MOI, JE SAIS D’OÙ SOUFFLE LE VENT...ROMAN DE FRANCE-L

19 mars 2017

Erik.N. Le Danseur. Troisième partie. Le film

VNNNNN

ERIK/N LE DANSEUR

TROISIEME PARTIE :

 LE FILM

 

 Erik Anderson, danseur classique, se distingue vite au Danemark avant d'aller en Angleterre et aux Etats-Unis où il danse pour de prestigieuses compagnies. Alerte et beau, il est marqué par les exigences de sa formation. Appelé à tourner un film sur Vaslav Nijinsky, Erik, aux prises avec ses ambiguités personnelles, saura-t'il régner sur un film complexe qui le met face au plus profond de la danse et le confronte aussi à la fille aînée du grand danseur russe, qui défendra, quoi qu'il en puisse être, son père ? 

 

 

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Erik.N. Le Danseur. Avant le tournage. Peurs.

 

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- Tu peux être conseiller technique sur le film ?

- Ils sont déjà nombreux et jamais tu n'as évoqué ce sujet au téléphone avant que je n'arrive.

- Non, mais maintenant, c'est important pour moi.

- Je peux te conseiller de bien des manières, tu le sais. On ne cesse de parler.

- Ce serait plus officiel. Tu comprends ?

 Julian ne comprenait pas vraiment mais son danseur semblait en demande. Il avait besoin de lui et c'était bien.

- Tu m'aiderais. Accepte d'être conseiller technique. Julian...

- Je vais régler cela.  Je ferai tout ce qui est possible pour ton rôle et ce film.

Erik parut ravi et eut un rapide sourire. L'instant d'après, il montrait des signes de fatigue et Julian le regarda s'endormir avec ravissement, cherchant comment cet être au  beau visage équilibré pourrait rejoindre le prince androgyne qui n'avait ni son teint clair ni sa blondeur ni ses traits purs. Alors que lui-même, blotti contre lui, sentait qu'il entrait dans le monde des ombres, il n'avait toujours pas formulé de vraies réponses et Il n'y en avait peut-être pas ; Erik trouverait et il l'aiderait. Il serait avec lui.

 Au matin, il le suivit de nouveau au studio  où, comme les jours précédents,  il le regarda travailler avec les autres danseurs. Il lui offrit le même dépouillement et le même silence intérieur et Julian se dit que la danse est un art austère que peu peuvent comprendre. Tous travaillaient dur. Les musiques n'étaient plus les mêmes. Les visages se tendaient sous l'effort. Ce qui changeait la donne, se dit le décorateur, c'était que la prochaine fois que ces danseurs et leur chorégraphe se verraient, ce serait pour le filmage des ballets. Il y avait de quoi être tendu mais quand les exercices prirent fin, il les trouva communicatifs et rieurs.

Il y eut encore une journée où ils parlèrent et lurent et où ils regardèrent l’énigmatique photo et il y eut encore un soir où Erik se déshabilla avec naturel, alla se doucher puis revint et s'étira  Bientôt, il s'allongea sur le lit et remonta les draps sur lui ; sa posture était  involontairement gracieuse. Il était très désirable et Julian fut une fois de plus saisi. Erik était encore si jeune, déjà meurtri et complètement désarmant. Il irradiait. Comme son compagnon ne le rejoignait pas, il dit avec naturel.

- Tu restes à lire ?

- Ce carnet, oui, tout au moins, ce qui est en anglais et je regarde cette photo. Chaque jour, tu es plus proche de lui. Moi-aussi, je dois essayer.

Le visage du danseur était plein de rêves et d'exigences et Julian fit ce qu'il avait dit : il lut. Quand plus tard, il rejoignit son danseur qui semblait endormi, il fut surpris par son désir et son ardeur. Ils roulèrent dans les draps tièdes et ils furent heureux.

Le lendemain, beaucoup partaient et Julian demanda :

- Nous aussi nous partons ?

- Oui, tu vois bien. On part tous peu à peu. 

Ils avaient eu deux journées lentes où ils avaient cherché des clés. C'était fascinant car Erik semblait en avoir davantage mais ils commencèrent à migrer. L’idée était de redescendre par étapes vers Los Angeles en suivant la côte. Ils roulèrent donc et se baignèrent dans les eaux du Pacifique à Newport et ailleurs. Erik s'essaya au surf  et Julian le regarda avec émerveillement. Le soir, ils mangèrent du poisson grillé et des fruits de mer. Et le lendemain, ils avaient changé d'endroit. C'étaient des jours de vacances ; Ils s'amusaient. Les hôtels étaient élégants. Dès qu'il le pouvait, Erik se replongeait dans le scénario du film, et consultait le carnet, regardait la photo, relisait ses notes, allait à d'autres livres mais Julian le tirait vite de ses obligations.

- Que font les autres ? Ils s'amusent ?

- Oui, les danseuses ont retrouvé leurs amants et elles font l'amour quelque part. Elles sont heureuses.

- Wegwood ?

- Il a retrouvé sa femme et ses deux garçons. Ils sont tous à Los Angeles maintenant. Je crois qu'il souffrait de les savoir en Angleterre.

- Mills ?

- Là, je ne sais pas. Il continue de fréquenter les restaurants chinois …

- Tu ne sais rien de lui ?

- Non, il parle peu.

- Nous aussi devons rire, Erik, n'est-ce pas ?

Le danseur riait et acceptait. Et lentement, ils se dirigeaient vers Los Angeles, les nuits bienfaisantes succédant à celles où l'amant exigeant prenait barre. Toujours  Les danses siamoises revenaient à la mémoire d'Erik et toujours il pensait à la belle photo de Nijinsky. Il faudrait rendre compte. Ce cadeau !

 Enfin, ils s'approchèrent de la grande ville et avec le bel élan naïf d'un Européen qui découvre l'Amérique, le danseur s'exclama !

- Le cinéma, Hollywood !

Et tous deux, sans savoir ce qui les attendait, furent heureux comme des enfants.

- Où tournerez-vous ?

- Dans les studios de Burbank. C'est le nord d 'Hollywood.  Ne me demande pas pourquoi on tourne là, je n'en sais rien. Je sais juste que Baldwin travaille pour New line cinema et donc pour la Warner. Après, il est producteur indépendant...

