MOI, JE SAIS D’OÙ SOUFFLE LE VENT.. ÉCRITS DE FRANCE L

03 décembre 2016

Erik.N. Le Danseur. En Californie. Erik et le photographe...

 

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Poser pour Rob Williamson, grand portraitriste de son époque ne plaît pas d'emblée à Erik.

Ce qui l'intéresse, c'est le film qu'il tourne. Mais si

Julian insiste...

- J'ai rencontré un photographe. C'est un vrai photographe et un grand professionnel, pas un amateur. Il pourrait faire de très belles photos noir et blanc de toi, dans la ligne des studios Harcourt. Tu vois ?

- Pas vraiment. On ne m'a pas assez photographié sur le plateau, sans doute ?

- Bien sûr que si.

- Qu’est-ce que tu as encore imaginé ?

- Je ne parle pas de rencontres parallèles. Il ne fait que du noir et blanc et ce n'est pas toujours académique mais c'est très beau. Il est très connu de toute façon.

- Ah, qui est-ce ?

- Rob Williamson.

- Quoi !

-Je viens de te dire qu'il était très connu !  Tu sais, ce peut être magnifique. Mais, je ne t'impose rien.

Ils étaient installés dans le beau jardin tropical de leur luxueux hôtel et Erik était intrigué. Désormais bien plus libre car ayant peu à faire sur le tournage, il se sentait un peu désorienté et nostalgique. Se tournant vers son ami, le danseur lui dit :

- Tu lui as parlé, n’est-ce pas et il a accepté. Je ne sais pas quel but il va poursuivre mais toi, quel est le tien ?

- Il était l'auteur d'un livre sur l'étrangeté de la Californie, sur de jeunes filles qui tentent l'aventure du cinéma et sur le métissage culturel à Los Angeles et San Francisco. Il a aussi beaucoup photographié de nombreuses personnalités du cinéma, de la chanson et du théâtre et ses portraits, très soignés, en noir et blanc, sont  recherchés d'une élite. Il va te surprendre et c’est là mon but.

Le rendez-vous fut fixé deux jours plus tard, en fin d'après-midi et ce jour-là, Erik et Julian restèrent à l'hôtel dont ils utilisèrent les services. Il y avait un coiffeur, une merveilleuse piscine et divers salons d’esthétique.

- Tu te sens prêt ?

- Oui.

Erik hocha la tête et ils roulèrent vers Bel-Air où vivaient Rob Williamson qui avait enfant découvert le bonheur de prendre des photos et n'avait jamais voulu le quitter. Il habitait une petite maison élégante mais simple et son studio photo s'y trouvait. Rob se révéla simple et très professionnel.

- Vous connaissez les studios Harcourt ?

- Oui.

- Dans votre cas, ce sera ma référence.

Il le photographia en effet comme une star des années quarante. C'était le même type d'éclairage, le même maquillage discret, le même type de vêtements, la même ambiance élégante. Rob était professionnel et précis. Il avait une façon très adroite de régler les éclairages et avait répondre à toutes les questions d'Erik sur le type d'appareil et d'objectifs utilisés, la qualité du papier pour les tirages et les possibles encadrements de telles photos. C'était magnifique et exaltant. D'autant qu'après ces photos qui cadraient son visage, il en proposa d'autres en buste ; Erik y porterait une chemise blanche avec cravate  et une veste élégante. Ce fut beau aussi. Et très esthétique. Cette séance terminée, ils retrouvèrent Julian qui était resté seul dans un petit salon. Erik demanda à voir d'autres photos noir et blanc du photographe et celui-ci lui en montra beaucoup. Le danseur reconnut quelques acteurs ou actrices devenus célèbres et des chanteurs aussi. Il dit son admiration. On but du thé puis du scotch. On s'observa. Rob qui faisait profil bas observait le danseur.

- Vous m’avez dit ne pas souvent poser pour des photographes mais vous venez de vous montrer habile : vous vous contrôlez très bien. Je ne photographie pas de danseur classique, vous savez. J’ai des idées reçues….

Il était en tension vers lui, Erik le sentait et cherchait comment formuler d’autres demandes. Julian l’aida.

- Quand nous nous sommes rencontrés il y a très peu de temps, je connaissais votre travail. Voyez-vous, Erik, lui, ne le connait pas. Il ne sait pas que vous faites des photos dans un style complètement différent. Il va être très intéressé…

Le jeune homme ne put s'empêcher de sourire :

- Vous voudriez me montrer ?

Williamson répondit d'emblée :

- Ah oui, absolument mais laissez-moi réfléchir à ce que je veux vous présenter. J’aime bien dérouter !

Julian prit un air rêveur. Erik, qui avait quitté ses beaux atours, était maintenant tout en gris et avait l'air d'un jeune homme chic de la côte est. Il fixa longuement ce petit homme au physique quelconque et aux cheveux gris. Il faisait partie de ces êtres qui sont sans beauté mais compensent cette absence par un charme insinuant ; ils sont doués dans un domaine précis et exploitent leurs dons. Dans leur vie professionnelle, ils sont perspicaces et dans leur vie privée, aussi habiles qu'ils le peuvent. Rob Williamson avait été marié, avait deux grands enfants et venait de se séparer d'un compagnon qui lui avait été cher douze ans durant. Ce- faisant, il avait eu, tant lors de son mariage que de sa plus longue liaison, toutes sortes de partenaires et ne reniait rien. Il devait souffrir  malgré tout mais le cachait et à cet instant et se montrait avec ce danseur qui lui en imposait d'une exquise politesse.

- Voilà, j’ai travaillé sur l’étreinte amoureuse. C’est un thème exigeant qui peut favoriser l’audace mais demande une grande rigueur.

Williamson changea de pièce et gagna son bureau. Il sortit d’une étagère une grande boite blanche et étala ses photos. Elles étaient toutes noir et blanc. Aucune d'elles n'était vulgaire et aucune pornographique. Il y avait des couples hommes-femmes mais ils ne prédominaient pas. Erik regarda l'une après l'autre les photos et ne fit pas de commentaire puis il regarda alternativement Julian et Rob.

- Ils sont tous en tension.

- Ils le sont, quelle que soit la tension…

- Qu’ils veuillent s’étreindre encore ou se séparer ; qu’ils aient subi ou qu’ils se sentent heureux.

Les yeux de Julian brillaient singulièrement et Erik y chercha un assentiment qu’il ne trouva pas car le décorateur lui déroba son regard puis quitta la pièce avec un demi-sourire. Erik revint à ces images de couples qui semblaient s’aspirer ou se rejeter l’un l’autre. Certains avaient vingt ans, d’autres soixante. Quand il eut assez, il regarda Williamson et il le sentit troublé.

- Vous attendez cela de moi ? Que je pose ainsi ?

- Oui.

- Avec lui ?

- Il est votre ami et il me faut et son accord et le vôtre.

- Julian voudra.

- Et vous ?

Le ton était déférent, un peu lointain et calme. Erik pensa aux très belles photos qu'il venait de voir.

- J'ai vu des couples très exposés. Vous aimez montrer que tout peut se briser…

Williamson n'en prit pas ombrage :

- Tout peut renaître aussi…

Erik scruta le photographe mais ne donna pas son accord. Loin de s’en offusquer, Williamson lui sourit.

- Vous avez raison d’être réticent. Ces photos-là, justes après une série de portraits, ce serait difficile. Il manque une étape en fait. Il faudrait que vous posiez nu.

- Nu ?

- La nudité solitaire est un thème que j’affectionne. Vous ne pouvez pas le savoir car ces photos-là, je ne vous les ai pas montrées. Souhaitez-vous poser  pour moi ?

- Oui.

- En ce cas, allez rejoindre votre ami, servez-vous un verre et détendez-vous. Dans quinze minutes,  revenez au studio, celui du départ, seul bien sûr. J'ai un décor à créer. Il va de soi que ces prises de vue ne concernent que vous et moi.

- Il va de soi que je lui en parle…

- Faites-le. Il sera d’accord, vous le savez.

Quand il revint, il vit un fond blanc, une banquette recouverte de velours grenat, une lampe élégante avec des pendentifs de cristal et un petit miroir. Tout était prêt pour régler les éclairages.

- Retirez vos vêtements. J'ai mis la climatisation. Vous risquez d'avoir un peu froid mais c'est voulu. Placez-vous devant le fond clair et regardez-moi dans le miroir...

Le regard de Rob Williamson restait celui d'un photographe. Il étudiait, calculait, cherchait. La nudité d'Erik était vue comme elle aurait pu l'être dans l'atelier d'un peintre ou d'un sculpteur, un maître exigeant et des élèves appliqués s'attachant à en rendre compte.

- On voit le danseur. Vous êtes très musclé. Vos cuisses sont fortes mais ça ne se déséquilibre pas l'ensemble. Vous êtes malgré tout fin et élancé. Je suppose qu'il ne vous est pas difficile de porter une danseuse mais la solidité chez vous n'est pas si massive. Vous avez un corps dressé à l'effort...

Comme Erik restait muet, il  fit une  première approche :

- Retournez-vous et allongez-vous. Appuyez-vous sur vos avant-bras et gardez la tête droite. Cambrez-vous. Écartez les jambes. Non, moins que cela.

Il fit ses premières photos. Erik se redressa mais resta de dos et cette fois à genoux. Il se retourna et s'allongea sur le dos. Rob le photographia en buste, son visage légèrement de côté, une belle expression lascive au visage et une main caressant un de ses mamelons ; le cliché suivant le voyait grave. Il le photographia en entier, hiératique et immobile puis plus excité. Enfin, il le fit asseoir de face, le buste droit, les épaules en arrière et les jambes croisées avec impudeur. Cette fois, la nudité du danseur était non seulement totale mais elle devenait provocante. Toujours grave et calculateur, Rob modifia éclairage et changea les objectifs de son appareil. Il photographia encore. Il fit des portraits de face et de profil, le cadra à nouveau en buste puis refit des photos de lui de dos.

 

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Erik.N. Le Danseur. Rob Williamson, le photographe.

 

 

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Erik pose pour Rob Williamson,

photographe de renom...

