MOI, JE SAIS D’OÙ SOUFFLE LE VENT.. ÉCRITS DE FRANCE L

29 septembre 2016

Erik.N. Le Danseur. Deuxième partie.

 

Le jeune homme et

Le Minotaure

 

vaslav DESSIN

 

 

Je suis allé chez lui tenter la chance. Je l'y ai trouvée

car je l'ai aimé tout de suite. Toutefois,

je tremblais comme la feuille du tremble.

 

Vaslav Nijinsky.

Cahiers.

 

Posté par merlinetviviane à 19:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Erik.N. Le Danseur. Une vengeance annoncée.

 

eETRANGE

Julian annonce à Erik que, d'une  façon ou

d'une autre, il se vengera de lui. Tout au désir qu'il inspire 

à la ballerine Jennifer et aux répétitions du Sacre 

du printemps, qui s'annoncent, Erik n'y prend pas garde...

 

En septembre 1986, il reçut avant que la saison ne reprenne, un court message de Julian. Depuis quelques jours, il pensait à celui dont jusqu'ici il avait écarté le souvenir et une inquiétude sourde s'était installée en lui. La lettre lui parvint chez lui, preuve que le décorateur avait son adresse. C'était un message bref et manuscrit, écrit sur un très beau papier blanc. L'enveloppe était doublée de rouge.

«  Erik, le temps des choix est venu. Tu n'as pas oublié et moi non plus la façon dont tu m'as traité et tu ne seras pas étonné que, de façon apparemment tardive, je n'accepte pas ton attitude. Tu commettrais une grave erreur si tu considérais que je suis être plein de faiblesse et de mansuétude. Je peux t'atteindre, bien plus directement et violemment que tu ne peux l'imaginer d'autant que ton contrat, comme je le pressentais, a été reconduit. J'ai d'ailleurs failli le faire sans t'avoir prévenu. Je suis un homme influent. Ma famille est riche, respectée et je suis sur mon territoire.  Face à cela, ta belle réputation de danseur ne tiendrait pas longtemps... Souhaitant cependant que ce soit toi qui tranches dans le vif, je te poserai donc une question simple : préfères-tu une humiliation publique ou une humiliation privée ? Je te laisse quinze jours. Réfléchis bien. Ton toujours dévoué, Julian. »

PS : 1 917 25 21 47

Il rappela le décorateur juste avant la fin de la période et celui-ci commença par bavarder :

- Julian, c'est Erik.

- Bonjour, Erik. Bravo pour ta programmation, cette année ! Tu commences par le « Sacre » ! Eh, bien, ça n'avait pas été programmé depuis longtemps ! Je serai à la première. 26 septembre, c'est cela ?

- Oui

- Stravinsky, tu fais bien.

- En effet.

La voix de Julian changea. Elle devint autoritaire.

- Tu as fait ton choix ?

- Oui. Je préfère la seconde proposition. Privée.

- A la bonne heure !

- Que dois-je faire ?

- Attendre. Tu verras, tu ne seras pas déçu. En attendant, surpasse-toi sur scène.

Il raccrocha sans qu'Erik ait répondu quoi que ce soit.

Les répétitions du Sacre étaient en court ; c'était un ballet emblématique, célèbre qui restait entouré d'une réputation de scandale. Stravinski en avait conçu l'idée en 1910 et l’œuvre avait été présentée à Paris en mai 1913. Le compositeur expliquait ainsi son travail : « J'entrevis dans mon imagination le spectacle d'un grand rite sacral païen : les vieux sages, assis en cercle, et observant la danse à la mort d'une jeune fille, qu'ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps. » On savait que les premières représentations du Sacre avaient été houleuses mais on oubliait de dire que les spectateurs horrifiés qui avaient insulté le compositeur, le chef d'orchestre et le travail de Nijinsky avaient vite été rattrapés par ceux qui adoraient le spectacle. Jacques Rivière n'avait-il pas écrit : « Si l'on veut bien cesser de confondre la grâce avec la symétrie ou l'arabesque, on la retrouvera à chaque pas du Sacre du Printemps, dans ces visages de profil sur les épaules de face, dans ce tremblement qui descend comme une onde de la tête aux pieds des danseurs... ».  Et tant d'autres avaient adoré ce ballet ! Erik ne l'avait jamais dansé mais il en aimait le thème. C'était d'abord l'Adoration de la terre, Printemps. La terre est couverte de fleurs. La terre est couverte d'herbe. Une grande joie règne sur la terre. Les hommes se livrent à la danse et interrogent l'avenir selon les rites. L’aïeul de tous les sages prend part lui-même à la glorification du Printemps. On l'amène pour l'unir à la terre abondante et superbe. Chacun piétine la terre avec extase. Puis, c'était Le Sacrifice. Après le jour, après minuit. Sur les collines sont les pierres consacrées. Les adolescentes mènent les jeux mythiques et cherchent la grande voie. On glorifie, on acclame Celle qui fut désignée pour être livrée aux Dieux. On appelle les Aïeux, témoins vénérés. Et les sages aïeux des hommes contemplent le sacrifice. C'est ainsi qu'on sacrifie à Larilo, le magnifique, le flamboyant  dieu de la nature. Si le rôle de l’Élue revenait à une magnifique danseuse, Dorothée Langner, le ballet conviait beaucoup de danseurs pour des rôles brefs. Jennifer était de ceux-là. Depuis l'été, il la sentait soucieuse, moins amicale et il craignait qu'elle n'eut trop d'attachement pour lui. Elle tenta de lui dire qu'il était crispé, changé. Elle savait sa liaison avec Barney. Elle avait vécu à Boston, Des gens comme les Barney n'aimaient pas qu'on leur dise non. Elle devait sentir que la relation tourmentée des deux hommes n'étaient pas terminée. Elle cherchait le moyen d'aborder le sujet mais il l'en empêcha à chaque fois et elle lâcha prise. De toute évidence, elle ne l'atteignait pas. 

 

Posté par merlinetviviane à 17:49 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Erik.N. Le Danseur. Répétitions du Sacre du printemps et rencontre avec Clive.

 

Attilio VACCARI

Alors que commencent les répétitions du

Sacre du printemps, au New York City ballet,

Erik fait une rencontre fortuite. Ce pourrait être

une liaison épisodique...