- Cela signifie qu'il a réuni les fonds, ce qui, à mon avis, pour un film aussi ambitieux et pointu que celui-là, a dû lui demander beaucoup d'habileté et beaucoup de relations. Ensuite, il est arrivé avec son scénario bien ficelé et Mills sous le bras et il a sollicité l'appui d'un grand  studio.

- Tu es bien renseigné !

La production avait pourvu Erik d'une chambre d'hôtel et c'était le premier soir. Julian en prit une autre dans le même hôtel et décida de s’accommoder d'un lieu qui ne lui plaisait guère. Il aimait le vrai luxe or ces chambre mélangeaient le bon et de mauvais goût. Que de couleurs acidulées et de meubles inutiles ! Mais les lits étaient immenses et c'était une aubaine. En le lui faisant remarquer, il réussit sans difficultés à faire sourire son ami et la première soirée fut tendre et drôle. Pour lui, les vacances continuaient. Il avait posé six semaines de rang, ce qui ne lui était jamais arrivé et pour les obtenir, il avait abandonné certaines commandes. Il ne le regrettait car pour le Bostonien, le vrai homme de la côte est qu'il était, cette Californie se révélait exotique à souhait : c'était le début d'une longue aventure. Le tournage des ballets en costumes et dans de vrais décors allait commencer, Kyra Nijinsky était attendue, d'autres scènes allaient être tournées, entremêlant des images dans danseurs en costumes, certains textes du Journal et des réflexions des danseurs eux-mêmes. Tout cela s'avérait passionnant. De plus, le compositeur des musiques additionnelles allait croiser celui qui avait supervisé l'orchestration des morceaux de Von Weber, Debussy et Stravinsky utilisés pour le film. La profession de Julian et sa grande réputation l'avaient habitué à côtoyer des chanteurs d'opéra et des chefs d'orchestre de premier ordre mais ce tournage lui donnait l'opportunité de croiser des gens de cinéma, ce qui pour lui était nouveau et il s'en réjouissait. Résumant ses sentiments avec son humour habituel, il déclarait :

- Être snob suppose de savoir se renouveler et c'est le cas ! Quel bonheur !

Celui qui l'intriguait le plus était  Christopher Mills, ce réalisateur ambitieux à l'apparence brouillonne qui dirigeait Erik. A l'évidence, ce serait un beau film et de nouveaux horizons s'ouvriraient pour l'un comme pour l'autre mais qu'en était-il au quotidien ? Erik restait secret. Il fallut donc le forcer à parler.

- Il sera à Los Angeles comme il était à Corona del mar, n'est-ce pas ? Tu l'as décrit comme très précis et professionnel, très demandeur à ton égard mais courtois.

- Je pense, oui.

- Tu es inquiet ?

- Ce sont des enjeux lourds. Il peut être très autoritaire.

- Mais tu pourras le gérer, cela. Tu as l’habitude qu’on te mette en scène, non ?

Manifestement, Erik n’était pas aussi serein. Le sentant fébrile, Julian lui dit :

- Ce que tu as vécu à Corona del Mar était plus simple et les données sont désormais d'un autre ordre, mais tu m'as déjà semblé si impliqué ! Quels problèmes pourraient-ils surgir ? Tu as peur de quoi ? De tous ces gens qui seront autour de toi ?

- Un peu...

 

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16 mars 2017

Erik.N. Le Danseur. Balder et Loki.

 Tournage en Californie. Années quatre-vingt. Film sur la danse. Film sur Nijinsky. Erik ente le Bien et le Mal. Imitation? 

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- Au New York City ballet, tu connaissais déjà cela. Il y a toujours beaucoup de monde autour d'un spectacle. S'agit-il des mondanités ? Tu m'as dit devoir participer à je ne sais combien de dîners !

- Non, ce n'est pas cela. J’irai aux dîners.

- Alors ? C'est le fait d'être filmé sans cesse et de répondre à tant d'attente ?

 Erik, fragilisé, insista :

- Je ne sais pas vraiment. Dis-moi, tu es conseiller technique ?

- Encore cette demande !

- J'ai vraiment insisté c'est vrai et dès mon arrivée ! Quelle est ta réponse ?

- Oui, maintenant, c'est sûr. 

Le jeune homme parut soulagé.

- Dis-moi comment tu as fait ?

- Je me suis toujours vanté d'avoir beaucoup de relations et il se trouve que Baldwin, le producteur du film, connaît  un certain Paul Curtis. Cet homme est professeur d'histoire des Arts à l'université de Californie. Il est spécialisé dans les grands mouvements musicaux et théâtraux en Europe et principalement en France du début du vingtième siècle, à la veille de la guerre de 14. Dans le temps, j'ai travaillé avec lui. Je l'ai appelé. Il n'a pas manqué de dire à Baldwin que pour la période que le film abordait, quelqu'un comme Julian Barney était, selon lui, de premier ordre. Il devait avoir sur le sujet des connaissances aussi vastes sinon plus que les siennes. Il a ajouté que, si lui, n'était qu'un théoricien, j'étais moi impliqué dans la création de décors et de costumes et que les Ballets russes m'avaient été familiers. J'ai travaillé ici et là. Le Metropolitan est mon actuelle contribution. De plus, Baldwin est snob. Or, je ne t'apprends rien : mes coups de fil aux divas, mes rencontres avec des ténors, les chefs d'orchestre, mes relations amicales avec plusieurs compositeurs, pour ne citer que ceux-ci, l'impressionnent.

- Je suis content.

La nuit, d'abord sages, ils cessèrent de l'être sans que jamais ne disparut l'inquiétude d'Erik. Elle s'introduisit même dans les gestes de l'amour et dans l'apaisement qui l'accompagne. Ce ne pouvait être à cause d'un scénario manifestement très étayé. Il n'y avait quasiment pas descellé de faute historique. Il restait l'affectif, l'amour propre ou l'art...C'était l'art.

Ils étaient là depuis deux jours quand, à l'aube, la sonnerie retentissante du téléphone changea la donne. Julian entendit son ami parler danois au téléphone et le sentit tendu comme un arc. C'était cette femme, Irina Nieminen. La conversation fut longue. Erik répondait vite mais les questions fusaient, ou remarques. Quand il eut raccroché, le danseur resta silencieux. Il serait au studio deux heures après.