- Je ne suis pas sûr d'avoir trouvé ce que je cherche de vous. Pour les portraits c'est facile. J'observe mon personnage et je le place dans un décor qui suggère un univers. Dans votre cas, je vous ai photographié dans ce qui semble être un salon élégant et j'ai ciblé les années quarante. Je vous ai dit de passer un crayon blanc sur votre paupière inférieure et de souligner le tout de khôl noir. Vous verrez, ça crée une différence. Là, j'ai cherché. Vous avez placé votre visage plus près ou plus loin de la lampe, vous avez tenu écarté ou on le miroir et vous vous y êtes contemplé. J'ai encore quelques photos à faire. Venez devant le fond noir. Asseyez-vous, tournez-moi le dos, regardez dans le grand miroir et passez un trait de khôl sous votre œil droit. Vous devez paraître concentré. Ne me regardez à aucun moment.

Ce furent les derniers clichés. Ils avaient peu parlé et à aucun moment Williamson n'avait abandonné son exquise politesse. Il finit par lui dire :

- C'est fini pour cette série.

- Je me rhabille ?

- Cela dépend. En ce qui concerne votre ami et vous, j'ai pensé à deux photos. Cela suffira : elles vous racontent. Je vais donc vous demander si vous êtes d'accord. Si c'est le cas, je n'ai plus besoin de ce beau dispositif. Il n’y aura pas de décor. Ce sera très simple !

Ce le fut : sur la première photo, on voyait le visage d'un homme brun vêtu et de dos qui étreignait un jeune homme blond dont on ne voyait que les épaules, une ébauche de visage et la chevelure très blonde. Le visage de l'homme était volontairement flou mais la photo intense et dérangeante, comme si elle témoignait d'une tristesse et d'un éloignement. La seconde photo présentait un homme altier, très bien vêtu de gris et de noir qui faisait face à un jeune homme nu. Aucun des deux visages n'était reconnaissable. La posture de celui qui était nu était fière et belle mais en avançant une main qui allait atteindre son torse, l'autre homme montrait sa prestance et son contrôle sur l'homme plus jeune et nettement offert. Une violente tension érotique les faisait se rejoindre.

-Voilà, nous avons terminé.

Julian resta silencieux tandis qu'Erik se rhabillait. De nouveau, le photographe souhaita parler seul à seul et fit face à un danseur qui le captivait et l'intimidait.

- Je dois vous dire que vous avez toutes les qualités d'un modèle. Je parle du physique, bien sûr, mais aussi de sa capacité au silence et à l'attention. Quant aux photos de vous deux, je les crois belles mais peut-être vont- elles le dérouter...

- Je vous demande pardon ?

- Je n'ai rien dit.

- Quand pourrais-je voir les clichés ?

- Demain mais venez seul.

Erik revint à Julian qui n'eut pas l'air surpris  de cette demande et acquiesça :

- Oui, retourne le voir. C'est très bien ainsi.

Le lendemain, Rob lui montra de nombreuses épreuves et quelques tirages. Le noir et blanc magnifiait le visage d'Erik et, réellement, c'était de magnifiques photos. Quant aux autres où il était nu, elles n'étaient jamais crues mais restaient provocantes. Ce corps dans l'abandon se voilait et se dévoilait par le travail des ombres. Cette réticence n'en était pas une. Deux photos troublèrent violemment le jeune homme : sur l'une d'elle, il était allongé. Son torse apparaissait lisse mais ses tétons pointaient. Sa main reposait sur une de ses cuisses. Une de ses jambes était écartée. Son autre main semblait vouloir rejoindre son sexe au repos. C'était une image silencieuse, impudique et en même temps rassurante : la promesse d'un bel auto érotisme. L'autre était celle où il était assis, les jambes en tailleur, sur le sofa. On voyait cette fois son beau visage et son regard à l'expression conquérante. Les mains étaient sages mais la raideur naissante du sexe se devinait sous les jambes repliées. Là, il allait se lever et rejoindre...

- Vous aimez ?

- Monsieur Williamson...

- Rob. Appelez-moi ainsi.

- Bien. Rob, ces portraits sont absolument magnifiques. Nous les prendrons tous deux.

- Pas les nus ?

- Si bien sûr.

- Très bien, vous achèterez donc tout en double. Je suis cher...

-Julian choisira sans doute l'ensemble. Pour ma part, je ne veux que certaines photos.

- Les plus impudiques ?

- En fait, elles le sont toutes quand me photographiez nu car vous aimez la provocation. Mais certaines me plaisent davantage.

- J'adore être dans la confidence !  Dites-moi : il reste celle où vous êtes tous les  deux. Chacun de vous les achète ?

Intrigué, Erik le regarda.

- Je ne saisis pas.

Le photographe poursuivit :

- Je les aime ces photos. Leur prix pourrait être très élevé. Vous les voulez quand même ?

- Où voulez-vous en venir ?

- Quelqu'un comme vous n'aime pas quelqu'un comme lui.

Le raccourci était si surprenant qu’Erik ne put retenir une exclamation :

- Ah !

Le photographe, nullement intimidé, garda le même ton : celui de la certitude.

- Vous aimez le Guide, vous aimez sa force. Lui, intimement, je ne pense pas. Julian Barney ne peut vous étouffer car vous êtes adroit mais pour cela, vous devez sans cesse lutter avec lui. Vous adorez le faire mais bientôt, vous serez las. Il a beau être l'incontournable esthète dont vous avez besoin et très certainement le partenaire sexuel qui vous éblouit le plus, il méconnaît votre nature. Il reste dans ces jeux qu'il aime tout en respectant le danseur et le jeune homme à la tête bien faite mais il est avant tout un prédateur.

Le danseur eut un sourire ambigu :

- Ma nature, vous  la connaissez ? Et son rôle à lui est-il si clair ?

- Mais j'observe...

- Je ne l'aime pas vraiment ? Mais comment le savez-vous ?  L'amour a bien des formes. Enfin, il ne l'ignore pas à la différence de vous...

Rob ne s'offusqua pas des propos de son jeune interlocuteur mais il ne fléchit pas :

- Si, il l'ignore. Vous êtes bisexuel, Erik, et à ce stade de votre histoire, vous ne voulez pas de ce Julian Barney, malgré tout ce qu'il vous apporte. Vous voulez une femme à aimer et surtout vous voulez une femme qui vous aime ! Il vous manque la douceur et vous allez la rencontrer.

 Le danseur, irrité par ces propos, toisa Williamson. Il ne lui déplaisait pas qu'il lui dise une vérité mais il n'aimait pas qu'il fût cavalier avec Julian.

- Il ne mérite pas mieux de ce que vous en dites ?

Williamson apprécia. Le beau jeune homme ne se laissait pas faire.

- Mériter mieux ? Bien sûr, naturellement !  Je ne suis pas devin mais je connais bien l'être humain, les mécanismes du cœur, ce à quoi ou à qui on pense tenir et ce à qu'on cherche  vraiment... 

- Je ne vous suis pas.

- Mais si...

- Cette conversation est close.

Le photographe obtempéra car il voyait le moment où ce beau danseur qu'il voulait attirer à lui allait claquer la porte. Il poursuivit :

- Comme vous voulez. Revenons aux photos. Je vous abandonne une partie des nus, ceux qui vous plaisent secrètement.  Mais quant à ces deux photos de vous avec lui, je souhaiterais que nous discutions de leur prix.

Erik se mit à rire.

- Un marchandage ?

- Mais oui ! Je vous écoute, Erik.

Le danseur lui proposa une somme astronomique. Le photographe, ébloui, lui dit :

- Vous avez votre sens commun ? Vous savez, vous pourriez lui dire qu'il n'est pas convenable d'acheter des photos à un tel tarif et qu'en fin de compte vous attendez de moi plus de mesure. En somme, ces photos, vous me les laissez et vous réfléchissez.

- Je vous paie le prix que j'ai moi-même fixé.

- Il sera au courant de cela, de cette somme indécente?

- Probablement mais c’est mon affaire ! L'essentiel est qu'il voit ces photos.

- Et qu'il ait la preuve de votre soumission ?

- Le mot amour vous dérange ?

- Eh bien !  Une personne comme vous suscite l'intérêt d'un homme comme moi. Vous n'êtes pas anodin. Vous êtes, parait-il, un grand danseur et malheureusement de cela, je ne sais rien, mais vous êtes bien plus que séduisant, vous êtes étonnant !

- Donnez-moi ces photos.

Rob s'exécuta.

- Je suis photographe. J'ai donc plus que deux yeux. Je ne voudrais que quelqu'un comme vous puisse être un jour ou l'autre dans le malheur. Vous êtes précieux. N'auriez-vous pas à m'accorder encore un peu de temps ? Vous photographier est une bénédiction.

- Pourquoi feriez-vous cela ? On dirait que vous voulez vous jouer de lui…

Williamson apprécia : le danseur était rusé.

- Vous aimez les stratagèmes et en ce sens, vous êtes comme moi. Celui-là ne vous convient pas, voilà tout. En ce moment, vous vous voulez « épris de lui ». Quelle chance a cet homme !

Et, presque intimidé, le photographe toujours sous le charme, ajouta :

- J'irai vous voir danser et je verrai ce film. Vous êtes un de ces « humbles » qui nous paralysent...

- Je crains de ne pas vous suivre, « Rob ».

- Oh que si ! Vivement notre prochain rendez-vous !

Williamson s’approcha d’Erik, lui caressa la joue puis l’embrassa aux coins des lèvres. Le danseur recula d’emblée, eut un rire amusé mais froid et le quitta.

A Julian, il montra tout. Les photos noir et blanc étaient belles et il les aima. Pour les autres, il exulta: elles étaient incandescentes. Il demanda à en garder plusieurs. Les deux dernières l'émurent infiniment. 

- Il te les a vendues chères ?

Erik mentit.

- Assez mais ça va.

- On les garde à deux ?

- Bien sûr.

- Elles sont crues et belles.

-Je trouve aussi.

Julian demeura ravi et rêveur et cet épisode le renvoya à Proust, qu’il avait lu naguères avec délectation : « Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en présence de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont l'entrée est condamnée tant qu'on voit du monde. 

 

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Erik.N. Le Danseur. Williamson puis le désert...

 

DEATH VALLEY NATIONAL PARK

Rob Williamson, photographe très estimé,

a fait de magnifiques portraits d'Erik. Il a pointé

ses failles et ses hésitations. Conscient qu'il est violemment aimé,

il part au désert avec son compagnon...

