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Il eut un rire adolescent, clair et frondeur.

C'était là une attitude surprenante. Habituellement, elle intimidait beaucoup. Elle ne releva pas. Ils  scrutèrent encore les photos et les livres puis se sourirent. Ils partaient.  Il se retourna pour la regarder alors qu'il s'engageait dans l'escalier et surprit sur son visage une expression indéfinissable.

Ce fut la seule fois où sa mère fut admise à entrer dans le petit mais joli appartement de la « grande dame » comme elle se plut à l'appeler.

Erik y fut reçu deux ans durant et il subit tour à tour ses attaques et ses compliments. Elle était aussi implacable qu'on le disait mais elle tirait de lui tout ce qui était à prendre et il ne lui résistait pas, bien que commençant à montrer une nature aimable mais ferme. Quand elle le lassait trop, il s'arrêtait dans une figure et serrait les poings. Il repartait de lui-même. Elle évitait de trop l'atteindre car alors, il ne savait plus rien faire. Il attendait qu'elle hoche la tête et le regarda d'une certaine manière et il savait qu'il était juste. Alors, il repartait de plus belle. Doué, très doué. Mais il ne fallait pas le lui dire. Doué et infatigable.

- Non, Erik, ce n'est pas cela du tout !

- Non, encore !

- Vous êtes consternant aujourd'hui. Ces entrechats ? Rien de difficile.

- Mieux.

- Bien. Tout de même !

Heureusement pour lui, Tobialsky prenait régulièrement le relais. Il avait près de soixante ans mais restait remarquablement souple. Il montrait, se fâchait, tempêtait mais savait redevenir calme et encourageant. Il parlait peu et se montrait très technique. Il avait le don de calmer Irina. En sa présence, elle était moins impérieuse. Erik ne sut quasiment rien de lui car il éludait toute question. Il le faisait travailler. Quand il avait été très bon, il recevait de lui un sourire particulier qui le galvanisait. Il pensait naïvement que si cette Finlandaise n'était jamais contente, Oleg, lui était déjà acquis. Or, ce fut elle qui se révéla admirative.

Plus tard, alors qu'il était très connu et qu'elle ne l'avait plus revu depuis quelques temps, elle écrivit pour un grand magazine danois un article que reprirent des mensuels anglais et américains.

« Erik Anderson est, à vingt-six ans une belle figure de la danse. Longtemps membre du Ballet danois, il danse maintenant à New York où il a apporté une  nouvelle vie aux rôles classiques réservés aux  danseurs  étoiles.  A ses éminentes qualités techniques, il joint un grand sens dramatique et une merveilleuse capacité à sauter avec  grâce. Il y a longtemps qu'Erik Anderson a compris que la technique ne suffit pas. Il est remarquable pour les sentiments qu'il fait naître chez les spectateurs et la tension qu'il peut transmettre par sa pure présence tant dans la salle que sur scène. D'une grande beauté, il apparaît sur scène comme plein d'assurance, et focalise l'attention dès son entrée sur scène, avant même d'avoir dansé un pas. Il est en passe de devenir l'un des danseurs masculins le plus prestigieux de notre époque. Sa technique parfaite propre combine un énorme talent et les traces du long entraînement de son enfance. Je suis fière d'avoir, pour une faible part, participé à l'éclosion du talent d'Erik ! »

Irina Nieminen. 20 octobre 1986. BT puis The Times puis The New-Yorker.

A l'époque où il allait la voir, nul ne savait qu'il serait connu. Il prenait donc le bus et elle le faisait raccompagner par un voisin obligeant. Il passait toujours par chez elle avant de rejoindre le studio de danse et rendait compte de ses études et de ses lectures. Elle vérifiait souvent qu'il progressait au piano et elle le laissait feuilleter des albums photos ou regarder les portraits encadrés qu'elle avait placés au mur.

- C'est Vaslav Nijinsky ?

- Dans le Spectre de la rose. Vous le savez bien.

- Il y a des photos, des films très brefs. C'est tellement dommage.

- De ne pas savoir comment il dansait ?

- J'ai croisé jeune ballerine quelques personnes qui l'ont vu sur scène. Elles en restaient émerveillées. Il serait maladroit de dire qu'il est inspirant, vous ne trouvez pas ?

- Non, je ne trouve pas. Il incite tellement à la grâce !

Les premières leçons furent payées un an et demi durant ainsi que divers stages. La famille de Claire fut mise à contribution, pour éviter les plaintes de Svend puis Irina déclara ne rien demander. Elle était fortunée et n'exigeait que sa ponctualité. La famille d'Erik tenta de la convaincre sans qu'elle cédât. Ils envoyèrent régulièrement des fleurs...