- Ton professeur de danse ?

- Oui.

- Pour le film ?

- Oui.

- On en parle ?

- Je ne peux pas, pas vraiment. En fait, c'est assez technique. Elle a évoqué des figures dans les deux ballets qui vont être filmés. Elle veut être sûre de ce que je vais faire. Je ne peux pas tout traduire. Pas maintenant.

- Ne traduis pas. Dis-moi comment elle est.

 Erik fut direct.

- A quoi ressemble Irina ? A un farouche viking blond ou plutôt à sa version féminine ! Elle ne me m'a pas laissé le choix des armes !

Julian  comprit qu'elle avait dû être très autoritaire mais le résultat était là. Elle avait formé un magnifique danseur. Ce matin-là, cependant, elle avait semblé agitée, exaltée et Erik l’avait contrée patiemment,  sans jamais lui couper la parole.

- C’est une guerrière, alors ?

- Oui ! On a eu une relation très forte. Quelquefois, je me suis vraiment fâché et elle s’est adoucie. Le Russe était juste un cran au-dessous d'elle mais ça n’avait pas le même impact ! Elle, elle était tout le temps en guerre ! En même temps, Irina, c'est une guerrière  paradoxale.

- Paradoxale ? Je ne comprends pas.

- Elle est très froide quand elle est mécontente et elle a toujours su se fâcher à bon escient. A chaque fois, j’ai appris et mieux dansé. Et, sa générosité ne peut être passée sous silence. Dès le début, elle a su qu'elle ne s'adressait pas à un élève riche mais elle a maintenu des tarifs élevés qui, je l’avoue, étaient décourageants. Au bout d'un an, mon père a fini par se lasser et même ma mère a trouvé que c'était trop. Un jour, j'ai eu le courage de lui dire que je viendrais beaucoup moins. Elle a fait non de la tête. Elle s'est mis d'accord avec eux sur un paiement qui n'était plus en rapport avec son statut. La dernière année, elle a tarifé les leçons régulières, pas les stages. Je crois que c'est elle qui les a réglés. Mes parents étaient très embarrassés. Ils lui ont fait des cadeaux puis ont cessé. Elle a dû leur dire de s'abstenir.

- C'est extrêmement généreux  et pour moi, incompréhensible, je te l'avoue...

-  Elle a été  généreuse, oui,  mais en même temps, c'est une des Nornes.

- Les Nornes ?

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- Les Déesses nordiques qui tissent les destinées des humains. Elles sont trois : Urd est la déesse du passé, Verdandi est celle du présent et Skuld, celle de l'avenir. Elle les réunit, en fait.

- Peut-être bien. Le film va te donner la réponse. Comment te voit-elleactuellement ? Restons dans la mythologie danoise.

- Elle me voit comme Balder, le plus beau des dieux, le dieu du printemps...

-Joliment vu et si juste !

- Il est tué par Loki, le dieu du mensonge et du carnage. Tu sais, tout est repris ou presque dans les Niebelungen...

Julian ne sourit pas. Il parut frappé, bouleversé. Il s'avança vers Erik et prit sa tête dans ses mains. Alors que le visage du danseur restait souriant, le sien parut triste et soucieux :

- Erik, mais cette femme t'a formé ! Mensonge et carnage ! Bien sûr que non. Tu me fais peur !

- Tu ne sais rien. Tu ne sais vraiment rien.

- Mais qu'est-ce que je ne sais pas ! Tu m'effraies ! Mais qui est-elle ?

- Rien ! Elle m'aide, c'est tout !

Il ne désirait pas aller plus avant et voulait ne pas partir seul, les studios lui apparaissant comme un dédale. A Julian qui l'accompagna en voiture, il dit :

-  Kyra Nijinski et elle se sont appelées.

- Elle te parlait aussi de cela ? Elle semblait si véhémente.

- Je ne te dirai pas ce qu'elle m'a dit. Elle est comme ça au téléphone : courtoise puis véhémente. Elle alterne. Je la connais !

- Et dans la réalité ?

- Pour la danse ? Impitoyable mais juste. Pour sa vie, je ne sais pas.

- Le Spectre de la rose ?

- Oui.

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Erik.N. Le Danseur. Barney rencontre Mills. Erik s'imposera.

 

JACK DEVANT

 

Le lendemain, Julian lors d'un dîner fit la connaissance de Nicolas Mills. Il lui parut terne physiquement, pas très grand et vêtu de manière informelle. Mal à l'aise dans son corps épais, il avait ce visage poupin qui avait permis à son ami de le comparer à Charlie Brown. Il devait avoir trente-cinq ans. Il parla peu mais placé à côté d'Erik, il le regarda beaucoup et en fin de soirée, le prit à part pour lui parler du rôle. L'observant, le décorateur le trouva absurdement possessif mais il ne tira rien du danseur qui, la nuit venue, resta charmant mais évasif. Au matin, il était de nouveau fébrile et tous deux quittèrent l'hôtel. Un monde s'ouvrait. Ils mirent du temps pour trouver le studio. Il y avait beaucoup de monde. Les danseurs devaient s'échauffer. Erik disparut très vite et Julian se retrouva face au réalisateur et à son équipe. Mills n'était plus le même homme dès qu'il était sur  un plateau et le décorateur comprit qu'il fallait le voir sous un autre angle. Il n'était pas timide, il se cachait plutôt. Son scénario était très bien écrit, ses idées solides. Il savait ce qu'il voulait et savait aussi qu'il l'obtiendrait. Il le vit parler avec des techniciens pour le son et l’éclairage, vérifier que décor était  conforme à celui des premières représentations et s’assurer que rien n'était laissé au hasard. Puis il fit régler les caméras pour filmer les danseurs. Ils entrèrent et Julian comprit tout de suite. Si Adelia, la petite danseuse était ravissante, Erik était déjà si magnifique que tous en furent saisis. Le beau visage aux traits symétriques avait une expression à la fois douce et grave que le maquillage forcé à l'extrême rendait singulier. Le teint était pâle, tout en rose et en blanc, les yeux étaient cernés de khôl et n'en paraissaient que plus bleus et les lèvres était plus rouges que roses. Ce visage pourtant couronné d'un joli casque de fleurs inspirait le respect que l'on doit à la poésie et à la beauté et nul dans l'assistance, Julian le sentit, ne le prit en dérision alors qu'à l'évidence, la plupart des techniciens n'avaient que peu d'intérêt pour la danse classique. Ce n'était pas le visage d'un être efféminé, c'était une sorte d'apparition si délicate et en même temps si présente que tous furent violemment charmés. Erik portait le costume du jeune spectre. Des fleurs étaient peintes sur sa tenue et d'autres étaient cousues. Il avait placé sur ses bras des bracelets de fleurs et il se dégageait de cet ensemble rose et vert une harmonie totale. Il se tenait droit avec cette rigueur que la danse impose et personne ne pouvait rester indifférent face à ce corps fin mais ferme, à  cette  musculature de danseur qui était le fruit de longs exercices et à ce port de tête si significatif d'un être plein de distinction. Et il avait des chaussons de danse. Julian le vit s'avancer vers Mills qui semblait l'attendre et il ne put se s'empêcher de penser :