Erik eu beau dire, Williamson venait de jeter le trouble en lui.  Il n'était assez stupide pour ne pas reconnaître la qualité d'un amour. Celui que le décorateur éprouvait pour lui était violent, tumultueux mais pur en un sens car total. Il avait résisté aux turbulences créées, à la distance géographique, à toutes sortes de contingences ; en ce sens, il méritait le respect. C'était un amour volontaire qui ne livrait pas Erik à lui-même pas plus qu'il ne cherchait à l'écraser. Intellectuellement, Julian dont la culture était plus forte que la sienne, l'épaulait. Affectivement, il lui donnait, quoi qu'il puisse en dire, une sécurité car il le guidait et savait le protéger. Sexuellement, le lien était fort aussi et avait depuis longtemps dépassé le stade de l'intimidation et du contentement pulsionnel. Le danseur était face à un être qui savait, en ce domaine, répondre à ses demandes  et en contrôler les bizarreries et il comprenait bien qu'il n'était pas si simple de trouver sur cette terre quelqu'un qui puisse avoir pour lui une telle prodigalité. Et puis, et surtout, cet homme comprenait et admirait son art. Malgré cela, les étranges propos du photographe et son ironie le rendaient  perplexe.

- Je l'aime, je l'aime mais ce type voit juste. Julian  me rend les femmes lointaines et m'empêche d'en rencontrer une dont je pourrais tomber amoureux.

Dans le même temps, il se sentit nostalgique de cette jeune fille dans le café, de cette matinée radieuse et cette immédiateté. Ils s'étaient compris. Elle lui manquait.  Il voulait la revoir. Il pensait à son visage d'ange vénitien, à sa silhouette fine, à son port de tête et à ses yeux clairs et il essayait de se remémorer sa voix et ses mimiques. Il était comme une promesse.

Semblant ne se rendre compte de rien, Julian resta charmé. Il adorait les photos qui pour lui étaient la marque d'une emprise consentie. Cette période californienne lui avait offert de merveilleuses perspectives. Ce danseur qu'il avait convoité en vain à New York s'était tourné vers lui. Il suffisait  donc de resserrer encore son emprise...

 Pourtant, il s'assombrit rapidement. Quelques jours après qu'ils aient vu Williamson, il surprit  Erik, qui prenait  seul un verre à la terrasse de la piscine. Mince et radieux, vêtu avec une élégance nonchalante, il parlait à une serveuse que Julian n'avait jamais vue. Elle était brune, jolie et très bien faite. Erik lui plaisait et elle faisait tout pour attirer son attention et lui mi- rieur mi- attentif regardait avec attention ses seins et ses jambes. Jamais, il ne l'avait vu si direct même si sur le plateau ni dans des lieux publics où les femmes le regardaient. Il la toisait et l'estimait et elle en riait.  Comme il s'approchait, elle reprit une attitude plus professionnelle et s'enquit de sa commande. Quand elle posa un café devant lui, il la sentit peu inquiète. Il était évident qu'elle reviendrait à l'attaque dès qu’il aurait le dos tourné.

- C'est une nouvelle employée.  Elle manque de classe.

- Elle est belle. Tu as vu ses jambes ? Non, tu ne peux pas. Tu ne vois rien chez une femme.

- Erik !

- Quoi, « Erik » ? Je ne suis pas comme toi.

- Ce qui signifie ?

- Que tu ne peux pas exiger cela de moi.

- Bien...

Le danseur cessa d'être léger. Il eut un soupir qui marquait son agacement mais il ne fut pas bavard et bientôt, ils firent des longueurs dans la piscine. Au soir, cependant, comme Julian avait commandé un dîner dans leur suite, le danseur se montra vindicatif.

- Rien de ce que je fais avec toi ne me déplaît mais après, il y a ce que je suis. J'ai aimé Sonia. Il y a eu Jane. Ce n'est pas que du désir.

Le décorateur se ferma. Avec patience, Erik reprit :

- Je sais que ce que tu voudrais. Que j'ai une pulsion de temps en temps, sans que ça ne change rien à notre relation. Et tu laisserais faire...

Le décorateur resta hostile. Alors, le danseur qui avait à de nombreuses reprises tenté d'aborder le sujet, posa enfin les questions qu'il n'avait jamais  formulées.

- Tu as toujours éludé mais là, je vais te demander de répondre : tu as quand même fait l'amour au moins une fois dans ta vie avec une femme...

Julian ne biaisa pas et dit en le regardant droit dans les yeux :

- Je t’ai déjà répondu sur ce sujet mais j’ai été laconique. Ce soir, il t’en faut plus, alors soit : il y en a eu trois. Trois et demi, en fait.

- Trois et demi ...Raconte.

- La première était une amie de ma mère, plus jeune qu'elle tout de même. Je devais avoir seize ans. Elle était entreprenante et moqueuse. Je l'avais provoqué mais ce qui s'est passé était affolant. Je lui ai fait l’amour et je n’avais vraiment pas le choix…Je ne l’ai heureusement jamais revue. La seconde était une rencontre quelconque. Elle était un peu dans même style, plus humaine tout de même mais si demandeuse et technique...

- Elles n’avaient pas de prénom ?

- La première s’appelait Michèle et l’autre, Linda. Ensuite, il y a une jeune fille, Mia, la sœur d'un ami. En fait, je désirais l’ami mais il n'était pas réceptif. La jeune fille était bouleversante. Ça s'est bien passé mais manque de chance pour elle, elle était intelligente. Elle a très bien compris. Je crois qu'elle a eu le cœur serré. D'ailleurs, pour tout de dire, moi-aussi. Quant à la dernière, c’était  une collaboratrice divorcée qui avait une demande affective immense. Je n’ai pu mener les choses à leur terme, c'est aussi simple que cela. Quelle importance de toute façon ?

Erik resta muet : ses interrogations trouvaient des réponses. Julian, qui semblait soulagé, lui dit :

-  Je suis sans mépris mais j'ai pris mes dispositions et c'est définitif. Je suis ce que je suis.

Et comme Erik voulait insister, il lui dit  non sans justesse.

- Et toi-aussi.

Les jours suivants, pendant qu'Erik était encore pris par les dernières scories de son tournage, il regarda attentivement toutes les photos que Rob Williamson avait faites. Elles lui redonnèrent de la force. Plus tard, ils auraient des jeux et une femme ou deux viendraient. Erik accepterait.

La belle serveuse ne reparut pas, son danseur se radoucit et il pensa que tout était au mieux. L'hôtel était superbe. Dans le salon de massage, on les massait côte à côte. Dans la piscine, ils rivalisaient. Et la nuit, l’ambiance était aux étreintes. Erik finissait toujours par lui offrir une nuque blonde et Julian, tendant les bras vers lui, murmurait :

- Ne dis rien, Erik. Soupire ou gémis seulement…

 Un matin, le danseur parut très déterminé.

- Julian, on va s'en aller quelques jours !

- Où ?

- On a le temps d'aller vers le désert, le désert des Mojaves. C'est près du Nevada et de l'Arizona. Tu ne connais pas, je suis sûr et moi non plus. Les villes, on les a vues : Los Angeles longuement et San Francisco. On pourrait en visiter d'autres mais il y a tant de bruits et de personnes ; tant d'interactions. On va aller là où il n'y en plus.

Le décorateur acquiesça. Le surlendemain, ils partirent dans le désert. Immobiles et imposants, noyés dans une lumière écrasante, les paysages y étaient suffocants d'étrangeté et l'air y paraissait immobile. Ils n'avaient jamais rien vu de tel : ces terres abruptes, hérissées de cactus, ces reliefs brutaux, cette sécheresse de tous les instants, ce permanent sentiment de déperdition puisque dans un tel univers, toute vie humaine se retirait. Ils se laissèrent aveugler ; la couleur du sable, celle des montagnes. Ils roulèrent des heures et des heures pour buter sur un décor si inattendu et éprouvant pour l'un comme pour l'autre qu'ils restèrent longtemps silencieux. Le décorateur, la gorge nouée, finit par interroger son ami tandis qu'un silence oppressant entourait leur véhicule arrêté.

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- Comment ça s'appelle ici ?

- Cadiz Dunes.

- C'est au bout du monde...

- On a tenté d'y vivre...

- Et on n'a pu le faire...C'est assez hallucinant.

- Tu es américain, tu devrais savoir...

- Erik, c'est un pays immense et je vais en général là où j'ai droit de cité : la côte est et les villes. Là, je ne comprends rien et je suis mal à l'aise mais c'est extraordinaire !

-Je n'arrive à mettre un nom sur les couleurs ! Elles sont si différentes, violentes le jour et si fondues tout d'un coup. Et ce silence si dense que toute parole humaine doit avoir un sens si elle est dite. En Europe du nord, il y a des déserts de glace et tu sens que tout peut te pétrifier par le froid. Mais là, il fait si chaud, tout à l'air si peu inquiétant et tu ne sais même pas que dans le temps où tu penses que tout va vient pour toi, tu disparais. Et là...

- Tu meurs...

- Beaucoup ont disparu ici ;  mais nous non...

- Non.

La nuit, Erik, allongé sur la petite terrasse de leur chambre, contemplait un ciel immensément pur et y dénombrait les étoiles. Julian le rejoignait et ils restaient là, impressionnées par le silence et cette voûte céleste si lisible. Souvent levé de bonne heure, Erik relisait les textes qu'il avait dû dire pour le film et le Journal. Et il regardait la photo du danseur russe. Julian le regardait ou restait endormi. Quelquefois, le danseur, les yeux brillants disait :

- Fais comme j'aime. Tu sais, quand tu peux me voir, quand tu vois mon plaisir et moi le tien. Tu veux ?

Et Julian pensait ne jamais voir connu pareille intensité. Dans ce lieu sans limites, rien dans l'amour n'avait de fin. Sur cette terrasse, tout était à nu. Le corps de l'amant restait exemplaire, magnifique et suintant et il s'ouvrait à lui dans d'intenses silences. Il restait ces yeux bleus où tout passait, ce bras, cette main qui arrêtait ou guidait et cette belle bouche qui soudain perdait son exactitude car le plaisir se défie de la symétrie ; il était magnifique dans ce décor minéral de le voir soudain dire le délitement. Ces gémissements heurtaient le silence et son regard envoutaient. Tout était intense et décalé. Les corps ne bougeaient pas. Un temps, il y avait une lumière froide et il n'y avait plus rien d'autre qu'à vivre la beauté des spasmes. C'était infini. Ni l'un et l'autre n'en revenaient. Et il y avait encore le désert, l'air qui vibrait et la nécessité qu'il y avait à s'en détacher puisqu'il fallait partir. Ils étaient mal à l'aise devant tant d’intensité perdue. Tentant de donner le changer pour endiguer leur émotion, ils y parvenaient peu.