Quand les répétitions se firent en costumes et avec les maquillages, elle vit Erik en collant et justaucorps chair, comme elle, le visage marqué de traces rouges et jaunes. Tous les danseurs avaient des peintures de visage, les hommes comme les femmes. Certains costumes étaient vert pâle ou vieil or, d'autres rouges ; certains danseurs étaient torse nus. Le nombre des danseurs étaient important. Dans plusieurs scènes, il dansait avec elle et il s'imposait à elle au milieu des rythmes toujours frénétiques de la musique de Stravinsky. Elle se sentait défaillir et l'émotion l'envahissait. Quelle cruauté de saisir sur le visage du danseur les expressions de désir presque triviales mais flatteuses que, dans la vie, il ne lui accorderait jamais !  Quelle fougue, quelle insolence il y avait chez lui ! Apparemment, le jeune chorégraphe qui mettait en scène ce ballet avait repéré quelques danseurs qu'il poussait dans leurs retranchements. Erik en faisait partie avec trois autres garçons et quelques filles. C'est à eux qu'ils revenaient de communiquer au reste de la troupe cette sève, cet épanchement, cet extraordinaire appel de la chair, cette montée du désir qui caractérisent le Sacre. Christopher Wegwood, anglais d'origine, trente-trois ans, cherchait à réussir un tour de force, non qu'il ne suivit à la lettre la partition de Stravinsky mais car il tentait de revisiter le ballet. Unis, les danseurs faisaient des mouvements saccadés. Séparés les uns des autres, ils tournaient sur eux-mêmes, ou s'allongeaient. Les danseuses aussi en groupes ou seules avaient des mouvements  brusques et répétitifs puis d’élans : le désir les traversait. C'était un spectacle qui s'avérait fort et le soir de la générale, la pression était si intense que Wegwood et ses danseurs se demandèrent si l'entreprise allait réussir. Le Sacre avait été présenté auparavant de manière plus formelle. Les prises de position du chorégraphe, si elles passèrent pour audacieuses, reçurent un accueil  d'abord  froid. Pourtant dans un balancement de scènes de groupe et de danses de couples, tout paraissait traversé par un vent de folie. Les danseurs et leur chorégraphe sentirent qu'ils n'emportaient pas totalement la mise mais, fiers d'être là et d'avoir tenté l'expérience, ils firent bloc autour de Wegwood qu'une partie de la critique défendit. En quelques jours, il fut évident que le bouche à oreille fonctionnait et qu'en dépit du mécontentement, les billets pour le spectacle se vendaient très bien. Ils virent là un bon signe. Erik n'alla pas à la réception qui suivit la première, préférant pour des raisons variées, dîner avec une partie de la troupe et Christopher dans un restaurant proche. Quand il avait salué à la fin du spectacle, il avait senti comme d'ailleurs à plusieurs moments auparavant, la présence invisible de Julian  parmi les spectateurs et il avait été sûr que celui-ci avait adoré le spectacle et l'avait adoré lui. Il lui semblait entendre sa voix :

- Oui Erik, oui, sois animal, sois pulsionnel ; c'est cela, mon beau, c'est exactement cela. Tu as compris. Cette cambrure des reins, ses tremblements, cette attente ! Tu es prêt pour un autre rite mon magnifique danseur fardé ! Mais bien sûr, ce ne sera pas si « chorégraphique »...

Et cette voix l'effrayait. Restait l’attente et elle lui fut bientôt intolérable. Comment serait-il frappé ? Il brûlait de le savoir. Il en devint si tendu qu’il en devint irritable sans motif puis, au moment où il finissait par se dire que Julian avait parlé dans le vide, il les rencontra l’un après l’autre. C'était un dix octobre, il s’en souvint longtemps et il déjeunait dans le Bronx loin des beaux quartiers dans une cafétéria bondée, proche d’une exposition qu’il voulait voir. Clive avait la quarantaine bien entamée et l’allure d’un cadre moyen fatigué. Il était volubile et sympathique et se retrouvant assis en face d’Erik, il fut bavard. Lui-aussi  voulait voir l’exposition.

- Ce n’est pas que l’art contemporain me passionne mais j’ai une fille de quinze ans qui me reproche mon ignorance !

- Alors c’est pour cette raison que vous voulez voir toutes ces sculptures et ces tableaux !

- J’adore ma fille. Elle me rend fou, vous savez. Elle fait de la danse classique depuis trois ans. Il paraît qu’elle est douée. Ça la rend exigeante avec moi ! Vous comprenez ça, vous ?

- Je n’ai pas d’enfant.

- Non, la danse classique ! Je me demande vraiment comment ça a pu germer dans sa tête !

Erik se mit à rire mais son interlocuteur parut désappointé :

- Vous vous amusez ! Vous savez, ça  ne m’aide pas beaucoup !

- En fait, je suis danseur classique. C’est ma seule raison de vivre.

- Non, oh ça alors ! Vous dansez ici, à New York ?

- Oui.

- Je peux vous demander où ?

- Au New York city ballet.

- Ah mais ce n’est pas vrai ! Elle va être folle de joie ! Et vous, enfin, votre position …Je veux dire…

- Je suis étoile ; danseur soliste, si vous préférez.

- Incroyable !  Il faut qu’on parle !

- Oui mais je veux voir l’exposition…

-  Ah mais bien sûr ! On peut discuter en même temps, non ? 

 

Posté par merlinetviviane à 17:38 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Erik.N. Le Danseur. Clive, en marge de la danse.

 

peinture faite par bowie

Erik, seul depuis des mois, se laisse tenter

par Clive, "un homme ordinaire"...

 

Ils s’y rendirent. Erik fut peu sensible à ce qu’il vit, tout lui paraissant bien trop intellectuel. De toute évidence, Clive, ayant des comptes à rendre en rentrant chez lui, était très attentif à ce qu’il voyait mais dépassé. Il ne quittait pas des yeux Erik, avec lequel il plaisantait sur ses difficultés à appréhender l’art moderne.

- Franchement, je n’y comprends rien. Quel est le message ?

- Tout sera vendu très vite, ce sont de jeunes artistes lancés. Comprendre ? Pas vraiment.

Parallèlement, il lui lançait des appels muets qui n’étaient pas difficile à interpréter mais, restant prudent, le danseur resta très circonspect. Comme il se dirigeait vers la station de métro la plus proche, il ne fut pas surpris que Clive insistât pour qu’ils se parlent de nouveau.

- Elle s’appelle Laura. Il faudrait vraiment m’en dire plus. Par exemple, vous n’êtes pas américain, à l’origine…

- Je viens du Danemark.

- Ce qui serait bien, c’est qu’on s’appelle. Elle aura des questions quand elle saura ça.

Souriant, maladroit, Clive n’avait rien d’un homme inquiétant. Il était marié, père de famille et ne ressemblait à tous ces hommes « normaux » en milieu de vie, que l’on rencontre partout, son attirance non voilée pour les hommes jeunes étant apparente quelquefois. Erik n’avait jamais vu Julian qu’entouré de snobs, qu’ils fussent ou non jeunes. Il ne lui vint donc aucun soupçon. Il nota le numéro de téléphone de ce vendeur de polices d’assurance et le revit quelques jours plus tard dans un restaurant chinois en compagnie d’une adolescente longiligne aux grands yeux bruns. Père et fille se ressemblaient peu physiquement mais avaient la même façon d’être paradoxale : ils pouvaient être timides à certains moments puis totalement intrusifs à d’autres.