- Eh bien, jeune Mills, tu as voulu faire ce film et tu n'as jamais reculé. Tu as de grandes et belles aspirations et nous t'en félicitons tous. Tes idées sont brillantes, ton scénario très construit et tu as de l'audace : Nijinsky. Mais le voilà, lui. Tu n'as connu que des séries télé de bon niveau et des publicités pour parfum haut de gamme. Tu as travaillé avec des acteurs qui voulaient réussir et cherchaient l'ascenseur social. Tu as filmé les mannequins du moment. Rien ne t'a préparé à quelqu'un comme Erik.  Il va te donner ce que tu lui demandes mais tu vas souffrir...

Erik ne parut d'abord s'intéresser qu'à Mills qui, de dos, gardait son mystère. De toute évidence le metteur en scène lui donnait des conseils que, patient, il acceptait puisque le monde du cinéma lui était inconnu. Puis, comme s'il avait lu dans les pensées du décorateur, il chercha son ami du regard. Il semblait quêter son approbation et comme celui-ci lui fit un signe de tête affirmatif, il parut content. Dans le même temps, sa fragilité parut. Il ne souhaitait pas que son amant approuve sa mise mais lui assure son soutien. Jamais, avec lui, il n'avait formulé une telle demande. Il paraissait parfois  fatigué, las, mais ne demandait pas d'aide. Que craignait-il ? Qu'on se contentât de le prendre pour un joli jeune homme ? C'était impossible. Qu'on ne comprît pas qu'il montrait la beauté ? C'était plausible mais encore peu recevable. Alors qu'y avait-il ? Julian n’avait pas de réponse et se contenta de le regarder longuement. Cela parut suffire. Tandis qu'il se plaçait face à la caméra avec sa danseuse, Julian le sentit en lutte. Lentement l'inquiétude recula et il ne resta plus que l'esprit de la fleur, son essence, sa beauté diffuse. Il fit un signe de tête. Mills vérifia le cadrage. Seul Erik semblait lui importer. Le danseur disparut avec sa danseuse. Mills voulait filmer une intégrale du ballet : ils la lui donnèrent.

- A quoi répond-il, pensa Julian où à qui ? Certainement, aux attentes de cette Finlandaise qui l'a formé partiellement, à celles de Kyra Nijinsky à d'autres professeurs et danseurs. Mais surtout, il rencontre ses propres attentes et fait corps avec Nijinsky. Il doit se demander qui s’en rendra compte  mais ils vont comprendre, ils vont comprendre...

 

Erik.N. Le Danseur. Le Spectre de la rose. Je suis le spectre...

 

Erik et Adelia dansent Le Spectre de la rose et sont filmés. Californie. Années quatre-vingt...

La scène était vide et peu éclairée. Il y avait deux grandes fenêtres latérales, un canapé près de la fenêtre de droite et un grand fauteuil au centre de la scène. C'était conforme à Bakst. Adelia, la ballerine entra par le côté gauche. Elle portait une longue robe de ballerine, toute blanche et un manteau mauve et blanc. Bakst toujours. Et elle avait une très jolie coiffe de dentelle. A son corsage, une rose. Julian pensa aux vers de Théophile Gautier :

Soulève ta paupière close

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Qu’effleure un songe virginal ;

Je suis le spectre d’une rose

   Que tu portais hier au bal.

Tu me pris encore emperlée

Des pleurs d’argent de l’arrosoir,

Et parmi la fête étoilée

                         Tu me promenas tout le soir.             

 

Elle entra heureuse, rêveuse, traversa la scène et retira son beau manteau qu'elle posa sur le canapé puis retirant la rose de son corsage pour l'admirer et la sentir. Elle sembla défaillir à la fois par la force de ses souvenirs et à cause de la délicate odeur. Elle se souvenait tant de ce bal ! Elle se laissa aller sur le fauteuil et alanguie, s'endormit. Comme le sommeil la prenait, la rose tomba et au moment où elle touchait le sol, le Spectre parut  à la fenêtre de droite, mince et radieux, les bras au-dessus de la tête et  souriant, dans une belle pose attentive. L'instant d'après, il avait sauté et se rapprochait du fauteuil de la belle derrière lequel il dansa avant de décrire un cercle gracieux plein de figures et de sauts puis il sembla danser pour lui et les figures se multiplièrent. L'attention évidemment se concentrait sur lui et il occupait l'espace qu'il rendait si aérien ; puis il revint vers elle et se plaça derrière le fauteuil où il vit cette merveilleuse danse de séduction qui est particulière puisque seuls les bras dansent. C'était ce que Fokine avait fait de plus fort ! Il avait inventé la variation masculine où le danseur montrait des ports de bras jusqu'alors réservés aux ballerines. Il fallait des mouvements techniquement parfaits ni trop féminins ni trop forcés. Le buste devait se pencher d'un côté puis de l'autre et le visage devait rester radieux...Cela en réveillait la jolie dormeuse qui tendait vers le beau fantôme un de ses bras...

 

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10 mars 2017

Erik.N. Le Danseur. Le Spectre de la rose. Un poème, un ballet, un film...