- On va refaire tout ce trajet en voiture mais cette fois-ci, tout s'inversera. Ce sera moins abrupt. Et tu prendras l'avion pour New York.

Ce fut un long, très long retour dans des paysages d'abord intemporels puis de plus en plus contemporains et structurés, comme un retour au monde en somme, et pas le meilleur.

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Erik.N. Le Danseur.

 

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Le tournage du film sur Nijinsky est fini.

Une fête a lieu. C'est l'instant des comptes 

et du chiffre trois...

Une grande fête marquait la fin du tournage et tous s’y rendirent. Passer du silence monacal dans lequel ils s’étaient trouvés à cette grande villa pleine de monde les suffoqua. Le plus grand salon ouvrait sur le Pacifique et dans la nuit, quand la musique s'interrompait, on entendait son bruissement. L’un et l’autre furent pris dans un tourbillon. Tous les acteurs, les conseillers techniques, les techniciens et les danseurs étaient. Wegwood et Mills riaient beaucoup et Enrico, le chauffeur de la production, jouait dans l’orchestre. Il y avait beaucoup de jolies filles qui, vêtues de jupes courtes ou de robes moulantes,  attiraient les regards et créaient une tension érotique et une compétition entre les mâles. La plupart d'entre elles avaient tourné autour du film : maquilleuses, coiffeuses, habilleuses...

Ce fut Chloé qui vit Erik en premier et qui fit ce qu’il fallait pour se rapprocher de lui. Elle était toujours ravissante et vêtue d'une robe blanche courte mais élégante. Elle avait de grandes boucles d'oreille et ses cheveux longs et très blonds, étaient libres. Il fut violemment troublé mais il s'efforça de paraître naturel. Elle fut simple. Elle avait appris qui il était et ce qu’il tournait et elle s’était fait inviter. Elle se souvenait de lui. Elle était très émue.

- Je vis à Los Angeles. Tu sais, je ne suis pas serveuse. Je suis étudiante. Je dois avoir des jobs d'été. J'ai fait une école de dessin  et je viens d'avoir mon diplôme. Ce tournage, je sais depuis un moment et j’ai cherché à te voir mais tu es rarement seul…

Ils parlèrent un peu mais il était si bouleversé qu’il trouva un prétexte pour s’écarter d’elle. Pourquoi lui faisait-elle cet effet ? Habile, elle revint vers lui un peu plus tard.

- Erik, écoute. Le monde dans lequel tu vis, la danse, cet homme qui a l'air si snob et lettré et qui est ton amant, tout cela est aux antipodes de mon univers. Seulement, il y a eu cette rencontre…

Elle était magnifiquement tentante et il se sentait bouleversé. Son beau visage ovale tourné vers le sien, elle le regardait avec intensité.

- Il y a du monde sur la plage en bas. Viens, on n’y va nous-aussi !

Elle eut un rire tendre en constatant qu’il hésitait beaucoup.

- C'est une plage privée, tu sais. On ne court pas de danger ! Il y aura bien un vigile ou deux...

- Quoi, des vigiles ?

Elle rit plus nettement et il  la suivit. Dans l’escalier qui descendait vers la plage, elle l'attira à lui pour l'embrasser. Il referma tout de suite ses bras sur lui et le serra aussi fort qu'elle put. Il fut envahi de la même excitation violente qu'il l'avait saisi lors de leur première rencontre mais, prudente ou rusée, elle se détacha de lui.

- Oh non, monsieur trop pressé, on va d'abord à la plage !

La lune était haute et pleine mais le décor restait sombre et ils se plurent à marcher un peu hasard en se tenant par la main. Quand ils atteignirent l'eau, ils rirent comme des enfants. C'était marée basse et les vagues étaient douces. Erik se déshabilla d'abord mais ne se mit pas nu. Elle retira sa robe sous laquelle elle ne portait qu'une culotte haute et blanche. Ils se mirent à nager en s'interpellant et en s'amusant, semblables à deux étudiants qui, pour se délasser de leurs examens de fin d'année, auraient choisi une expédition nocturne sur une plage peu fréquentée. Quand elle se rapprocha de lui et l'enlaça, ils continuèrent de parler et de rire, dans une totale liberté. Puis comme ils sortaient de l'eau, ils furent à la fois plus émus et plus décidés. Ils s'embrassèrent encore et s'allongèrent sur le sable humide. Ils avaient peu de vêtements à retirer mais ils éprouvèrent à ce déshabillage simple, un plaisir infini. Il retrouva le bonheur qu'il y avait à la caresser et à l'embrasser, à rencontrer son regard clair, gai et émerveillé et à la sentir si douce et si humide. Elle  était décidée et il était fou de désir mais bien qu'elle fût adroite et généreuse, il ne lui fit pas l'amour. Comme elle semblait déconcertée, il la caressa avec ses doigts et sa bouche et elle se libéra avec grâce. Quand elle se fut apaisée, il s'allongea à ses côtés. Durant tout le temps où ils s'étaient cherché et étreint, ils avaient été absolument seuls mais Chloé, se redressant brusquement, sentit un danger.

- Je crois que d'autres personnes arrivent.

Ils se rhabillèrent rapidement et revinrent dans la villa. Julian cherchait Erik et s’enquit de lui:

 -Mais où étais-tu ?

- En bas, à la plage. Il n'y avait pas que moi.

Sentant son ami sur le qui-vive, Erik fit preuve d'une extrême prudence et quand il croisa Chloé, ce qui était inévitable, il fit mine de ne pas s'intéresser à elle. Elle eut l'audace de lui donner un message. Elle lui fixait un rendez-vous plus tard dans la nuit. Il fut suffoqué  mais maintint sa feinte indifférence. Il la regarda cependant danser avec un autre garçon. C'était doux et très sexuel en même temps d'autant que c'était une danse lente qui incitait à l'abandon et il aurait aimé être à la place de son partenaire. Il avait mémorisé son numéro de téléphone et compris où était le rendez-vous, pensant que son attitude dégagée suffirait à leurrer son ami. Il n’en fut rien. A l’aube, ils étaient tous deux dans la piscine et riaient avec d’autres. Quand ils se séchèrent, Julian lui dit :

- C’est cette fille que tu as rencontrée avant que je n’arrive, n’est-ce pas ?

- Oui.

- Donc, ce n’est rien. J’ai le choix des armes, tu le sais bien…

 

- Je sais, Julian.

- En ce cas, oublie son numéro de téléphone…

Ils s’en tinrent là.  Le départ de Julian rendit Erik triste et son ami dût le rassurer à l’aéroport.

- Le temps va vite passer...

- Je n’en suis pas sûr.

-Je vais être direct. Tu attires beaucoup de monde !  Mills, Williamson et cette fille blonde. Je ne vais pas te demander de ne pas les voir car tu ne m'écouterais pas. Ne précipite rien. Tu m'entends ? Ne précipite rien !

Erik se sentait très ému :

-Tu n’as pas confiance.

- Tu peux être pulsionnel face à eux. J’écarte Mills qui te veut pour son fils mais les deux autres sont malins. Je ne parle pas de sentiments, bien sûr. Ils te tenteront...

 Le jeune homme en fut frappé et lui dit :

- Mais si c'est ça ta vision, alors pourquoi pars-tu ?

- Erik ! J'ai un travail et c'est peu de temps !

- Je voudrais crier. Ces jours, ce film. Trop de force. Tout a été extraordinaire.

- Je le sais Erik, je le sais. Difficile et extraordinaire. Moi-aussi, je voudrais crier.

- Je dois te dire …

Julian  caressa la joue du jeune homme et y trouva un cil blond. Il le garda.

- Non, non. Ne t'avance sur rien. Ce pourrait être si cruel ! Mon tendre et magnifique danseur, on se voit dans deux semaines. A  bientôt...

- Bon voyage.

Il partit sans se retourner.

Erik dina souvent chinois avec Mills, évita soigneusement de revoir le photographe et resta stoïque avec l’étudiante blonde.

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01 décembre 2016

Erik.N. Le Danseur. Deuxième partie.

 

Le jeune homme et

Le Minotaure

 

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 Je suis allé chez lui tenter la chance. Je l'y ai trouvée

car je l'ai aimé tout de suite. Toutefois,

je tremblais comme la feuille du tremble.

 

Vaslav Nijinsky.

Cahiers.

 

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22 novembre 2016

Erik.N. Le Danseur. Arrivée à New York. Espoirs.

 

 

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 Erik Anderson, formé au Danemark à l'école de Bournonville, arrive à New York

pour y poursuivre sa carrière déjà brillante de 

danseur classique....

Au début  du mois d'octobre 1984, Erik prit l'avion pour New York et Julian vint le chercher à l'aéroport Kennedy.  Radieux pendant tout son voyage, il se sentit mal à l'aise quand il posa le pied sur le territoire américain.  Les coups de fil que Julian et lui  n'avaient cessé d'échanger et les lettres qu'ils s'étaient écrites l'avaient galvanisé. Mais plus l’échéance du départ avait été proche, plus il avait été heureux que le contrat qu'il devait remplir au Danemark lui ait permis de gagner du temps. Ce face à face avec cet homme, il le redoutait. Il avait se parjurer en quelque sorte puis que Julian était amoureux, ne cachait pas ses sentiments et l’attirait à lui. C’était mal de céder à l’attirance que lui-même éprouvait. Il le savait.