- Dès qu’il m’a parlé de vous, j’ai compris ! J’ai su que vous étiez Erik Anderson. Je connais le nom des danseurs qui ont les rôles importants au New City ballet et vous, je vous ai vu danser une fois ! Vous êtes magnifique et les critiques sur vous sont toujours élogieuses !  Qu’est- ce que je suis contente ! Ma mère va être folle car j’étais avec elle quand je vous ai vu sur scène…

Elle était intarissable :

- Vous maîtrisez l’entrechat-huit ! J’aimerais tellement….Et vos arabesques, vos pirouettes…Vous savez, je…

Son père dut la calmer. Erik promit de leur faire avoir des places et l’euphorie régna. Quand ils se séparèrent, Erik eut la légèreté de donner à ce père de famille américain, son numéro de téléphone. Celui-ci ne tarda pas à l’appeler :

 - Ecoute, dès que je t’ai vu au restaurant, ça a commencé et dans ces salles pleines de toiles et de dispositifs sonores, j’essayais de penser à l’art mais il n’y avait que le désir. Tu comprends ?

- Oui.

- Je pense à toi, moi qui suis si banal. C’est pareil pour toi ?

- Un peu…

- Tu vis seul, à ce que j’ai compris et…

- Non, on ne peut pas se voir chez moi.

- Tu es méfiant, je peux comprendre mais moi, je suis marié !

- Je sais mais tu ne peux venir chez moi.

- Tu es très désirable, Erik. Laisse-moi trouver une solution…

  Depuis qu’il avait quitté Julian, Erik faisait preuve d’une extrême prudence et se maudissait d’avoir été aussi inconscient quand il était encore dans son appartement. Sain dans ses attitudes, régulier dans son mode de vie, il ne s’autorisait pas grand-chose mais, rieur et direct, Clive ne lui semblait pas dangereux. C’était un homme banal qui ne semblait pas curieux. Erik tergiversa encore quand il lui proposa une rencontre dans un lieu discret puis accepta.  Le studio appartenait à l’ami d’un ami et situé dans une rue perdue du Bronx, il n’attirait pas l’attention. Ils s’y déshabillèrent et s’étreignirent en silence, gémissant de temps en temps et soupirant. Quand ils eurent fait l’amour deux fois, Erik se laissa envahir par une sorte d’apaisement. Il n’avait pour intention d’avoir une liaison avec quelqu’un d’aussi terne et loin de son univers que ce Clive mais il savourait le fait de se laisser aller, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Le décor du studio était triste à force d’être banal, des affiches évoquant des stars américaines des années cinquante jouxtant de frêles étagères remplis de livres quelconques et des bouquets de fausses fleurs, mais en en ces instants-là, il lui plaisait. Toutefois, dans le temps même où, détendu, il restait allongé près de cet être sur lequel il savait très peu, il y eut une première anicroche.

- Tu fais comment ?

- Pour quoi ?

- Pour vivre ce que tu vis là. Tu as une femme et une fille.

- Ah oui…

- Comment ça, ah oui ?

- Enfin, je veux dire que je prends mes précautions et je suis sélectif aussi. Toi, tu me plais même si la réciproque n’est pas vraie.

- Qu’est-ce que tu en sais ?  Je ne me suis pas forcé pour venir ici.

Clive se leva brusquement du lit et se mit de rire vulgairement.

- Oh que non !

Déconcerté, Erik fut pour la première fois  traversé par un soupçon. Et si ce Clive ne s’était trouvé sur sa route par hasard ? Troublé, il se leva lui-aussi et chercha ses vêtements.

- Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Il faut que je passe chez moi avant d’aller au théâtre.

L’homme cependant secoua la tête.

- Non, tu ne sais pas qui je suis et tu n’as pas confiance. Je suis sûr que tu peux rester encore…

 

Posté par merlinetviviane à 17:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

Erik.N. Le Danseur. Clive, l'amant et le piège.

 

33144970_p

Clive, rencontré fortuitement, se révèle double 

et cruel : il est l'envoyé de celui qui 

se venge. L'outrage est renvoyé...

Il voyait juste car Erik resta, retrouvant son calme. Ses craintes s’évanouirent et il étreignit de nouveau Clive. Ils se retrouvèrent ainsi quatre ou cinq fois. Cet Américain était fade et sans grande conversation mais il restait rassurant car très éloigné de son univers. Un jour cependant, alors qu’ils venaient de faire l’amour, le téléphone sonna dans le studio. Il fut surpris que son amant allât répondre. Ce fut une brève conversation. Quand ils se parlèrent de nouveau, Clive évoqua le propriétaire du studio.

- Tu lui plairais.

- Quoi ?

- Oui. C’est un bon copain et il a le sang chaud.

- En quoi, ça me concerne ?

- Tu prends mal une remarque de rien du tout ! Je me tais et on refait l’amour.

A la rencontre suivante, Erik se trouva face à face avec Tom, un italo-américain d’une quarantaine d’années, peu séduisant et peu souriant. Clive, qui n’avait plus du tout la même réserve, se montra direct :

- Tu sais, ne pas  le remercier serait indélicat puisqu’il nous a laissé le champ libre pas mal de fois.

 Erik eut un rire hautain. Il refusait encore de comprendre et argumenta. Il n’était pas d’accord.

- Il n’est pas question que je…

Clive eut ce même rire vulgaire qu’il avait eu, lors de leur première rencontre  et Tom le regarda crûment, lui adressant une invite si vulgaire et si directe qu’Erik tressaillit. Comme il se dirigeait vers la porte, la voix de l’italo-américain le rattrapa :

- C’est fermé. Tu ne pars pas. On va passer du bon temps.

Alors, tout devint clair. Il n’y avait aucun hasard. Sans qu’il sache comment il avait procédé, Julian s’était arrangé avec l’un et avec l’autre. Ils avaient dû se rencontrer. Stupéfait et meurtri,  Erik lutta un moment contre lui-même :

- Ouvrez cette porte. On en reste là.

- Ne rends pas les choses plus  difficiles. On a tout ce qu’il faut pour te satisfaire.

Le danseur ne sut pas pourquoi il abdiqua si vite mais il céda, sans qu’aucune violence ne fût nécessaire. Il laissa les deux hommes lui retirer ses vêtements, le caresser et l’exciter avant d’atteindre le plaisir. Ce fut long et assez vil. Puis, sans qu’aucune parole ne fût échangée, chacun se rhabilla. Tom partit le premier et Erik resta avec Clive.