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Ô toi qui de ma mort fus cause,

Sans que tu puisses le chasser

Toute la nuit mon spectre rose

A ton chevet viendra danser.

Mais ne crains rien, je ne réclame

Ni messe, ni De Profundis ;

Ce léger parfum est mon âme

       Et j’arrive du paradis.

 

Et elle se levait, il la conduisait. Elle était sur les pointes, lui, marchant près d'elle et ils dansaient ensemble mais peu de temps car ils en revenaient vite à des figures séparées, toutes jolies, toutes difficiles. Elle revenait à son fauteuil pour de nouveau s'assoupir et il venait la chercher encore. De nouveau, ces mouvements de buste et de bras et ces sourires ! Puis venait ce pas de deux célèbre dans le monde entier dont aucune reprise, si distante qu'elle se voulait de la création originale, ne pouvait faire l'économie tant il avait  marqué l'histoire de la danse moderne. Ils se séparaient ensuite et il avait encore toutes sortes de figures en solo. Les sauts qu'il devait faire et qui avaient tant marqué les esprits devenaient nombreux. Il occupait toute la scène maintenant et dansait avec grâce. Il devait encore une fois revenir vers elle qui semblait le réclamer et le poursuivre et encore une fois, ils dansaient. Ils semblaient se saluer, se contempler, s'accompagner. Ils se penchaient l'un vers l'autre. Elle bondissait. Il la portait. Tous deux étaient aériens, tout en enroulement et déroulement. Puis, elle s'assit une dernière fois sur le fauteuil et brièvement, il s'agenouilla. Il ne s'agissait plus maintenant que de danser seul  et c'était ces grands jetés qui étaient entrés dans l'histoire, l'ultime retour vers elle, son revirement vers la fenêtre, ce bras qu'il levait et ce grand saut vers l'infini...

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Mon destin fut digne d’envie :

Pour avoir un trépas si beau,

Plus d’un aurait donné sa vie,

Car j’ai ta gorge pour tombeau,

Et sur l’albâtre où je repose

Un poète avec un baiser

Écrivit : « Ci-gît une rose

Que tous les rois vont jalouser »

 

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09 mars 2017

Erik.N. Le Danseur. Filmer "Le Spectre de la rose"".

 

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Quand ils s'arrêtèrent, le silence était total et ils se regardèrent inquiets. Wegwood  s’avança vers ses danseurs et tous les trois regardèrent Mills et l'équipe technique. Chacun d'eux savait ce qu'il avait fait mais Mills était parallèle au monde de la danse. Quoique néophyte, il aimait les ballets et il y avait longtemps, vraiment longtemps qu'il n'avait vu quelque chose d'aussi beau ! Il avait filmé Adelia et Erik en répétition mais ils ne lui avaient pas semblé si bons. Il était cependant ennuyé mais il leur fallait danser à nouveau. Il voulait avoir deux versions. Il verrait ce qu'il en ferait. Wegwood s'apprêta à conseiller ses danseurs et à tout recommencer après une pause qui était prévue. Julian dut attendre pour s'approcher d' Erik qu'il en eut fini avec son chorégraphe et quand il fut face à lui, il fut saisi : ce n'était pas son amant. C'était l'esprit de la rose, beau d'une manière si tendre et émouvante qu'il en fut presque tourmenté. Il regarda ce visage maquillé, viril malgré les fards et rencontra son regard :

- Tu n'es pas encore parmi nous...

- Non, c'est vrai, pas encore...

- C'est le Carnet ?

- Le Carnet. Le Journal. Ses paroles. La danse...

- Et la Rose ?

- Je suis la Rose. Maintenant. Je te prie, ne m'en veux pas, je ne peux te parler facilement...

Julian frémit. Il n'avait jamais cru que ce danseur, qu'il avait si souvent vu danser, se déroberait ainsi. Ou plutôt, qu'il serait ainsi habité. C'était l'habitude qu'il avait de rencontrer souvent des artistes hors de leurs rôles ; Il finissait par oublier qu'ils puissent en être envahis. Ou encore, peu l'étaient comme Erik pouvait l'être, ce qui mettait à part ce jeune homme qu'il aimait. C'était cela : cette vulnérabilité qu'il signalait.

Mills annonça la reprise. Julian s'écarta d'Erik. L'instant d'après, de nouveaux réglages étaient faits  puis on filmait. Le jeune homme  dansa de nouveau. Il fut  plus fort et en même temps plus viril. Adelia eut plus de douceur. Elle garda une expression rêveuse qui suggérait l'abandon mais, quand elle  imita le doux geste de se pencher vers la rose qui était à ses pieds, elle eut  une intensité nouvelle. Au moment du pas de deux, ils furent plus retenus qu'abandonnés. Adelia était pourtant la même jolie rêveuse. Il était toujours aussi androgyne et troublant mais il irradiait davantage. Pourtant, le pas de deux qu'il dansa avec elle fut  plus aérien. Les mouvements de bras étaient plus somptueux, les sauts plus parfaits, la sensualité et la grâce plus tangibles. Et à cela, il y avait une raison qui n’échappait à personne : il était à la fois la rose telle qu'on l'a cueillie et posée dans son corsage et il en était l’esprit qui se met à hanter de façon impérieuse une jeune fille. Ils dansaient, il tournait autour d'elle avant qu'elle ne le rejoigne. Il était tout en courbes et en même temps si ferme, si présent, si gracieux. Il était un esprit obstiné, charmant, suppliant. Il était aussi prompt à prier qu'à charmer. Il adorait autant qu'il demandait à l'être. Radieux, mouvant, il allait de l'invisible au visible avant de regagner par un saut immense dans l'infini un monde qu'elle ne connaissait pas. Et elle n'avait de cesse qu'il revienne encore. Tout le monde fut émerveillé. Il y avait ce ballet, ces thèmes  du cercle, que ce soit celui du rêve, de la mort ou de l'amour. Et il y avait ce qu'il faisait naître, lui, Erik. Une beauté aussi précieuse que rare. Tout le monde sentit le changement et Mills montra cette fois sa satisfaction en regardant Adelia et Erik avec admiration. Un des techniciens se mit à applaudir et tous suivirent. Julian se demanda qui dans la salle ne pouvait tomber amoureux de deux êtres aussi beaux ! Toutefois le danseur et la danseuse parurent presque timides. Cela plut. Le mystère restait entier. Ils avaient été touchés, électrisés, tous. Pourquoi sinon? Tout avait été magnifique. L'inhabituel crée le magnifique. Pourtant, ni le spectre ni la danseuse ne disaient rien. Mills dit qu'il était très content de l'une et l'autre versions et qu'il allait de toute façon utiliser l'une et l'autre de façon partielle. Il remercia brièvement Wegwood  et Adelia et se tourna vers son danseur. De nouveau il était face à ce danseur qui, après avoir dansé, finissait de reprendre son souffle et n'en était que plus troublant. Julian était trop loin pour entendre ses paroles mais ce qu'il prévoyait commençait à se dérouler.