Arrivé aux États-Unis, il vit son ami s’avancer vers lui, heureux et n’eut pas le front de lui faire grise mine. Il se dit content et très joyeux. Mais Julian perçut son manque de naturel  sans faire  de commentaire. On était en automne, il le lui dit. Il faisait déjà froid  et dans ces cas-là les sentiments qu'on veut exprimer sont comme filtrés. La rigueur des températures les aide à ne pas trop se montrer. Cette façon d’expliquer sa réserve rendit Erik perplexe mais son ami lui adressa un sourire bienveillant. Il comprenait, bien sûr, qu’Erik fût sur le qui-vive et il appréciait de le voir ainsi : le bel embarras d'un jeune homme est toujours un spectacle de choix. Il pensait à ces après-midi tendres où Erik et lui, entre de longues errances, s'étaient contemplés et étreints à l'hôtel au Danemark. Ces longs cils blonds sur ces paupières closes, ce buste imberbe, ces épaules fermes, il les les appréhendait de nouveau. Un peu de route, des paroles encourageantes et du savoir-faire et il serait sien. Il exultait. Ce beau jeune homme blond, depuis longtemps, embrasait ses sens. Il l'avait toujours attendu. Beau, fin, racé, intelligent et danseur classique. Pas n'importe lequel. Il l'aida à récupérer ses bagages et le guida vers le parking. L'aéroport était distant de la ville. Le temps était gris. Il tombait de la neige gelée et la circulation était dense. Comme le jeune homme restait silencieux, il dit :

- Je suis très content, tu sais.

- Moi-aussi.

- C’est un changement de vie ! C'est un peu déstabilisant pour toi…

- Bien sûr mais te voir me rend heureux.

- Sens-toi libre. Tu peux être sincère !

- Je suis sincère.

Cependant, il le voyait bien, le beau Danois se raidissait et il n'était pas encore temps de lui parler de ses abandons et de ses gémissements dans l'amour physique. Les kilomètres défilaient et de temps à autre, le décorateur croisait le regard bleu du danseur où il lisait la réserve tout autant que le ravissement. Cet engagement qu'il avait obtenu dans un lieu prestigieux témoignait de sa valeur. En même temps, il était craintif mais Julian était assez sagace pour voir qu’on ne lui prendrait rien sur cette scène où s'étaient succédé de très grands danseurs. Déjà, il se défendait contre le doute et cette défense obstinée s'étendait à lui. Comme ils entraient dans Manhattan, Julian lui dit :

- Tu connais déjà New York à ce que tu m'as dit.

- Je suis venu deux fois mais j'étais tout jeune. Et pour de courtes vacances

- Cette fois, c'est différent. Regarde. C'est là que tu vas vivre. Manhattan.

La magnificence de l'île apparaissait avec sa structure claire, presque mathématique, ses îlots d'immeubles prestigieux, ses gratte-ciels et de loin et loin ses trouées de verdure que formaient les parcs. Erik regardait encore et encore et cette fois  son regard n'allait plus jamais à celui qui conduisait  mais à cet univers nouveau et magique dont soudain, il savait qu'il le ferait plier. Les promesses d'Irina étaient à tenir et il les tiendrait. Le New York City ballet, cette grande scène et ce sens qu'il avait de la danse...

Comme il baissait les yeux maintenant et qu'il était tout en lui-même, le décorateur reprenant courage lui dit :

- Lincoln Center. C'est le siège du New York City Ballet. En face, c'est le Met : mon travail.

- Je sais.

- Tu ne seras pas loin.

- Pour y aller à pied, tu veux dire ? Tu habites le quartier…

- Oui. C'est une belle façon de commencer, non ?

- C'est clair mais merci, Julian. Tu sais, j'ai réservé un hôtel dans ce quartier.

Devant l'incongruité de la situation, le décorateur préféra l'ironie :

- Oh non mais que tu es drôle Erik ! Un hôtel dans cette partie de Manhattan ! Tu vas devoir faire des heures supplémentaires! Non, j'ai un petit appartement près de Central Park. Je te l'ai dit, je souhaite t’accueillir.  Ça te laissera le temps de voir ! Tu ne dis rien ?

- Non. La réserve danoise.

- Écoute. De ta venue à New York, on a beaucoup parlé au téléphone depuis la visite que je t'ai faite, alors, ne fais pas l'étonné et mets ta réserve de côté, qu'elle soit danoise ou non...

Dans les yeux du danseur passaient une inquiétude et une défiance peu compréhensibles pour lui mais il ne s'en préoccupa pas, trouvant à juste titre, ce jeune danseur fascinant. Celui-ci pourtant hésitait.

 - Donc, je vais chez toi ?

-  Oui.

Comme le jeune homme semblait toujours tendu, il chercha à l'amuser :

- Bienvenue aux USA ! L’Amérique de Ronald Reagan ! Ne me dis pas que tu n'es pas gâté. Un vrai conservateur, gardien des traditions de l'Amérique ! Le roi du néolibéralisme et l'ardent défenseur de l'armée. Quand j'ai vu ce qu'il faisait pour augmenter le budget de l'armée, j'ai failli faire un autodafé avec les derniers numéros du New York Times ! Il ne plaisante pas, l'ancien cow-boy de cinéma. Il vaut mieux ne pas être dérangeant physiquement quand on veut travailler ici, en ce moment. Mais toi avec ton visage d'ange, tes yeux bleus et tes cheveux blonds, tu as tout pour toi ! Tu aurais pu être noir ou latino...Rends-toi compte !

Erik ne put s'empêcher de rire. Julian gardait son humour dévastateur.

Une fois arrivé chez lui, il marqua sa surprise. L'appartement était bien plus vaste que Julian n'avait bien voulu le dire et, magnifiquement exposé, il était ravissant. Il était constitué d'un grand living, de deux chambres et d'un bureau. Il disposait de deux salles de bain et la cuisine était grande. En outre, il ouvrait sur une terrasse avec vue sur Central Park. L'immeuble était cossu et affichait des signes d'aisance : une belle entrée, un portier, un parking privé. Il s'élevait sur cinq étages et Julian vivait au troisième. Même en cette saison brumeuse, la vue qu'il offrait sur le parc était merveilleuse et Erik ne put retenir un sourire d'enfant quand son ami eut ouvert la porte-fenêtre qui y donnait accès. Les grands arbres dépouillés de feuilles offraient des silhouettes pures et fines et dans les allées qu'il apercevait, il voyait circuler des New-yorkais divers : homme vieillissant promenant un beau chien de race, couple d'étudiants rieurs et bavards, nounou aux prises avec un petit garçon impoli, sportif pressé courant à vive allure pour ne citer qu'eux. La lumière était basse mais elle perçait la barre des nuages et le parc, qui semblait immense, lui apparaissait dans une beauté confuse mais attirante.

- C'est magnifique ici !

- Tu n'auras pas à traverser le parc. Tu rejoindras la soixante-cinquième rue et tu la suivras. Ensuite, le théâtre est inratable : il est immense.

- En effet, c'est tentant.

 

Erik.N. Le Danseur. Arrivée à New York. Chez Julian.

 

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A son arrivé à New York, Erik, danseur classique

à la carrière prometteuse , séjourne chez son

amant, le fortuné Julian Barney....

 

L'appartement mélangeait les styles de façon audacieuse et Erik fut sidéré par l'harmonie qui s'en dégageait. Deux canapés de cuir évoquant les années cinquante faisaient angles et entouraient une table basse chargée de livres d'art. Ils jouxtaient des meubles d'horloger américain du début du siècle, hauts et munis d'innombrables tiroirs, des commodes en chêne à quatre tiroirs d'aspect rustique et des tables et des chaises qu'auraient pu utiliser les colons du dix-neuvième siècle. Il y avait aussi des vitrines hautaines, des fauteuils en velours, du mobilier de jardin comme on avait pu en trouver dans le Mississippi  des fauteuils variés aux formes opulentes et des tables de salon. Erik ne se souciait pas des nuances de couleur, des variétés de bois, de la présence de meubles en fer forgé. Il alliait le tout et il en résultat un appartement au style bohème, extrêmement élégant et propice au rire et aux rêves. Julian avait racheté du mobilier de bureau et de jardin qui, transformé par lui, devenait beau. La pièce principale comportait quelques tableaux figuratifs dont des toiles d'Edgar Hopper mais la chambre qu'il occupait ne comportait que des miroirs et des photos de famille,d'amis et de spectacle. La cuisine était exubérante et il avait déniché, pour la décorer, des toiles d'un peintre quaker du dix-neuvième siècle : Cassius Marcellus Coolidge. Tous représentaient des chiens adoptant des attitudes humaines et fumant le cigare dans une ambiance bonne enfant. Le travail sur les couleurs fortes était manifeste dans la cuisine et l'emploi du jaune et du rouge s'arrêtait, selon Erik, à la limite du possible mais le fait est que l'ambiance y était gaie. Le réfrigérateur imitait un modèle des années cinquante et la plupart des meubles évoquaient une cantine ouvrière. De fait, face à tant de noir, de gris et de blanc, les couleurs fortes emportaient la mise. Les salles de bain procédaient de la même audace. Seul le bureau de Julian semblait échapper à la donne. Les murs étaient couverts de livres. Les bureaux au nombre de trois venaient de rédactions de journaux américains du siècle passé et leur beauté était imposante. Il y avait des fleurs dans des vases, des orchidées mais pas de rideau aux fenêtres. Restait la chambre d'ami avec un lit bas, des coffres et une armoire aux lignes pures avec tout de même un fauteuil chippendale. Elle était sobre mais toute comparaison avec celle de Julian s'avérait impossible puisque les portes en restèrent fermées.

- Tu aimes ?

- Au Danemark, on est plus sobre mais comme tu as mélangé les styles, c'est superbe !

- N'était-ce déjà pas le cas à Londres ?

- C'était déjà très recherché, très beau mais pas si personnel. Ici, c'est vraiment étonnant.

Julian sourit. Erik avait enlevé son manteau d'hiver. Il portait un jean et un grand pull noir à col roulé et avait de grosses chaussures. Il avait son style propre cette fois et avait abandonné le dandysme qu'il affectionnait en Angleterre. Portant des matières confortables mais non luxueuses et ayant écarté tout accessoire, il n'imitait plus non plus le décorateur. Son apparence était presque hiératique. Maintenant sa réserve, il dit qu'à Copenhague, tout était déjà gris et bleu, la neige s'annonçant.

- Tu vois ici, c'est encore l'automne.

- La saison qui ne rend pas communicatif ?

- C'est à voir. Tout est coloré et chaleureux ici, tu l'as toi-même constaté. Tu vas voir : tu vas vouloir rester quelques temps!