- Tu connais un décorateur d’opéra, c’est cela…

- Qui te connaît aussi, oui. Il m’a dit que ça pourrait le faire…

- Pourquoi avoir accepté ce rôle ?

Clive lui jeta un regard froid puis ricana.

- Et l’autre, le studio est à lui ?

- Non.

- Vous avez reçu une compensation ?

- Oui, c’était toi.

 L’instant d’après, ils étaient dans la rue et Erik se retrouva seul, son compagnon tournant les talons et fonçant vers la station de métro.

Une image lui revint : il venait d’arriver à New York et il était allongé nu auprès de son ami, qui lui, était vêtu. Le sourire de Julian était léger mais le désir entre eux était d’une force immense. Ils se guettaient et s’attendaient. Erik  pensa à un texte qu’il aimait : « Dire qu'il est beau décide qu'il le sera. Reste à le prouver. S'en chargent les images, c'est-à-dire les correspondances avec les magnificences du monde physique. L'acte est beau s'il provoque et dans notre gorge fait découvrir le chant. Quelquefois la conscience avec laquelle nous aurons pensé un acte réputé vil, la puissance d'expression qui doit le signifier, force au chant. » C'était Jean Genet. Julian connaissait ces phrases lui-aussi.

Les jours suivants, il se sentit totalement vide. Il ne pouvait parler à quiconque : qui aurait compris ? Le silence peut être assourdissant et pendant cette période, il le fut. Le jour, il travaillait plus que de mesure pour ne pas penser.  Le soir, il se préparait pour aller la représentation qu’il devait assurer et entrait en scène. La nuit, il se réveillait en sursaut et vomissait.

Il  commençait à moins souffrir de cette vengeance cynique  quand, sortant du théâtre un soir, quelques semaines après l’écœurant dénouement de sa rapide liaison,  il se trouva face à Julian et fut comme tétanisé. Entouré de danseurs qui utilisaient comme lui la sortie des artistes, il escompta que l’un d’eux prendrait un taxi avec lui pour rentrer mais personne ne parut d’accord. Il hâta le pas vers la tête de taxi mais la voix de Julian le rattrapa.

-  Il faut qu'on parle et c’est maintenant.

- Non.

-  Ne te dérobe pas !

Julian  faisait maintenant face au danseur. Il avait l'air très sûr de lui, voulant sans doute vérifier à quel point il avait pris sa revanche. Sa voix était pleine de force et vibrante d'orgueil.

- On va prendre celui-là.

Il arrêta un de ces taxis jaunes si courants à New York et serra le bras d’Erik qui rechignait à monter avant de s’installer avec lui à l’arrière. Durant le trajet, le danseur s’obstina à ne regarder que la route lumineuse devant lui ou la nuque du chauffeur. Il ne demanda rien. Julian, qui aurait aimé plus d’émotion, garda son aplomb et sa froideur :

- Tu as dû aimer le scénario ! La rencontre fortuite qui n’en est pas une, c’est bien trouvé, non ?  Et eux, ils t’ont convenu ? Avoue que  Clive et Tom, ça vaut la peine ! 

 

Posté par merlinetviviane à 17:19 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


Erik.N. Le Danseur. Le piège et la douleur.

 

GRAFFITI MUR A UTILISER ABSOLUMENT

Julian Barney a piégé son ancien compagnon, Erik

et il compte bien, le reconvoquant, savourer sa 

victoire...

Comme Erik ne disait rien, il en éprouva une joie secrète car son jeune amant avait l’air abattu, et poursuivit :

- Je n’y étais pas dans le Bronx. J’ai regretté tu sais mais on ne peut pas être partout ! On y va, là. Tu n’y vois pas d’inconvénient ?

Il restait moqueur mais le danseur se taisait, offrant un profil pur et douloureux. Julian risqua encore :

- C’est bien, Erik. J’aime quand tu es docile.

Mais il n’obtint aucune réponse. Ils restèrent silencieux et le chauffeur les conduisit de rue en rue, dépassant des véhicules, lançant çà et là une invective et tentant de parler avec Julian qui se contenta de sourire et de hocher la tête. Puis ils descendirent du taxi et se trouvèrent face à l’immeuble. Erik, s’immobilisa, regardant à terre. Julian dut le prendre par le bras pour le guider vers l’ascenseur puis pour l’en faire sortir. Dans le hall, tandis qu’il prenait du temps pour chercher les clés, il le sentit vidé et dut, une fois encore le prendre par le bras et le  pousser dans le petit appartement où il resta au milieu de la pièce, gardant son manteau d’hiver. Son ami s’attendait à une longue plainte mais, lui tournant le dos, le danseur le déconcerta.

 - Tu les connais depuis longtemps ?

- Plus ou moins. Je connais surtout Clive.

- Tu lui as montré des photos de moi ? Tu lui as donné des renseignements ?

- Oui.

- Il est vraiment marié ? Il a vraiment une fille ?

- Oui, non. Quelle importance !

- Le studio est à toi ?

- Bien sûr que non !

- A qui est-il ?

- Là, je ne te répondrai pas.

- Tu les as vus ensuite et ils t’ont raconté.

- Oui mais sans entrer dans les détails. Au moins, tu auras compris que ta belle liberté a de sérieuses limites. Tu vois, on croit qu’on peut faire ce qu’on veut et puis non. Pas vraiment de prise de distance, mon bel Erik qui pense qu’il est bien le seul dans cette histoire à pouvoir humilier celui qui l’aime sans être lui-même atteint…

Erik se tut et Julian se méprit encore.

- Tu n’es pas timide et tu m’as manipulé, alors, arrête ça, ce mutisme.

Ils étaient arrivés à bon port et le décorateur dut pousser Erik hors du taxi avant de le guider dans l’immeuble où il voulait le conduire. Avec férocité, il le guida jusqu’à la porte de ce studio d’épouvante où le danseur avait signé sa reddition et sa condamnation. L’ayant fait entrer, il sourit avec cruauté à celui qui, lentement, se tournait vers lui.

- Enfin, Erik, enlève ton manteau et pose ton sac : tu es ridicule comme ça !

Erik obéît et son adversaire resta sarcastique :

- Parfait ! Il ne te manque que la parole mais je t’intimide…

- Non.

- Menteur !

- Ce n’est pas ça. Ce n’est pas ce que tu crois.

Le sourire de son ami se figea. Le danseur le regardait enfin, posant sur lui un regard chargé d’une sorte de haine qu’il crut identifier.

- Ah, tout de même…Des sentiments clairs. Tu me hais ?

- Non.

Il disait vrai, Julian le comprit. Ce regard plein de souffrance et de rancœur, Erik se lançait à lui-même.  C'était stupéfiant. Déconcerté, le décorateur se rapprocha de lui.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Je ne sais pourquoi je suis comme ça ni combien de temps je vais l’être. Peut-être que ça va durer toute ma vie….