 

A UTILISER VASLAV

Mills face un tel danseur étoile était subjugué. Ces pirouettes, ces sauts, toute cette gestuelle splendide à la fois si précise et si harmonieuse lui étaient un langage nouveau, totalement ensorcelant. Et il y avait ce corps marqué par l'effort et ce beau masque attentif. L'échange dura quelques instants puis Erik adressa un sourire poli à son metteur en scène et revint vers son amant.

- Comment était-ce ?

- Oh, Erik ! Superbe, bien sûr.

Erik fit un signe et Julian le suivit dans la salle de maquillage. Avec des gestes lents, il le vit retirer les fards de son visage. Le blanc fondait, le khôl qui cernait ses yeux s'effaçait, les lèvres reprenaient leur teinte claire. Les cheveux libérés de la jolie coiffe restaient encore tirés en arrière et en même que partaient lentement les dernières traces de ce beau masque qu'il avait érigé, le jeune homme dit :

- J'ai regardé le Carnet et j'ai voulu le suivre. Je n'ai pas dansé comme à New York, c'est sûr mais je ne suis pas pour autant satisfait.

- Julian parut surpris :

- Mais, sais-tu ce que tu as fait ?

- J’ai dansé…

- Erik, tu ne tournes pas un film expérimental sur Nijinsky. Tu n'en es pas le sosie. Tu n'es pas dans les stéréotypes car tu ne le singes pas. Ce que tu as fait est  emprisonnant,  envoûtant. Ceux  qui iront voir le film captureront un peu de l'âme de cette rose...

Le danseur n'eut pas l'air convaincu.

- Tu penses ?

C'était le moment de le rassurer. Il se garda de tout geste tendre et prit un ton ferme.

 

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05 mars 2017

Erik.N. Le Danseur. Après la "Rose" et avant "Le Faune". Erik.

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Le danseur n'eut pas l'air convaincu.

- Tu penses ?

C'était le moment de le rassurer. Il se garda de tout geste tendre et prit un ton ferme :

-Je ne le pense pas comme amant. Je ne veux pas te faire plaisir. Je le pense car c'est vrai.

Et comme le danseur semblait encore indécis, il ajouta :

- Je n'avais pas compris. Ce film est transformé par toi. Ils le savaient. Je le sais. Ne doute pas. Pas un instant.

Les yeux du jeune homme brillèrent de larmes contenues. Il était toujours face à son miroir qui lui renvoyait non plus l'image fardée mais dépouillée de son visage et il n'y voyait plus que celui du jeune homme qu'il était : blond, plutôt nordique et trop facilement séduisant. C'était un visage plus facile qui s'accordait avec le monde d'aujourd'hui, un visage qui avait quitté le domaine de l'idéal.

 Il se leva et retira son costume de scène puis alla se laver. Quand il revint, Julian le vit nu comme si souvent mais cette nudité le confondit car elle lui parut plus noble et plus intimidante.

- Je peux t'aider à t'habiller ?

- Si tu veux.

Il  prit ses vêtements  et l'habilla quasiment lui-même, ce qui se révéla troublant. Il frôlait de ses mains, les jambes, les bras, le torse, les épaules de son jeune amant et passait de la tiédeur de sa peau à la douceur des étoffes. Il entendait la respiration du jeune homme, sentait le sang battre à son cou et à ses tempes, se retenait de tout geste illicite puisqu'il suffisait de gestes simples et permis pour que la jouissance visuelle soit forte. Erik laissait son ami le libérer de sa nudité avec ruse et patience. Quand il eut terminé, Il était tout en bleu-marine comme avait pu l'être les lointains condisciples des écoles chics dans lesquelles on l'avait inscrit, lui, Julian, à Boston et ailleurs. Sobre et plein de classe. Il lissa ses cheveux et pour cela s'assit à nouveau face à son miroir de sorte que leurs regards se croisèrent à travers celui-ci en un élégant va et vient.

- Tu as une pause ?

- Trois heures.

- Tu retournes à l'hôtel de la production ?

- Oui.

- Et tu vas revenir et il va te regarder et te filmer, comme il vient de le faire et comme tous ceux qui seront là, il te voudra. Il voudra ce que tu montres et ils t'aimeront tous.

- Et ils seront jaloux ?

- De ce que tu es, oui.

- D'abord, on va à l'hôtel.

Erik lui décocha un regard sans équivoque qui troubla Julian.  Dans la chambre, le danseur mangea peu et dans l'abandon de l'amour physique, il fut lisse et doux, acceptant de son amant des caresses raffinées et lui demandant d'en inventer d'autres. Il semblait à mille lieues de la fleur qu'il avait incarnée et de toute image poétique, libre et sensuel. Puis comme s'il reprenait contact avec l'heure et les contraintes du tournage, il se prépara de nouveau et parut plus souriant. Julian lui demanda :

- Que va-t-il  faire maintenant ?

- Filmer le maquillage et le démaquillage. Filmer les costumes. Nous faire reprendre les mêmes poses que sur les photos où Nijinsky pose avec Karsavina.

- Tu changes très vite. Je ne l'avais jamais saisi à ce point.

- Je change ?

- Oh oui. Je te vois là comme un jeune danseur bien inscrit dans le monde et bientôt tu seras semblable à lui sur ces photos sur ces photos du début du siècle, donc, si différent...

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Erik.N. Le Danseur. L'Après-midi d'un faune.

 

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Le film "Le Danseur" implique le filmage du célèbre ballet de Nijinsky...