Cette fois, charmé, le beau jeune homme baissait sa garde et se mit à sourire.

- D'accord. C'est très généreux.

Julian lui sourit et enchaîna :

- Tu as faim ?

- Non, vraiment pas.

- Un café ? Un bain ? Les deux ?

- Je suis d'accord pour l'un et l'autre. Tu accueilles si bien !

Comme il ressortait tout renouvelé de la salle de bain dont il avait d'un regard exclu son ami et que, vêtu comme à son arrivée, il regardait avec  gravité le décorateur, celui-ci lui dit :

- Sans doute es-tu fatigué ?

C'était un clin d’œil et un appel mais Erik ne voulut pas comprendre  pas et secoua la tête.

- Non, pas du tout ! Mes parents étaient tellement contents qu'ils m'ont entouré et gâté avant mon départ et j'ai voyagé en première ! L'hôtesse de l'air était tellement belle !

- Plutôt danoise ?

- Ce n'était pas une compagnie danoise. Très américaine mais vraiment bien faite. Des jambes ! J'avais envie de lui demander son numéro de téléphone !

- Tu ne l'as pas fait ?

Quelque chose venait de changer dans la voix de Julian et Erik comprit sa maladresse.

- Non.

Il ne servait à rien d’éluder et l’acceptant brutalement, il fit face à cet homme qui le voulait intensément. Il lui sourit. Son enthousiasme n’était pas si grand  et il restait méfiant. Mais l'attente de Julian était forte et il n'y avait plus grand chose à alléguer. Le café avait été bu, des propos polis échangés, et le bain lui avait redonné une nouvelle vigueur. Le décorateur  lui lança un regard si éloquent qu'il ne restait qu'à le suivre dans sa chambre. Elle était vaste et d'un grand raffinement. Toutes sortes de tableaux ornaient les murs. De tableaux cossus intérieurs anglais du dix-huitième siècle côtoyaient des toiles de peintres américains du dix-neuvième. Comme il s'approchait de lui et lui caressait la joue, Erik abandonna toute réserve. Les draps étaient frais, le corps de son amant entretenu et odorant, ses yeux bruns posés sur lui pleins de certitude. Il restait à se caresser et à gémir longuement avant de s'apaiser. Quand ils furent rassasiés l'un de l'autre, Erik ne sentit que le bonheur d'être dans l'instant et ils passèrent une fin de journée joyeuse à marcher dans le quartier et à faire des achats pour le dîner. Le soir, dans la pénombre du grand salon, le danseur resta longtemps, émerveillé, à observer la rue qui jouxtait le parc et les arbres mouvants du grand jardin et de nouveau l'amour physique lui parut simple et porteur de joie. Le lendemain, cependant, il fut  assailli par un sentiment de vacuité et de décalage. Il y avait eu Mads et Sonia et tous deux avaient bandé leurs forces pour l'avoir. Sonia avait été la première femme dont il avait été follement épris mais alors même qu'il lui appartenait avec délices, elle, avait été lâche et l'avait laissé pour rejoindre un amant fortuné. Mads, qui avait précédé la ballerine, avait été si rieur et tendre au début de leurs relations que jaloux, morbide et vengeur quand il avait voulu se détacher de lui. Et il était mort brutalement. Et maintenant il y avait cet homme qui le voulait tellement  et qui ne savait de lui que ce qu'il avait bien voulu lui montrer. Comment serait-il,-lui ? Comme Sonia qui ne lui avait pas pardonné d'être le danseur qu'il était ? Comme Mads qui ignorait tout de la danse et ne voyait que le bel amant à former ? Il pouvait être celui qui voulait le diriger dans son art. C'était possible, il le savait d'autant que la culture de cet Américain était phénoménale tant dans le domaine de l'opéra que de la danse mais il ne saurait le tolérer de lui parce qu'il y aurait jalousie. Sonia avait été cassante parce que jalouse. Mads était indifférent à la danse et en un sens, c'était mieux mais il s’était donné la mort par amour. Il avait lui aussi été jaloux. Ces deux êtres l'avaient laissé dans le désarroi et la honte comme s'il n'était pas bon d'être crédule. Aimer violemment n'est pas le gage qu'on vous aime en retour et être aimé de façon possessive peut être tout aussi dangereux. Julian ne pouvait donc que faillir. Il semblait si empressé !

- J'ai pris un congé de trois jours. Nous allons visiter. Tu te sens prêt Erik ?

- Oui. Tu me rends la pareille ! Je t'ai fait beaucoup marcher dans Copenhague !

- Exact.

Et ils marchèrent beaucoup en effet. Au Modern Art et au Metropolitan Museum, Julian était disert mais il l'était aussi devant la statue de le Liberté, dans le quartier chinois où à Little Italy. Il adorait commenter et le faisait avec drôlerie s'ingéniant à interroger Erik sur ce qu'il avait retenu. Il n'aimait pas nécessairement l'Amérique mais il aimait la côte est et son histoire. Des théâtres new-yorkais, il savait tout comme il n'ignorait rien des spectacles de danse et d'opéra. L'écouter était un plaisir et Erik prit beaucoup de plaisir à errer dans la ville avec un être aussi érudit et aussi drôle. Et puis, il fut admiratif : Julian l'estimait comme danseur et n'avait aucun doute sur sa réussite. Son respect était total et il faisait même preuve d'humilité face à un jeune artiste dont il connaissait la force. La méfiance d'Erik ne put que fléchir.

- Je vais rester quelques jours...

- Ou quelques semaines...

- Je ne sais pas encore...

- Erik, moi je sais. Un logement tu en trouveras un mais tu ne peux le faire tout de suite à cause de la bureaucratie américaine. Tu ne peux avoir que du transitoire pour l'instant.

- Je suis donc supposé attendre...

- Oui. Alors, commence par entrer sur scène et nous étonner...

- D'abord les rendez-vous : Jerome Robbins et Peter Martins.

- Oui, quand est-ce ?

- Après- demain 

- Encore une journée de marche et d'amour, alors ?

- Oui.

 Puis vint le jour des rencontres. C'était une fin de matinée et Erik était vêtu de noir, une mise sévère qui accentuait sa gravité.

- Ne m'accompagne pas. Je préfère. Ça ira bien.

- Je n'en doute pas.

Pour lui à qui on avait beaucoup parlé du flamboiement des Russes à l'orée du siècle, les chorégraphes américains avaient d'abord eu peu d'impact mais le temps avait passé. Il allait entrer dans la maison de Balanchine et faire corps avec elle ! Il exultait et il y avait de quoi ! 

 

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21 novembre 2016

Erik.N. Le Danseur. Rencontre avec Jerome Robbins.

 

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Balanchine était mort quelques années auparavant mais sa stature auréolait la maison. C'était le fils d'un compositeur géorgien qui était entré par hasard, à l'âge de neuf ans, à l'école des Ballets impériaux, à Saint-Pétersbourg ! Quel merveilleux  début d'histoire. Robbins avait tracé sa route en Amérique et était passé de la comédie musicale au ballet classique et du ballet classique au cinéma avec une grande sûreté. Mais Balanchine ! Il était difficile de ne pas l'admirer. Si la carrière de Robbins était très américaine et plus facile à connaître, celle de Balanchine était internationale. Or, à New York, il était dans « sa » maison. Le New York City Ballet était une des troupes de ballet les plus prestigieuses du monde avec le Kirov et l'Opéra de Paris. C'était la demeure d'un petit Géorgien qui était né dans une famille de compositeurs, de danseurs et de soldats. Le trouvant peu motivé pour la danse, ses parents l'avaient orienté  vers une carrière militaire mais, en  fin de compte, il avait désobéi ! Soldat, non, certainement pas. C'était la danse classique qu'il voulait apprendre et il intégra la prestigieuse école de Saint-Pétersbourg : l'école des Ballets impériaux. La Révolution étant venue, l'école ferma  et le jeune George,voulant survivre, crut bon de jouer du piano pour accompagner des films muets avant que l’école, quelque peu malmenée, n'ait rouvert ses portes! Elle fonctionna de nouveau et reçut les noms de « Conservatoire de Saint-Pétersbourg » et de « Conservatoire de Leningrad ». Il y apprit beaucoup et il étudia au conservatoire aussi où il apprit le piano, le contrepoint, la musicologie, l'harmonie et la composition. A vingt ans, il créait des ballets et avait une petite troupe qui ne fut pas jugée licite.  Quand il partit en Allemagne, en 1924, il dansa pour la République de Weimar avec d'autres danseurs russes dont Tarama Geva, sa femme, Alexandra Danilova et Nicolas Efimov mais ils choisirent de se dérober à l'Union soviétique et, à Paris, Diaghilev les accueillit. Il créa plusieurs ballets pour les Ballets russes et ne se ménagea pas. Mais Diaghilev mourut en 1929 et sa belle création se désagrégea. Nullement abattu, Balanchine émigra aux États-Unis où il finit, grâce à un mécène, par fonder la compagnie de danse qui l'engageait à ce jour, lui, Erik. C'était écrasant : Balanchine n'avait rien fait sans Stravinski mais il avait aussi fait avec Darius Milhaud, Henri Sauguet, Kurt Weil et tant d'autres ! Comment pouvait-on être ainsi ? Saint-Pétersbourg, la Révolution, Diaghilev, Serge Lifar, l'Amérique à travers Broadway d'abord puis avec l’école de danse qu'il mettait en place avant d'en arriver à ce corps de ballet ! Cette vie extravagante, ces pays traversés, ces épouses, la musique, la danse. La danse surtout. Tout chez cet homme était impressionnant avant son arrivée en Amérique et tout le restait tandis qu'il s'y installait. Un directeur de ballet qui se double d'un chorégraphe, d'un créateur et d'un grand mélomane, c'est bien. S'il est musicien, c'est mieux, mais s'il se mêle de faire danser Fred Astaire, c'est incroyable ! Cet homme avait vécu dans plusieurs pays et sous plusieurs régimes. Il avait fui un régime politique contraignant, tout laissé et conduit une troupe de danseurs à travers les États-Unis comme un grand baladin avant de créer une troupe extraordinaire. Depuis son adolescence, Erik avait été bercé du récit de sa vie.