- Je ne comprends pas.

- Il me voulait beaucoup et tout le temps et elle-aussi. Et toi, tu t’es mis à faire pareil. Je le redoutais mais tu l’as fait. Tout est finalement si prévisible…

- Ah ?

- Ce sera sans doute toujours comme ça, alors…

Le décorateur contempla le visage décomposé du jeune homme et le trouva douloureusement beau.

- Je ne comprends rien à ce que tu me dis. Je t’ai atteint, n’est-ce pas ? Tu n’étais pas indifférent à l’amour que je portais mais tellement en colère !

- Je l’étais, oui. Quand je les ai fait venir chez toi, j’étais enragé.

- Pourquoi ?

Erik soupira et alla s’appuyer contre un mur. Son regard parcourait la pièce sans doute pour y retrouver des impressions encore très prégnantes, celles de sa longue humiliation.

- Peut-être parce que tu avais toutes les réponses, tout le temps.

Le décorateur posa ses mains contre le mur, fabriquant pour son jeune interlocuteur une prison fragile.

- Je veux que tu me demandes pardon.

- Pardon.

- Erik, pas comme ça !

Leurs visages étaient désormais proches et Julian sentait plus encore la dérive de son jeune compagnon. Quand celui-ci planta ses yeux bleus dans les siens, il retrouva son trouble ancien et le cacha. Cette qualité de bleu, si pâle et si belle, ces cils blonds…Il n’était plus si facile de haïr….Erik commença à parler d’une voix peu sûre et un peu feutrée.

- D’accord. Mads.

Il n’arrivait pas à parler.

- Qui est-ce ? Allons, parle enfin ! 

 

Posté par merlinetviviane à 16:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

Erik.N. Le Danseur. La mort de Mads.

 

 AUTRE SOLITUDE ERIK

Au Danemark, très jeune, Erik a été aimé de Mads Hanse

et l'a peut-être aimé aussi. La mort de Mads a été brutale

et Erik s'en est senti res^ponsable avant de vouloir oublier...

- Il est mort à cause de moi. C’est vrai ! C’est vrai !  Je l’ai rencontré avant Sonia mais pendant un moment, je les ai vus conjointement, très peu de temps en fait. Tu te souviens de Cristiana ?  Maintenant, c'est un quartier très refait, plus à la mode. Il ne l'était pas tant que cela quand je me suis mis à y aller beaucoup. Il y avait beaucoup d'hôtels et de restaurants bon marché. J'avais dix-neuf ans et pour la première fois de ma vie, je vivais seul. Ça me grisait. J'avais tout un tas d'amis et on allait toujours dans le même café. C'est là que j'ai commencé à le voir. On se croisait. J'ai appris qu’il était commandant de bord. Entre deux voyages, il venait avec des amis à lui. Ils ne buvaient pas beaucoup, semblaient bien s'entendre. Ils dînaient et riaient. J'ai commencé à sentir ses regards et ça m'a troublé. Il avait une façon de faire…Il semblait avoir oublié ma présence puis tout d'un coup il me regardait droit dans les yeux et m'envoyait des messages. Ce n’était pas vulgaire.  On s'est observés pendant deux mois. Et puis une fois, il a fait très mauvais. Une journée d'hiver particulièrement neigeuse. J'avais rendez-vous au café mais mes deux copains se sont décommandés. J’ai eu comme un pressentiment : il fallait que j’y aille. Vu les intempéries, ça s'est révélé compliqué mais il était là, seul lui-aussi. J'ai été comme électrisé. Il m'a fait signe de venir m'asseoir à sa table et j'y suis allé.  On a parlé un peu et il m'a dit qu'il habitait à côté. C'était une invite claire mais ça m'a plu. Il m'a embrassé dès que la porte a été refermée et m'a pris presque tout de suite. J'ai beaucoup aimé. Il a très bien fait les choses. Je l'ai revu souvent. Je me suis senti amoureux. Peut-être que je l’étais. Il était  polyglotte, et grand voyageur et il  avait beaucoup lu. Il était à la fois tendre et intransigeant et j'aimais cela. Dans l’amour physique, il était très directif. Et puis, il a montré un autre visage et j’ai eu envie qu’il meure.

Il se tut un moment et son regard qui avait vagabondé se posa de nouveau sur Julian, qui s’était écarté de lui. Celui-ci, encore vindicatif, sentit sa colère reculer.

- Peut-être qu’il n’aurait pas dû…Il avait divorcé, sa femme l’avait trouvé au lit avec un type, sa fille ne lui parlait plus. Il avait des problèmes d’argent. Son ex-femme le harcelait. Il m’a raconté tout cela et je ne savais pas quoi faire, quoi dire…Je le voyais toujours beaucoup. Physiquement, c’était très fort et ça me suffisait. Ses déclarations d’amour, ses vœux pour l’avenir, je ne savais ce que je devais en faire. Elles me tétanisaient, peut-être qu’il devenait véhément…Et puis, Sonia est arrivée dans le corps de ballet. Elle m’a très vite repéré. J’étais une proie. Elle voulait, elle voulait tellement…Mais pas comme lui, non, pas comme lui…

Il secoua la tête.

- Il m’a poursuivi à la fin, il était tout le temps après moi. Il m’attendait devant le théâtre, devant chez moi. Il commençait à comprendre pour elle, oui, c’est ça, il se rendait compte et ça lui était insupportable. Il le disait d’ailleurs que ça et le reste, c’était plus qu’il n’en pouvait supporter. Si j’avais su, si j’avais su ce qu’il ferait, je n’aurais pas…non, je n’aurais pas fait comme ça…

C’était une longue confession mais Julian ne faisait rien pour l’interrompre, rendant plus vive la souffrance d’Erik.

- Il a voulu aller voir sa sœur dans le sud du Danemark et il a dit qu’il irait en voiture. C’était une période insupportable où il refusait toute idée de rupture. Il m’a dit, avant de faire ce court voyage : « imagine que je trouve la mort, il y a tant d’accidents de voitures ! Ce serait un soulagement, hein, Erik ! Tu te sentirais libre et cette putain serait contente ». Je n’ai rien répondu mais j’ai pensé que oui, ce serait bien. Et il ajouté : « De toute façon, tu ne t’intéresses plus qu’à elle alors, ça ne te viendrait même pas à l’idée que tu as une part de responsabilité dans ma mort ! ». J’ai dit qu’il reviendrait en pleine forme, qu’il se faisait des idées mais je pensais le contraire. C’était un très grave accident. Il y a eu des articles dans les journaux. Il était l’une des victimes…En un sens, il avait raison, ça m’a libéré pour Sonia, même si elle m’a laissé tomber. Mais quand même. Il n’a rien fait pour éviter de mourir. Il s’est laissé aller.