L'après-midi, Il filma les danseurs  se costumant et se maquillant et il fallut refaire les prises plusieurs fois. Mills était très énervé et obstiné. Pourtant, Erik était précis quand il couvrait son visage de fard blanc, redessinait ses yeux, ourlait sa bouche et vérifiait si tout allait bien. Mais il demandait encore. Refaire le maquillage des yeux, refaire le maquillage de la bouche. Encore lisser les cheveux. Mettre encore la coiffe pleine de fleurs. De face, de profil. Non, farder encore. Être de face. Être de profil. Se tourner lentement. Lever la tête. Encore. Erik n'omettait aucune objection. Il obéissait. Enfin Mills parut satisfait et dit avoir filmé ce qui lui était utile mais il fallait maintenant passer au démaquillage. Il cherchait le moment où les fards se diluent et où le vrai visage n'est pas encore reconnaissable. Il traquait certains regards, ceux que le danseur se lançait à lui-même pour vérifier la progression de son travail. Il traquait les mouvements du visage. Il cherchait. Là encore, il fut très long. Erik dut de nouveau le farder pour ensuite se démaquiller et ne dit rien. Julian resta circonspect. Il connaissait son amant et le savait bien incapable d'une telle obéissance mais Mills, lui, ne le savait pas. Il fallut ensuite qu'il retrouve avec sa danseuse les poses de Nijinsky et il le fit avec application. De profil, le visage levé, Erik était le frère de Vaslav. Son regard avait la même intensité et la même élévation. En pied, avec Adélia, il copiait les mouvements de bras du danseur et sa ferveur. Mills avait l'air radieux. Le danseur, très concentré cherchait ce qui était le mieux. Les costumes étaient à l'identique, la gestuelle du grand danseur scrupuleusement observée, les postures, les regards, jusqu'aux sourires et à la gravité. Les prises de vue furent longues et tous parurent ravis qu’elles prennent fin.

Le soir même, Julian invita Adelia et Erik dans un beau restaurant. Wegwood avait retrouvé sa femme et ses enfants et ses soirées étaient prises comme ses jours de loisir. Tout était très élégant dans le lieu où il les convia. La jeune fille semblait, dans un éclairage indirect, sortie d'une fresque de Pompéi et Erik offrait un beau profil apaisé. Ils étaient souriants mais un peu inquiets. Le cinéma n'était pas leur monde. Toutefois, la soirée fut belle.

- Je suis heureuse, dit Adelia. C'est une belle expérience.

- Et toi, Erik ?

-Je ne sais pas encore.

- Être filmé te change. Ta précision n'est pas la même. Et c'est la même chose pour vous, Adelia.

- Je ne saisis pas.

- Quand vous dansez, vous ne pensez plus à votre apparence mais le cinéma change la donne. Savoir qu'on est filmé contraint à contrôler davantage son image. Ce doit être un grand changement.

La danseuse acquiesça mais le jeune homme resta perplexe. Toutefois, le lieu était beau et ils s'amusèrent. Le lendemain, le danseur alla au studio seul. Mills voulait filmer le grand saut du spectre. Cela lui prit une matinée. Erik pensa qu’ils étaient quittes mais son metteur en scène  le retint encore pour le filmer reprenant certaines postures et il accepta. La journée fut longue et quand il revint à l'hôtel, il trouva un amant impatient.

- Tu auras quelques jours de libre ?

-Pas encore. Pendant plusieurs jours, je rencontre toutes sortes de spécialistes de cette période, des danseurs bien plus âgés que moi ; Il veut que leurs voix soient présentes dans le film, sinon leurs visages et il veut me filmer sous mes deux aspects.

-  Ensuite, oui...

- Mais d'abord le Faune....

 

faune

L’Après-midi d'un Faune  était le premier ballet de Nijinsky, davantage le travail d'un jeune homme singulier que celui du grand danseur des Ballets russes à l'image ciselée. Aussi célèbre que le Spectre de la rose, il était auréolé de toute une relation à la modernité. On le dansait beaucoup, on le commentait sans cesse. C'était un objet d'étude pour intellectuels, une fascination pour les chorégraphes, un objet de nostalgie, un fantasme qui hantait les imaginations. Mills parut très tendu avant le tournage et Erik lui-même s’inquiéta. Il n'avait pas trouvé la barre si haute pour le Spectre de la rose mais le Faune l'angoissait. A Corona el mar, il avait cru pouvoir être rapide et concis puisqu'il avait déjà dansé ce ballet mais toute illusion l'avait quitté. Les rushs lui renvoyaient toutes ses erreurs et il lui fallait reprendre encore et encore ce qu’il croyait acquis. N’ayant plus que des doutes, il craignait d'être jugé par ses pairs, regardé avec hauteur par les chorégraphes qui avaient monté ce ballet tout autant que par les grands  danseurs qui avaient tenu le rôle et surtout, il redoutait de décevoir Mills.

- Il me croit infaillible alors que je suis faillible. Je mets beaucoup de temps à être satisfait de ce que je fais et je n'hésite jamais à défaire pour refaire. La perfection est un devoir. Irina me le disait. Oleg aussi.

Erik ne se trompait pas. Quand Mills avait rencontré Erik, il avait  réagi comme un spectateur. Or que voyaient ceux-ci quand quelqu'un comme lui était sur scène et jouait son rôle de manière si parfaite ? Un être qui n'appartenait pas à leur réalité. Ils omettaient le labeur acharné et ne voyaient que le résultat, bien sûr parfait. En filmant Erik en répétition, Mills avait découvert un danseur au travail. Il avait  découvert qu'on pouvait demander encore et encore à un tel être de reprendre certaines figures sous couvert d'une meilleure performance mais c'est au départ, c’est Wegwood qui faisait les demandes et il était chorégraphe. Lui, Nicolas s'était mis à exiger beaucoup au moment du filmage du Spectre, dans une totale inconscience, tenant pour futiles les remarques de cet Anglais.  C'était étourdissant de filmer dans l'effort un danseur classique aussi entraîné qu’un athlète d’autant que jamais il ne renonçait. Il pouvait admettre bien sûr qu’il fût fatigué mais tout cela  était passager…

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23 février 2017

Erik.N. Le Danseur. Filmage de "L'Après-midi d'un Faune".