Jerome Robbins, son successeur, avait lui-aussi une trajectoire singulière mais elle l'impressionnait moins. Issu d'une famille de juifs russes émigrés aux États-Unis, il n'avait pas connu le déracinement. Il avait fait des études de chimie qu'il avait abandonnées pour des raisons financières puis avait étudié la danse classique et moderne, appris le théâtre avec Elia Kazan entre autre et appris à jouer du piano et du violon. Dès 1939, il s'était produit dans des comédies musicales chorégraphiées par Balanchine et avait commencé à imaginer ses premiers ballets. En 1940, il avait intégré l'American ballet theatre comme soliste et en 1944, il avait chorégraphié son premier ballet, Fancy Free, qui lui avait ouvert les portes de Broadway et du cinéma. Il avait mis en scène "West Side Story" en tant que spectacle et avait obtenu là un immense succès. Erik était stupéfait qu'un homme qui avait pu avoir un grand succès avec une mise en scène du "Roi et moi"  ait pu franchir les portes du New York City ballet et rejoindre Balanchine ! Où pouvait-on trouver pareille merveille  sinon aux États-Unis ?

Ayant hâte de le rencontrer, Erik partit à l'avance mais le trajet était assez bref, il s'en rendit compte. Il en profita donc pour contempler longuement la façade du bâtiment qui lui parut déplaisante et trop factice. Tout était, à l'intérieur, très moderne. Il attendit peu et parla avec le maître des lieux. Dans son grand bureau encombré de photos et de livres, Jerome Robbins le reçut en homme d'expérience. Il fut concis, mais ce qui devait être dit le fut. Pas très grand, mince, il avait l'air d'un vieux sage à qui il ne faut pas essayer d'en compter. C'était une icône. Erik le perçut comme tel. Intimidé, il comprit le sens de la proposition qui lui était faite. Il s'adressait à un jeune homme qui s'était fait connaître au Danemark et avait été apprécié à Londres. Il jouissait d'une réputation flatteuse mais pas d'une réputation extraordinaire. Cela revenait à dire qu'il lui donnait sa chance car Peter Martins s'était quasiment porté garant de lui et que son intuition le trompait rarement. C'était sans doute là un cadeau merveilleux car beaucoup de jeunes danseurs passaient des examens difficiles pour intégrer le New York City ballet et bon nombre d'entre eux se désespéraient de ne pas être recrutés. Jerome Robbins fut très clair dans ses questions. Il parut satisfait des réponses faites et finit par dire :

- Comprenez-vous votre chance ?

- Oui, je la comprends.

- Rien n'est facile dans ce corps de ballet et de toute façon, rien n'est facile à New York. De grands danseurs étrangers ont eu, ici, une énorme réputation mais ne l’ont pas forcément maintenue.... Vous le savez ?

- Je le sais. Je n’y encore jamais travaillé mais je connais cette maison. Actuellement, je n’y suis personne.

- Bien répondu et ?

- J’y serai quelqu’un.

- Bonne installation.

 

 

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Erik.N. Le Danseur. Le New York City ballet. Réussir ...

 

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Jeune danseur danois, Erik Anderson 

arrive à New York et veut conquérir

la maison de Balanchine...

Une fois dehors, le jeune homme resta un moment à contempler la façade du théâtre et en se retournant, il observa celle de l'Opéra de New York. Il fut brusquement pris de crainte. Dès le départ, on lui avait comprendre qu'il était dépositaire d'un don et qu'à ce titre, il était à part. Tout le monde n'avait pas sa chance et peu était prêt à lui pardonner d'avoir de telles capacités, une redoutable faculté d'imitation et une telle sensibilité. Plus les années avaient passé, plus on lui avait fait sentir qu'il devait tenir ses promesses. La lointaine Hannah avait été ravie de lui mais c'était là peu de choses. Irina et Oleg avaient fini par s'incliner tout en lui laissant pressentir de nouveaux défis. Ses professeurs et répétiteurs du ballet danois l'avaient encensé et après eux, Covent garden l'avait adoré. C'était très bien mais maintenant il y avait Balanchine dont il avait senti l'aura dans le théâtre, le très sélectif Jerome Robbins et pour une moindre part Martins. Que ferait- il si cette fois les promesses n'étaient pas tenues ? Il ne pouvait pas sans en être horriblement humilié décevoir cet homme âgé qui venait de lui parler et ce directeur artistique qui l'engageait sur l'insistance d'un homologue persuasif. Et que dirait l'altière Finlandaise à qui finalement il donnait tort? Que penseraient ses anciens camarades, ses anciens flirts, ceux qui avaient dansé avec lui au Danemark et en Angleterre pour qui il ne serait plus qu'un danseur à la carrière manquée ? Comment réagirait sa famille qui, il le savait, se diviserait sa sœur aînée et son père se réjouissant de sa défaite alors que les autres en étaient navrés ? Et enfin, qu'allait dire Julian dont l'opinion se mettait singulièrement à compter. Ne pas réussir ? C'était une éventualité terrible. Il en frémissait à l'avance.

Il rentra lentement en faisant des détours et chez Julian, qui était absent, regarda la programmation que Martins lui avait donnée. Des œuvres prestigieuses pour la plupart où il avait souvent le premier rôle dans des chorégraphies exigeantes. La mise à l'épreuve était évidente. Ne voulant à aucun prix se laisser distraire, Erik chercha dans la bibliothèque de son ami tout ce qui avait trait aux ballets qu'il allait interpréter, tant pour les livrets que les notes chorégraphiques, les décors et les musiques. Il lut encore et encore, travailla mentalement les chorégraphies, utilisa le piano droit que son ami avait placé dans son grand salon et visionna même quelques vidéos de ballets qu'il connaissait mais pas n’avait pas forcément dansé. Redevenant passionné, il en oublia ses craintes et quand Julian, qui travaillait de nouveau, revint vers dix-huit heures, les bras chargés de course, il le trouva revisitant la première chorégraphie d'Orphée et Eurydice, celle que Balanchine avait proposée en 1936 et qui n'avait pas eu de succès. C'est cette version là que Jerome Robbins reprogrammait. Le décorateur le salua en souriant et alla déposer son fardeau à la cuisine dont il mit du temps à revenir. Quand il en sortit, il portait un vase chargé de grands lys. Il ne disait rien et quelque chose dans sa manière d'être soufflait à Erik qu'il le faisait exprès. Le silence régna encore jusqu'au moment où il prit sur une table basse la fiche de programmation que Martins avait remis au danseur. Il la lut avec attention.

- C’est ambitieux mais tu es un bon danseur.

- Un bon danseur…

Erik avait abandonné les notes qu'il consultait sur la chorégraphie. Il était sombre tout d’un coup et son ami, qui l’observait, fut incisif.

- Tu as des regrets ?

- Quoi ?

- Tu as des craintes ?

- Mais de quoi parles-tu ?

- De toi, de ton visage, de ta nervosité.

- Non. Je me suis préparé, tu sais…

Julian le toisa quasiment avant de lui sourire avec gentillesse comme il l'avait fait en entrant mais les forces d'Erik restèrent bandées.

- Je trouverais logiques que tu aies des inquiétudes. Tu es aux USA. C'est une très grande compagnie de danse et pour l'instant tu ne connais que Londres qui peut être mis en concurrence.

Cette fois, ce fut Erik qui toisa son ami.

- Quoi ! J’étais étoile au Danemark. J’ai dansé à Paris !

- Oui, bien sûr… Je vois que ce n’est pas le moment de polémiquer ! Tu intègres le New York City ballet. Ils attendront de pouvoir se lever pour t'applaudir. Tu en es conscient, je le sais.

- Ils le feront. Je les surprendrai.

- Un jeune guerrier…

- Oui.

- Tu sais qui a dansé ici, bien sûr…

- Bien sûr.

A nouveau, Julian fut presque narquois et il le resta tant que sur le visage de son ami se mêlèrent des sentiments aussi contradictoire que le discret appel au secours, la rancœur, le contentement d'avoir démasqué une ruse et la tristesse face au manque de considération dont il était l'objet. Ce dernier sentiment finit par l'emporter et Julian le vit rassembler les livres qu'il avait consultés, les notes qu'il avait prises et les vidéos. Il ne garda qu'un petit lot ainsi qu'un grand carnet sur lequel il avait pris des notes sur les chorégraphies. Il referma le piano et alla placer ce qu'il voulait encore regarder dans la chambre d'ami. Quand il sortit, il s'était changé et paraissait plus austère encore que quelques instants avant. Julian le sentant bien plus blessé qu'il ne l'avait escompté tenta de l'apaiser :

- Je cherche à te provoquer, tu le vois bien ! Allons, cessons cela. Tu ne m'as pas parlé de tes entretiens. Il faut que tu le fasses, non ? De toute façon, on va dîner.

- Non, moi pas ici.

- Parlons de tes rendez-vous. Allons...

- Jerome Robbins est une légende. Dois-je de te le dire ? Ça a été bref. Il attend de me voir au travail. Martins m'a présenté mon contrat et a parlé de mes rôles. Plus technique et plus proche. J'ai terminé.

-  Tu es bien laconique ! Au moment du repas, tu seras plus bavard…

Erik enfila un imperméable gris et posa sur sa tête un feutre de même teinte, survivance de son dandysme. Avant de sortir, il dit à son ami en le regardant avec rancœur :

- Je mange seul.

- Tu prends tout très à cœur...

- A cœur ? Oui. Je n’ai pas travaillé pour une compagnie assez prestigieuse, c’est cela ? Tu ne peux savoir à quel point j'ai regretté de ne pas avoir appris la danse au Kirov. Pas la bonne date de naissance, pas le bon pays. Je sais que ça aurait été extraordinaire. J'ai été formé par une Allemande puis par un Russe et une Finlandaise qui eux savaient de quoi ils parlaient et surtout de qui. Ces images des danseurs russes ont accompagné mon enfance et mon adolescence. Je les ai tant regardées. J'ai appris à danser en pensant à Pavlova, à Karsavina et à Nijinsky. J’ai peur, oui mais pas pour les raisons que tu évoques.

Julian, abasourdi, prit la mesure d'un désir et d'une attente qui allaient bien au-delà de lui, lui qui par fatuité avait escompté que ce danseur qu'il aimait cherchait ce prestigieux contrat pour se rapprocher de lui.

- J'ai été maladroit.

Erik le toisait presque, lui en voulant de cette mise en cause.