Il soupira. Il était vraiment dans l’offense. Celle qu’il l’avait frappé et celle qu’il avait infligée.

- Quel sens ça pouvait avoir ? Il criait, il pleurait, il suppliait au téléphone. Je voulais qu’il meure. Il est mort.

Il ne parla plus et alla s’asseoir au bord du lit. Julian, qui l’avait laissé parler, redevint directif :

- Regarde-moi.

Erik lui obéit. Julian le scruta avec une froideur si intense qu'il se sentit mis à nu comme jamais. Lui qui s'était si attaché à ne présenter au décorateur  que des images de lui choisies à Londres, comprenait qu'il avait dérapé à New York et qu'il se trouvait maintenant dans une totale exposition face à un homme dont il connaissait le pouvoir.

- Tu as peur de ce que tu as fait, hein ?

Erik se mit à pleurer silencieusement  et le visage de Julian sembla se détendre. La violence qui l'avait animé disparut mais il resta  dubitatif.

- Le petit soldat pleure ? Il commet une faute, là.  Il ne faut jamais dire qu’on a su humilier et c’est ce que tu as fait avec lui et avec elle…

Erik hocha la tête en signe de dénégation et ne pleura plus. Son visage prit une teinte cireuse et il eut un gémissement déchirant. Son ami, bien qu'il ait adopté un masque froid, fut lui-même bouleversé  car la cruauté appliquée à un être aimé n'engendre que la désolation. Il pleurait d'avoir frappé Erik et d'avoir pris de plaisir à le faire mais savait qu'il n'y avait aucun retour.

- Sans compter qu’ensuite, on en arrive à moi…

 Le jeune homme  en un instant, comprit.

- Tu m'as haï pour ce que j'ai fait et maintenant je peux faire de même pour toi. Est-ce pour cela que nous sommes là?

- Peut-être que tu ne le « dois » pas mais tu peux, oui, tu peux me haïr pour ce qui vient de se passer.  C'est le mieux que tu puisses faire. Les sentiments les plus simples dédouanent vite...

 

Posté par merlinetviviane à 16:57 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Erik.N. Le Danseur. Erik et Julian. Je t'aime aussi.

 

RETOUR

 

Julian Barnez, qui a été le compagnon d'Erik, 

s'explique avec lui sur les raisons de ce qu'il considère comme 

une trahison...

 

La frayeur habitait encore Erik. L'intelligence pénétrante de Julian le transperçait :

- Tu penses qu’ils ne sont pas vengés de toi et ça te rend coupable. Tu dansais mieux qu’elle et elle est partie par dépit. Tu étais plus jeune que lui et il n’avait aucune chance de te récupérer. Ça a juste mal tourné pour lui. Moi au moins, je ne me suis pas laissé faire.

- Tu m’as humilié à ton tour. Tu l’aurais fait de toute façon…

- Non, mais il fallait rester idéal. Il n'a jamais été question d'humilier un beau jeune homme et un très bon danseur et encore moins ce jeune charmeur avec qui j'ai tant aimé parler à Londres. Mais quelqu'un qui s'est montré arrogant, m'a violemment rejeté et a ridiculisé mes sentiments avec désinvolture et cruauté, oui !

- Chez toi, dans ce bel univers, j'étais en colère ...

- En colère ? Bien sûr. Tu as touché à mon image publique. Quelle absence de respect ! Nous nous connaissions.  Quelle violence !

- Ce qui a eu lieu ici n'a rien mais rien à voir avec l'amour !

- C’est un fait.

- Tu t’acharnes !  Ce n'est pas, ce n'est pas normal ! Que peut-il en sortir d'autre de cette confrontation que de la haine ? Dis-moi !

- Demande pardon. Si tu ne le fais cette nuit, il faudra  de toute façon que tu le fasses…

Erik baissa la tête et gémit. Il était déchiré.

- Je ne comprends pas. Je ne sais pas. Je t’en prie…

Toute dureté disparut du visage de Julian. Si le danseur, son danseur, était un être à la fois très seul et redoutablement fort, il l’était lui-aussi.

- Tu me pries… C’est bien. Tu vois, tu y arrives.

 Posant sur le jeune homme défait un étrange regard non dénué de compassion, il dit :

- Tu es tourmenté, mon Erik…

- Oui. Il n’y a pas de normalité, de bonnes actions, de bonnes amours…

- Cette fille est partie et ce n’est pas risible, mais elle avait le cœur sec. Lui, c’est plus complexe.  Tu es très jeune et je n’ai de lui que ce que tu m’en dis. Peut-être était-il simplement arrivé au bout de lui-même...Et tu es là, dans la confusion...

- Elle n'existe pas sur scène. Je vis pleinement!

- Oui mais tu es aussi sur terre et tu m’as fait mal. Je suis Julian Barney, on ne me traite pas ainsi. Allons, reviens à toi !

- Tu as bien vu que je ne t’aime pas !

- Il ne faut pas confondre la normalité qu'on tente d'ériger en modèle et ce que nous sommes, ou, en tout cas, ce que je suis. Tu crois que ce qui vient de se passer n’a rien à voir avec l'amour ? Pour beaucoup de monde, non mais pour moi, si.

- Moi, je ne sais pas.

- Peut-être mais il va bien falloir que les réponses t’apparaissent car là, il y a beaucoup de questions...

Puis, il ajouta :

- C’est la seconde fois que tu viens dans ce lieu étrange et la nuit est avancée. Tu dois rentrer. Prends un taxi.

- Oui.

- Ta carrière est très belle. Et tout en toi est beau. Si beau. Ne l'oublie pas. Je t'admire. Au revoir bel Erik.

- Au revoir Julian.

Erik mit longtemps à rentrer. La circulation était dense. Il ne dansait pas ce soir-là. Quelques semaines plus tard, il était dans une belle librairie new-yorkaise et il lut dans un roman dont il fit l'achat une phrase qui le troubla profondément :

«  La honte n'a pas pour fondement une faute que nous aurions commise mais l'humiliation  que nous éprouvons à être ce que nous sommes sans l'avoir choisi,  et la sensation insupportable que cette humiliation est visible de partout. » 

C'était une journée d'octobre assez belle, avec un arrière-goût d'été indien. Renversant la tête en arrière pour que le soleil caressa son visage, il pensa à Julian et à lui-même et il dit : « oui, bien sûr que oui ! ».

 Dans le même temps, il lui sembla entendre le Bostonien au visage dur. Il ne prononçait qu'une seule phrase, toujours la même et il disait : « Je t'aime ». Et, chaque fois qu'il la prononçait, tout le monde se retournait. Ce devait être aussi parce que lui, Erik, disait, de gré ou de force, « Je t'aime aussi ».

