Retour à

Copenhague

Caillous-noir-et-blancs

Après l'Angleterre, Erik revient 

à Copenhague, la ville de son enfance.

il revoit sa famille et danse...

 

Il était revenu à Copenhague. Il était le danseur étoile qu'on adulait et il avait vingt-deux puis vingt-trois ans. Sa période anglaise l'auréolait d'un charme particulier et une plus grande assurance lui était venue. Henning Kronstam était alors le maître de ballet de la compagnie et celui-ci prit un grand essor. Le Festival de Bournonville qui avait lieu depuis plusieurs années donna à la troupe un éclat tout particulier. Erik dansa Martha Graham, Merce Cunnigham et de nouveaux chorégraphes. Il retrouva avec bonheur Georges Balanchine et s'écarta un peu des classiques. Immuablement ponctuel, il s'entraînait, apprenait et ne se montrait jamais désagréable. Il n'en avait pas besoin car il était entouré d'un respect que Londres lui avait conféré. En outre, il sentait qu'on était honoré de danser avec lui, qu'on recherchait ce droit comme une faveur et qu'on cherchait comment l'atteindre. Il n'était plus vraiment le charmant animal mondain que Julian avait vu naître mais il lui restait une sorte de verni. En société, conscient de sa beauté et de son art, il était brillant. A l'ordinaire, il restait sur sa réserve. Beaucoup étaient jaloux mais se taisaient. Très applaudi, très admiré, il en imposait.

Il revit les siens, souvent. Sa mère, que les années rendaient plus sereine et souriante se montrait intimidée. Elle semblait vouloir percer son secret et le questionna souvent. Un jour, elle lui demanda :

- Alors, c'était Skagen, la rencontre des deux mers, c'était là, ta décision ?

Il était assis près d'elle dans un nouveau logement où elle vivait avec époux. C'était un appartement à l'évidence cossu et impeccablement décoré dans un quartier inattendu, un peu reculé mais joli, Amager.

- Oui, les couleurs qu'il y avait. Les peintres, aussi, tu te souviens ?  La femme en blanc qui rêve dans sa chaise longue ? Soren Kroyer. Il m'a toujours plu. Les autres aussi...

- Oui, les enfants sur la plage, le couple de promeneurs...

- C'est parti de là, l'excursion avec ton père ?

- En partie. Maman, pourquoi est-ce important ?

- Il faut bien une origine. Je voudrais savoir. Ton père aussi...

Erik avait toujours eu une communication limitée avec son père mais tous deux semblaient s'en être arrangés. Désormais, ce n’était plus le cas.

- Savoir ? Mon père ? Tu dois faire erreur. Allons, il voulait un fils coiffeur ou restaurateur à la mode. Ce genre ! Alors un danseur classique !

-Je sais, ce n'est pas facile et...

- Et quoi ? Son père était pêcheur et est mort en mer. Les frères ont été séparés et lui a réussi dans le domaine qu'il s'est choisi. Il s'est battu, c'est ça ?

- En effet. Tu es si exceptionnel aussi, mets-toi à sa place ! Il ne comprend pas mais...

- Il n'aime rien de moi. Depuis le début, c'est...

- Non, c'est faux. Il a toujours financé tes cours Erik ! A sa mesure, il a tenté…

- Bien sûr. Maman, laisse cela. Redonne-moi du Paris-Brest.

Il parlait en français avec elle comme quand il était petit et elle s'étonnait toujours qu'il eut si bien retenu les bases de la grammaire. Il formait bien ses phrases et avait un vocabulaire étendu. C'était sa prononciation qui la surprenait. Il avait un léger accent danois. Mais après tout, son père l'était et les traits de leurs visages étaient scandinaves. Il se servit du gâteau et du café. Il souriait. Elle semblait toujours préoccupée mais lui, l'était beaucoup moins. Il n'était pas vraiment atteint.

- On change de sujet, c'est cela ?

- Oui.

- Bien. Quand tu as commencé les cours de danse et qu'on m'a fait comprendre que tu étais doué, j'ai cherché dans tous les sens. J'ai fait faire ton thème astral et je l'ai lu et relu.

- Tu y as trouvé mon destin ?

- Ne ris pas ! Tu sais, j'y ai vu tes lignes de personnalité. Je t'assure, ça correspondait ; la ténacité, le côté insulaire, le charme. Toutes ces amitiés que tu crées, tous ces projets que tu as. Ton sens artistique...

- C'est rassurant, ce genre de lecture !

- Que tu es moqueur !