- Ils vont m’ovationner et tu verras quelle a été ma formation…

- Je t’ai vu danser et je suis tout de même connaisseur. Je t’ai atteint plus que ce que je voulais. Reste, je t'en prie. Voyons...

Erik franchit la porte de l'appartement sans lui répondre. Il revint deux heures après très calme et vidé de toute colère. Julian, mal à l'aise, s'assit en face de lui.

-  Toujours heurté ?

- Non, je ne suis plus fâché.

- Ton repas était bon, au moins ?

- Horrible.

Ils se sourirent. Pendant l’absence du danseur, le décorateur avait trouvé dans son salon deux chaussons de danse teints en noir.

- Ils sont anciens, n’est-ce pas ?

- L'un d'eux est un objet de collection !

- Dis- m’en plus.

- Il y a deux d'époques différentes. L'un est récent, l'autre ancien. Du sur-mesure. Le plus vieux est russe. Un danseur du Kirov l'a porté. C'est un cadeau de mes professeurs, le Russe et la Finlandaise. L'autre est danois et je l'ai teint. Il ressemble à l'autre comme ça. Ce sont des talismans. Le passé et le présent…

- Laisse-moi les regarder encore.

Erik accepta et quand son ami les eut contemplés, ils s'observèrent. Rien n'était comme Julian le voulait et il regrettait les beaux scénarios romanesques que, pendant des semaines, il avait laissé se dérouler dans sa tête mais ce danseur à l'étrange caractère était sa chance, il le savait et de toute façon, il l'aimait déjà pour longtemps.

- Tu ne sais vraiment pas qui a pu porter le chausson russe ?

- Plusieurs noms ont été avancés mais je n'en sais pas plus. Il date des années cinquante. J'aurais préféré bien avant.

- C'est déjà bien...

Plus tard, le décorateur regagna sa chambre pensant que cette fois, il y dormirait seul mais Erik qui avait manifestement relu sa programmation et beaucoup lu le rejoignit. Ils restèrent immobiles l'un près de l'autre,  tous deux nus et pensifs. Un danseur bande toujours ses forces et demain il est prêt à s'élancer. Aussi retient-il ses pulsions. C'est une remarque attendue. Ce soir-là, elle fut vraie. Longtemps immobile et les yeux grands-ouverts, le jeune homme exacerba le désir de celui qui reposait auprès de lui. Il ne le voulait pas ainsi mais il était tout à sa promesse et à sa résolution. Tendre le bras pour être rassuré en touchant le corps ami ou l'appeler lui aurait paru fautif. Il s'en garda et aspiré dans une histoire nouvelle dont le sens ne cessait de lui échapper, le décorateur fit de même. Tout au plus lui demanda- t-il au cœur de la nuit s'il savait ce qu'il en était advenu de l'autre chausson russe. Le danseur eut un doux rire :

- Je n'en ai aucune idée, hélas. Tu sais, je voudrais tant le savoir !

- Tu n’es plus en colère, on dirait…

- Non.

- Ils vont t’adorer, je le sais. Jeune guerrier, jeune prince…

- Tu leur laisses beaucoup de temps ?

- Non.

Au matin, ils se contemplèrent rapidement puis se séparèrent non sans avoir remarqué qu'après cette question, ils s'étaient l'un et l'autre endormi.  Erik était déjà en route que Julian retrouvait toute sa raison. Le succès attendait cet Erik qui ne cessait de le surprendre.

 

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Erik.N. Le Danseur. Le New York City ballet. Premiers contacts.

 

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Erik, formé à Copenhague,

arrive à New York et doit  s'imposer...

Julian exulte.

Dès son premier contact avec la troupe, le danseur comprit que son contrat prenait forme et qu'il n'avait pas grand-chose à craindre. Si la façade du théâtre ne le convainquait pas, l’intérieur lui parut très beau, la salle lui plut autant que la scène et il parcourut les couloirs avec bonheur avant de rejoindre la salle d’entraînement. Elle était semblable  à celles  qu'il avait déjà vues, vaste et claire, bardée de miroirs. Ils étaient nombreux. Il était au fond et respectait les demandes : échauffements, étirements, exercices à la barre, postures diverses. Il ne réfléchissait pas et scrutait son image comme il l'avait toujours fait. Tout était très nouveau parce qu'américain mais en dehors de cela, tout lui était déjà connu. Les répétiteurs la saluèrent de façon très formelle et les danseurs l'observèrent. Certains lui sourirent. D'autres attendirent les intercours pour lui adresser la parole. On lui fit remarquer qu'à Copenhague, on travaillait huit heures par jour environ, spectacle compris et qu'à New-York, il devrait être là dès qu'on le lui demanderait. C'était puéril puisqu'au Danemark, il travaillait sans relâche. Les premiers jours, il resta sur quant à soi, se tint à l'écart des intrigues et attendit. On lui fit de nouvelles remarques qu'il ignora sur son mutisme et son origine danoise. Était-ce une épidémie ? Peter Martins avait été un brillant premier danseur de 1970 à 1983 et sa récente nomination en tant que directeur artistique le rendait redoutable. Et il y avait Erik Bruhn, qui était une gloire au Danemark et qui maintenant dirigeait le ballet de Toronto. Et d'autres encore, moins prestigieux. Trop de Danois ? A cette attaque, Erik réagit non sans orgueil :

-  Le Danemark vous  envoie le meilleur !

Le danseur américain qui l'attaquait eut un haut le corps.

- Tu veux dire que tu es très bon ? On verra si tu réussis.

- Vous verrez, oui.

Le ton était donné mais Erik ne plia pas et de toute façon, les répétitions d'Orphée et Eurydice commençaient. Il était précis et lumineux et comme annoncé, brillant. Julian le sut assez vite et en fut très heureux mais il resta discret, tenant compte du caractère heurté du jeune homme. Il le trouvait souvent au travail dans l'appartement, lisant ou visionnant des vidéos et le laissait tranquille. Il était heureux quand il jouait du piano, peu de danseurs à sa connaissance en ayant une aussi bonne maîtrise. Erik, lui, était plus mesuré. Il avait conscience de sa valeur mais il était simple et toujours sur le qui-vive, ne montrant aucune fatuité. Plus calme, il redevenait curieux et rieur et tous deux marchaient beaucoup dans New York, allaient voir des films et des expositions et traînaient chez les antiquaires et les brocanteurs, une des passions de Julian. Travaillant beaucoup, le décorateur avait besoin de dîners à l'extérieur et de soirées dans des bars élégants. Erik répondit à ses invitations sans qu'il pût démêler s'il le faisait pour ne pas le heurter ou parce que ce type de sorties l'enchantait. Erik jugeait à juste titre son ami très snob et aurait certainement choisi pour lui-même des endroits bien moins en vue et plus gais, mais il pliait.

La nuit, il acceptait aussi des corps à corps réguliers qui éblouissaient son amant américain habitué à des étreintes conventionnelles avec ceux qu'il admettait chez lui et à d'autres beaucoup plus violentes avec des rencontres fortuites très éloignées de son univers. Au lit, Erik que Julian avait trouvé libre et audacieux à Copenhague, était d'un naturel confondant. Il n'aimait pas les conventions, avait peu d'interdits et était très ardent, montrant une nature assez double. Il pouvait se résoudre à être sage mais n'était pas contre la perversité. Julian était stupéfait et subjugué. Ce danseur à la mise souvent sévère qu'il trouvait au sortir de longues journées de travail lisant ou consultant ses notes quand il ne se préparait pas pour le rôle qu'il allait danser le soir, était aussi cet être de la nuit qui le déshabillait et s'agenouillait pour l'exciter avec un art consommé qui en faisait l'émule des jeunes hommes parfois tarifés qu'il se plaisait à rencontrer. C'était incroyable et merveilleux. Quant à lire dans ses sentiments, le décorateur le pouvait difficilement. Le jeune homme lui faisait confiance et l'estimait. En outre, il lui était reconnaissant de l'héberger, ce qui il devait l'admettre, lui rendait facile l'arrivée aux USA. Ils avaient une intimité charnelle exceptionnelle mais en cela, ils n’étaient  que des amants. Où était l'amour ? Julian le souhaitait de ce danseur auquel il ne cessait de penser et à de brefs instants il lui semblait qu'il en recevait pour être rapidement désillusionné. Cependant, il ne désarmait pas. Il avait déjà aimé et été aimé et il savait que bien souvent les sentiments de l'un ne sont pas à la mesure de l'autre mais que tout peut s'inverser et se consolider. A Londres où il avait joué pour Erik le rôle d'un amuseur mondain, il se remettait d'un amour violent et partagé et d'une rupture tonitruante. Trop de passion épuise et il avait coupé les ponts. Auparavant, plus jeune, il avait connu des années durant une situation similaire. Le danseur ne savait rien de son passé amoureux et c’était très bien ainsi. Ils avaient du temps devant eux...

Le sentant en confiance, Julian l'amena à accepter de rencontrer ses amis et ses relations. Erik avait commencé de paraître sur scène et son image se dessinait nettement : il faudrait compter avec lui. Il répétait maintenant Serenade, le second spectacle dans lequel il était programmé et qu'il avait dansé à Copenhague. Tout se stabilisait. Il commença par inviter trois couples d'amis pour un dîner exquis basé sur une cuisine américaine de terroir. Il savait recevoir. Une table splendide était dressée, tout en vaisselle luxueuse et verres de cristal. De grands bouquets de fleurs embaumaient la pièce, Julian adorant les lys et les roses, les éclairages indirects mettaient en valeur l'élégance des lieux, des meubles aux tableaux et aux miroirs ornant les murs. Le maître de maison avait des employées dont une cuisinière épisodique. Elle était merveilleuse et supervisait tout. Les autres femmes assuraient le service. Les convives que Julian présenta à Erik ne parurent pas surpris le moins du monde de le rencontrer. Un des couples s'occupait d'une galerie d'art cotée, un autre était formé de deux universitaires spécialistes d'écrivains américains dont le danseur oublia immédiatement les noms et le troisième, celui qui était formé de deux hommes, étaient des musiciens de renom. Il leur était venu aux oreilles que Julian avait désormais un compagnon magnifique. Ils venaient vérifier. Joignant à une beauté presque hiératique, une ensorcelante jeunesse et une réserve intrigante, il leur plut. Julian ne se trompait pas…

 

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