 

Posté par merlinetviviane à 16:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]

04 septembre 2016

Erik.N. Le Danseur. Erik désorienté.

 

68perelachaise_Errazu012

La brutale vengeance de son ex-compagnon Julian Barney laisse

Erik désemparé. Crépusculaire, il danse et souffre...

 

Il fut triste d'emblée et cela se vit. Le lendemain du rendez-vous, il était aux entraînements puis il répéta. Il ne regardait pas sa montre. Il évitait de penser. Les jours suivants, il fit de même. Le midi, il prenait un en-cas avec des danseurs, et le soir, il rentrait en bus, car c'était plus long et qu'il appréhendait de se retrouver seul. L'automne semblait déjà fini, à croire que l'hiver voulait prendre très tôt le pouvoir. Il buvait du thé très chaud sous sa couette en regardant des émissions dont il ne savait pas le nom et quelquefois, touchait sa lèvre pour savoir si elle était guérie. Il acheta du vin et des alcools forts et plusieurs soirs de suite but beaucoup. Longiligne, blanche, avec son œil gauche auréolé d'une grande tâche rousse, Isabel le rappelait à l'ordre. Le voyant boire dans l'obscurité, elle miaulait et se frottait à lui avant de le mordre. Comme elle enfonçait davantage ses crocs dans son poignet, il la tapa. Elle gémit et il eut mal. Il alla la chercher sous le fauteuil où elle s'était réfugiée et il la câlina en retenant ses larmes.

- Tu vois, lui dit-il, quand tu vis ce que je viens de vivre, ça veut dire que tu es mauvais au dedans de toi!

La chatte posait sur lui sur lui ses yeux jaunes ;

- Il y avait des choses en moi, tu sais, je pensais qu'elles seraient bien cachées. Mais il y a des gens qui sont patients, ils creusent longtemps  et ils trouvent, ils trouvent ce que tu ne voulais pas montrer.

La chatte, blottie contre lui, ronronnait :

- Toi, tu es tout d'une pièce ! Moi, plusieurs pièces !

Il caressait la tête de sa chatte :

- On me dit d'être bon danseur, très bon danseur même. On me dit d'être beau. On me demande d'aimer les femmes car c'est plus normal mais d'assumer mon attirance pour les hommes car je ne dois pas mentir. Je suis atteint quand on est cruel mais je ne dois pas le montrer parce qu'ils attendent de moi que je sois un danseur inaccessible à tout sentiment négatif. Je dois être l'ange qui garde un des temples de l'Art. Ta vie est simple, Isabel, on change ?

Elle dormait près de lui en boule qu'il parlait encore. Il perdit le sommeil mais  était prêt à la bonne heure pour partir et il prenait le métro.

- Personne ne doit plus prêter attention à moi et de toute façon, je suis devenu transparent !

Il continuait de travailler, d’enchaîner les exercices puisqu'on le lui demandait et au moment des pauses, il restait seul.

- Transparent.

Pendant les répétitions, il se concentrait .Lors des représentations, il était ce qu'on voulait de lui : parfait. C'était les dernières du Sacre et il fut soulagé que les représentations s'arrêtent, non parce que le succès n'était pas au rendez-vous mais parce qu' hors de lui-même, il craignait de décevoir. Le soir de la dernière, il se dit fatigué et rentra chez lui. Il ne dormit pas cinq minutes. Le lendemain, il était en pause. Il allait commencer les répétitions du Spectre de la Rose et il continua de tenir son rôle : celui d'un des meilleurs danseurs de la troupe mais il s'effritait, tombait. Il le sentait. Lui, le sentait. Les autres voyaient le travail acharné, la technique impressionnante et la grâce et bien sûr, la réputation. Mais il savait qu'on ne tarderait pas à parler...Nuit, jour. Jour, nuit. Tu ne vas pas bien, pas bien. Chez toi, tu es seul. Tu es tout de même bon un danseur ! Difficile de trouver à redire contre toi mais déjà, tu n'es plus si... Quand on est membre d'un des corps de ballet les plus prestigieux du monde, on n'a droit à rien. Alors, les signes arrivent...

- Aujourd'hui, pas bon.

Isabel ronronnait.

- Mais écoute-moi ! J'étais mauvais !

Elle posait sur lui ses yeux tendres, miaulait :

- Ah ? Tu es hypocrite, tu ronronnes !

- Ne me console pas pour rien !

- Isabel...Mon petit livre d'anglais.

Il restait silencieux. Rien. Rien. Puis, ne dormant plus, il fut tenté. Julian devait avoir raison. Animal. Aimer la boue, chercher la nuit ?  Le rappeler son ancien amant pour lui dire où il en était ? Non, il ne pouvait le faire. Trouver des doubles de Tom et  Clive ? Il l’avait fait des semaines durant. Ce ne serait pas difficile de recommencer même si c’était vain.  Je m'appelle, je ne m'appelle pas. Je sais, je ne sais pas. Je suis beau, jeune, viens. Aucune importance. De l'importance d'être transparent. Toi, lui, viens. Ou encore lui et lui. Pas sommeil. Pas froid. Endurant, tant mieux. Précaution ? Quelle précaution ? Brun, oui, blond, oui, petit, oui, grand, oui. Quel Erik ? Ah, Danois ? C'est où exactement ? Pas en Amérique ? Rien, transparent. Aucune importance. Non, derrière n’importe quel visage, il sentirait  la présence de Julian.

- Tu as une âme de poète et eux-non ! Isabel, je ne dors plus ; la couleur blanche de la nuit ! Je ne connaissais pas. Au Danemark, je dormais, je voulais toujours dormir. Tu sais, un jeune danseur qui veut réussir un concours, il dort ! En Angleterre, je m'endormais si facilement et ici aussi !  Je deviens comme toi, la nuit je regarde mais je n'y vois rien. Isabel ?

La nuit, la chatte dormait peu ; blottie contre lui, elle le regardait, ronronnait souvent, lui léchait le visage et les mains.

Un jour, lors d'un entraînement, Il s'arrêta au milieu d'un exercice. Il allait tomber. Il fit signe qu'il quittait la salle. Les répétitions du « Spectre » allaient commencer. Wegwood le dirigerait comme dans le Sacre. Il était sûr du chorégraphe et de son talent et, quand il avait su qu'il danserait l'un des rôles phare de Nijinsky sous sa houlette, il avait été heureux. Il y avait des semaines de cela. C'était avant le Bronx...Il rentra chez lui et prit des médicaments pour dormir. Il n'avait plus le choix. En fin de journée, il partit se promener dans Central Park et se sentit étrangement heureux. Il dîna seul dans une brasserie chic et se prépara à rentrer seul à pied. Il n'était pas très tard, à peu près vingt et une heures.  Un 'homme d'une cinquantaine d'années  dînait dans le même lieu et Erik dut se retenir pour ne pas rire. Cet homme, c'était Julian dans vingt ans, portant encore beau malgré un corps alourdi et un visage ridé, les cheveux soigneusement ondulés par un coiffeur chic et les mains manucurées ne suffisant pas à cacher le désastre. S’il attirait son attention, il était sûr qu’il lui ferait des grâces. Il dut se retenir pour ne pas le faire et se sentit plus malheureux encore. 