- Maman, il y a eu Skagen. Kirsten et moi avons eu une sorte de révélation. La lumière était surnaturelle et il y avait ce sentiment d'être au bout du monde. C'était beau, poignant. Ensuite, il y a eu une fille. La sœur d'un camarade de classe. Elle faisait de la danse classique. Une fois, je suis allé chez eux : elle m'a montré sa tenue, ses chaussons et des photos. Ce n'était rien que de petits spectacles d'écoles de danse et les photos étaient très anecdotiques mais il y a eu un déclic. Et puis, une fois, à la télévision, j'étais supposé dormir et vous regardiez la télévision ; On parlait d'un danseur russe devenu fou. On le voyait en photo. Il posait dans différents costumes. Il se dégageait de lui une énergie extraordinaire, une frénésie excessive. On devinait que sa beauté n'était pas conventionnelle, qu'il n'était pas parfaitement beau mais que la danse lui donnait une grâce, une harmonie physique, un rayonnement qu'il n'aurait jamais atteint sinon.

 L'expression de son visage, tout à l'heure moqueuse, était maintenant exaltée. Ses yeux semblaient d'un bleu plus sombre et sa bouche s'ouvrait sur un demi-sourire. Dans la rêverie, il était imposant.

- Tu dis que Kirsten et toi aviez eu un rêve de beauté. Mais toi seul pratique un art aussi élevé !

- Elle enseigne la littérature. Elle est universitaire. C'est son rêve à elle. J'aime bien la voir. Son mari est un type bien et leurs deux fils sont des génies à l'école. Mais elle est jalouse. C’est grave ?

- Non. Ton père, oui, c'est grave. Je ne sais ce que vous avez l'un avec l'autre mais c'est pénible. Bon, et il y a Else et Marianne. Elles t'amusent, n'est-ce pas ?

- Else est mannequin. Elle voulait apprendre la coiffure et elle a bien fait de changer d’avis ! Elle a tout de suite gagné de l’argent : elle  devait avoir  un press-book convainquant !

- Toi et elle, si beaux et si...

- Si ?

- Mais si doués, si...

Il se mit à rire de nouveau puis s'arrêta. Claire avait les larmes aux yeux.

- Inconsciemment, peut-être que je vous ai poussés…J’ai rêvé d’une belle carrière artistique moi-aussi mais j’étais jeune et peu constante ! Et puis ma famille…

- Mais de quoi parles-tu ? Ce que tu fais est très bien !

- Tout était mis sur mon frère et il est tombé si malade ! Je ne voulais pas d'une profession intellectuelle ! Ils étaient tous si « intellectuels » dans cette famille. Même la maladie d'un enfant qui devenait complètement dépendant devenait prétexte à des raisonnements, des sentences ! Je ne voulais pas être comme eux. Je suis partie. Je n'ai pas grand-chose. J'ai...

- Maman !

- Mon frère est mort. Ils étaient mécontents ! Ils semblaient m'en vouloir !

Elle pleurait. Il se leva, contourna la table et la prit dans ses bras.

- Mais qu'est-ce que tu racontes ! Je les ai vus ces grands-parents ; si bourgeois, si français, si aigris ! Ce n'est pas ta faute. Tu as bien fait de partir. Et tu fais un travail intéressant, tu gagnes bien ta vie ! Tu côtoies des comédiens charmants, tu sais plein de choses sur eux !

- Les produits de beauté...C'est dérisoire.

Il prit entre ses mains le visage de sa mère, plongea ses yeux dans les siens et  dit :

- Il n'y a rien de dérisoire là-dedans !

- Marianne veut être comédienne, c'est mieux que maquilleuse, hein ?

Ses yeux bleus reprirent une teinte plus claire :

- Maman, qu'est-ce qui t'arrive ! Tu fais parfaitement ton travail. Que vas-tu chercher !

Il resta silencieux un instant puis dit avec fermeté:

- Tu t’égares. Maintenant, nous sommes gais  et il n’y a plus de larmes !

Ils reprirent du café et en effet, elle redevint rieuse. La sentant apaisée, il se leva pour enfiler son manteau de cuir. Elle était sur le point de débarrasser la table quand elle s'arrêta pour le contempler. De nouveau, elle était saisie par sa beauté. Dieu sait quels ravages il devait faire ! Elle se demanda combien de personnes il avait déjà pu séduire et elle se demanda aussi quelle conscience il avait de lui-même.

A cette question, Erik savait répondre dans certains cas. Quand il sentait la victoire facile, il s'amusait un peu mais il redevenait vite humble quand l'amour ou la passion naissaient. Il s'agissait là de terres étrangères dont il savait qu’elles étaient incontrôlables. Erik n'aimait pas tant que cela déclencher chez autrui des sentiments de ce genre mais il se rendait bien compte que son propre désir avait peu de sens. C'était peut-être le fait de paraître si princier sur scène, d'avoir un corps jeune, sain et beau ? C'était peut-être ses yeux clairs, sa discrétion ? Ou encore son élégance, sa sagacité ? Ou c'était le fait d'être à part...De toute façon, il ne laissait pas indemne.