surtout, avait peint de merveilleux tableaux : cette jeune danoise en longue robe blanche qui, étendue sur une chaise longue, à l'ombre d'un bel arbre en fleurs, semblait plongée dans la rêverie évoquait sa « cousine française » que Renoir avait admirée. Il adorait ce tableau. Il aimait aussi ces enfants avançant dans les eaux conjointes de mer du Nord et de la Baltique, sous le regard attentif de leurs mères vêtues de robes incrustées de dentelle. Ces peintres, il avait bien fallu qu’il s’y intéresse. Erik, après avoir dansé à Copenhague, avait réussi aux Etats-Unis où il illuminait de grandes scènes tout en tournant des films. Si on a un fils qui pratique un art aussi exigeant que la danse classique, qu'il y excelle et qu'il est adulé, il est difficile de paraître inculte. A deux ou trois reprises, des journaux l'avaient interrogé et il avait menti. La vocation d’Erik venait de Skagen. Forcément, ces peintres…

 

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