 

V N

L'argument du ballet était connu. Debussy avait, en 1892, écrit dans le programme imprimé  pour la première parisienne : La musique de ce Prélude est une illustration très libre du beau poème de Stéphane Mallarmé. Elle ne prétend nullement à une synthèse de celui-ci. Ce sont plutôt des décors successifs à travers lesquels se meuvent les désirs et les rêves d'un faune dans la chaleur de cet après-midi. Puis, las de poursuivre la fuite peureuse des nymphes et des naïades, il se laisse aller au soleil enivrant, rempli de songes enfin réalisés, de possession totale dans l'universelle nature.  C'était bucolique et le ballet pouvait être dansé ainsi mais dès l'abord, il ne l'avait pas été. Le danseur russe avait pour idée de faire un ballet inspiré de la Grèce antique. Il avait soumis cette idée à Diaghilev qui l'avait accepté, voulant encourager les débuts de chorégraphe du danseur et ayant aussi l'intention de le mettre à la tête des Ballets russes. Nijinsky n'aurait pas, personnellement, choisi Debussy mais il n'était pas seul. Cette musique était trop douce pour les mouvements qu'il imaginait pour la chorégraphie qu'il voulait créer. Quant aux décors, il ne les voulait pas tels. Un paysage sylvestre évoquant le symbolisme avait bien été créé mais le jeune chorégraphe  voulait, lui, un motif plus épuré dans l'esprit des toiles  de Gaugain. Toutefois, ce fut Léon Bakst. Quand Picasso intervint, Nijinsky était déjà malade …

Mills filmait un ballet dont l'argument était clair : sur un tertre un faune se réveille, joue de la flûte et contemple des raisins. Un premier groupe de trois nymphes apparaît, suivi d'un second groupe qui accompagne la nymphe principale. Celle-ci danse au centre de la scène en tenant une longue écharpe. Le faune, attiré par les danses des nymphes, va à leur rencontre pour les séduire mais elles s'enfuient. Seule la nymphe principale reste avec le faune  puis elle s'enfuit elle-aussi en abandonnant son écharpe aux pieds du faune. Celui-ci s'en saisit, mais trois nymphes tentent de la reprendre sans succès, trois autres nymphes se moquent du faune. Il regagne son tertre avec l'écharpe qu'il contemple dans une attitude de fascination. La posant par terre il s'allonge sur le tissu.  Il avait décidé de reprendre l'idée de Bakst qui consister à réduire l'espace des danseurs. Ainsi, ils pouvaient les éclairer de façon à ce qu'ils ressemblent à des personnages de vases grecs. Le décor était simple et lumineux. Cubiste par certains aspects, donc proche du désir de Nijinsky. Par contre, il avait gardé les costumes et les maquillages, les perruques, inspirées des coiffures des déesses grecques, les tuniques des nymphes façonnées avec de la gaze plissée. Et, comme à l'origine, pour le maillot du faune, les taches étaient peintes  directement sur le tissu. Tout ce qui avait pu être écrit sur le ballet tel qu’il avait été créé à l'origine avait été lu. Toutes les photos possibles avaient été analysées. On avait écouté des historiens, des exégètes. Des chorégraphes avaient été contactés. Les deux danseurs étaient magnifiques. La bande son était magnifique et reflétait un long travail. Le réglage des éclairages fut minutieux. Tout était au point. Mills parut très content et filma le ballet en entier avec bonheur. Il n'était pas chorégraphe ; Wegwood l'était. Il s'en remettait à lui.

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Toutefois, il demanda un second filmage puis commencer à s'approcher des danseurs. Il filma Erik, de  profil, de face, debout puis allongé. Il filma les positions des bras et celles des jambes, celles des mains, et  de la tête. Il fit de même pour Adelia qui jouait la nymphe qui éveille le désir et fit de nombreuses prises avant de revenir au danseur. Il filma les positions du corps, quand le faune s'éveille, s'étire et se dresse. Dix prises. Il filma les expressions du visage et les regards et les fit modifier encore et encore. II cherchait une sensualité et une dureté, une innocence et une licence que le danseur finit, à bout de souffle, par lui donner, sans avoir conscience de l'avoir fait. Onze prises. Car le faune, seul, était déjà ainsi. Il lui fit refaire encore et encore le fameux saut que le jeune russe avait imaginé pour son faune. Cinq prises. Il filma encore et encore, le casque de cheveux dorés qui faisait du danseur une créature d'un autre monde, ses regards aigus quand il voyait les nymphes et celui, presque tribal, qu'il lançait à celle qu'il élisait. Cinq prises. L'agenouillement de la nymphe fut refait encore et encore car les gestes des deux danseurs ne le satisfaisaient pas. Il leur fit travailler leurs regards et leurs attitudes. Celle du faune qui dominait la nymphe et celle de la jeune fille qui s’abandonnait. Erik devait garder la tête plus droite et avoir un port de bras plus ferme. Six prises. Mills revenait vers eux et expliquait. Il filmait encore. Personne ne lui opposait quoi que ce soit. Le chorégraphe était aussi muet que les danseurs. Le metteur en scène se sentait heureux.

Il recommença le lendemain et les jours suivants.  Il y eut de nouveau des scènes du ballet, des gros plans de lui et d'elle, avec une prédilection pour lui. Son regard à elle était plein de concupiscence. Son regard à lui, plein d'un désir païen. Le metteur en scène se voulait directif :

- Plus cru,  plus sensuel, plus prédateur, Erik !

Et comme cela ne semblait pas suffire, il dit encore :

- Plus sexuel, plus impulsif, plus primitif.

 Il cherchait l'idole : corps de profil, assis jambes croisées, mais tendues. Corps debout, tendu, mouvements rythmés, grande tension. Puis corps de face, de profil. Ce que faisait Erik ne lui plaisait pas. Il faisait refaire les prises, encore, encore. Ce qu'il voulait, le danseur le comprenait, c'était un corps en jouissance qui fut en même temps un corps idéal : la quête s'avérait sans fin. D'autant que ce qu'il ne trouvait pas quand il filmait le ballet, il le cherchait encore dans les photos qu'il prenait et qui l'aidaient pour le film. Tout était très dense et les jours filaient.

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