 

Posté par merlinetviviane à 16:04 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

Erik.N. Le Danseur. Désordre intérieur.

pt_le_reveur

Erik devient solitaire et triste. La danseuse Jennifer

lui rend visite et l'exhorte à réagir. Elle stigmatise

Julian Barney...

Un jour, lors d'un entraînement, Il s'arrêta au milieu d'un exercice. Il allait tomber. Il fit signe qu'il quittait la salle. Les répétitions du « Spectre » allaient commencer. Wegwood le dirigerait comme dans le Sacre. Il était sûr du chorégraphe et de son talent et, quand il avait su qu'il danserait l'un des rôles phare de Nijinsky sous sa houlette, il avait été heureux. Il y avait des semaines de cela. C'était avant le Bronx...Il rentra chez lui et prit des médicaments pour dormir. Il n'avait plus le choix. En fin de journée, il partit se promener dans Central Park et se sentit étrangement heureux. Il dîna seul dans une brasserie chic et se prépara à rentrer seul à pied. Il n'était pas très tard, à peu près vingt et une heures.  Un 'homme d'une cinquantaine d'années  dînait dans le même lieu et Erik dut se retenir pour ne pas rire. Cet homme, c'était Julian dans vingt ans, portant encore beau malgré un corps alourdi et un visage ridé, les cheveux soigneusement ondulés par un coiffeur chic et les mains manucurées ne suffisant pas à cacher le désastre. S’il attirait son attention, il était sûr qu’il lui ferait des grâces. Il dut se retenir pour ne pas le faire et se sentit plus malheureux encore.

Jennifer, sa partenaire sur scène, se révéla une vraie alliée. Elle était clairvoyante et vouait à Erik une affection sincère.

- Il faut que tu arrêtes.

- Que j’arrête quoi ?

- De ne pas dormir, de t’en vouloir.

- De quoi tu parles ?

- De Julian Barney, de qui d’autre ! Ecoute, on est plusieurs à s’inquiéter. Arrête quand il est temps.

- Qu’est-ce que Julian a à voir là-dedans ?

Jennifer hocha la tête. Elle était consternée.

- Sais-tu qui sont les Barney ?  A priori, non mais moi, je le sais. J'aurais dû t'en parler bien avant. Ils sont malades. J'ai vécu à Boston et quand je n'avais pas d'argent, j'ai eu des petits boulots ; tu sais, j'ai fait la bonniche pour une Miss Barney qui doit être une de ses tantes ! Rien que d'y penser ! Beacon Hill. Ils ont des maisons superbes, très Nouvelle-Angleterre. Ils sont riches, brillants. Au début, je pensais que les parents de Julian n'étaient pas les pires car eux, ils ont des galeries d'art, des boutiques d'art ! Seigneur ! Tu n'as pas idée. Bien-pensants et mesquins, racistes, orduriers ! Il n'a pas dû s'amuser ton « Julian » entre son père snob, adultère et humiliant et cette cinglée qui ne manque pas une occasion de vanter les Préraphaélites et décore tout en rose bonbon ! Son choix c'était  « l'Art » bien sûr d'où sa brillante présence au Met. Et pour les options obligatoires, il avait le nombrilisme, pardon, le narcissisme et la pédérastie. En option facultative, il a suivi la famille, il a pris la cruauté ; déjà, ça donne la tendance.

- Je ne le vois plus.

A nouveau, elle fit un signe de tête négatif :

- Il te dévore ! Julian Barney ! Il t'a humilié, on est plusieurs à l'avoir compris. Ça n'a rien à voir avec toi, Erik, rien. Ce ne sont pas tes préférences affectives ou sexuelles qui sont en cause. Tu fais tes choix et ils te regardent. Mais quelqu'un comme lui ! Il est tellement pervers !  Tu arrives dans sa vie, tu n'es pas américain,  tu es si blond, si exotique !  Tu le trouves gentil mais qu'est-ce que tu veux qu'il fasse ? Jamais il ne sera comme toi, jamais ! Tu es un danseur et un grand danseur ! Enfin, il n'est pas idiot, ce que tu es capable de faire, ta technique, ce don que tu as, ces émotions qui te traversent, ça le dépasse, tout intellectuel et snob qu'il soit ! Erik, regarde ce que les critiques disent, ce que Martins dit, ce que nous te disons ! Quand tu es programmé, la salle est comble. On se lève pour t’applaudir : tu es absolument magnifique. Je t'assure. On en tombe à la renverse ! Et lui, qui ne sait que flatter les divas, il se raccroche au fait que tu es venu vers lui, que tu as été tendre. Il est radieux. Mais si tu lui tournes le dos, il sait qu'il est un Barney : il t'atteint, dans le dos si possible et il te met à terre. Et le pire est qu'il est capable de verser une larme tout en se persuadant dès le lendemain que si quelqu'un est en cause, c'est toi !

Erik savait qu'elle avait raison.

- Il y a des choses sur ma sexualité, sur lui, sur moi ; enfin, tu ne sais pas. J'ai un lien spécial avec lui...

Elle cria presque.

- Ne le laisse pas t'atteindre ! Un lien spécial ! Écoute Erik, tu me peux me prendre pour une jeune femme jalouse et franchement quand on est sur scène avec toi, que l'on donne le meilleur et qu'on te regarde, il y a de quoi te jalouser. Je n'ai ni ta beauté, ni ton charisme. Je n'ai pas de dons particuliers dans la vie et je ne passe ni à la radio, ni à la télé ; ma carrière de danseuse ne sera pas si longue. Tu peux retenir tout cela contre moi et je le comprendrais mais je serais contente si j'ai atteint un objectif : te convaincre que ce type est foncièrement pervers. Remplis ton contrat ici et fais-toi inviter ailleurs ; avec ta carte de visite, de toute façon, ce ne sera pas compliqué. Barney, il sait faire Boston- New-York et vice-versa ; les capitales européennes, il n'y tient pas longtemps. Prends du champ !

-Jennifer, tu es avisée, je pense ; cette ville m'étouffe maintenant.

Il n'en dit pas plus et elle l'enlaça  doucement, il l'embrassa sur le front. Plus tard, il pensa que si, sur de nombreux points, elle avait vu juste, sur d'autres, elle avait frappé dans le vide. Il est des mises en garde inutiles. Il cessa de la voir.