Favim

 Elle attaqua :

-Pourquoi Balanchine ? C'est très risqué. Vous savez qu'il préférait les danseuses. Il a déclaré que la danse est faite pour les femmes et que les hommes devraient rester à la maison et faire la cuisine...

-C'est possible, madame et ce n’était pas forcément de l’humour. Il a pris la direction du New York City Ballet en 1948 et il a beaucoup dansé...Il n'est pas resté chez lui...

-Vous ne manquez pas d'esprit. Hannah et vous avez beaucoup parlé de l'histoire de la danse ?

- Elle en parlait à tout le monde.

Il eut un joli sourire. Elle se mit à traverser lentement son atelier et marcha en silence. Elle y formait peu d'élèves mais il était de belles proportions. Sa haute silhouette se reflétait dans les miroirs pendant qu'elle déambulait en réfléchissant et de nouveau, il était frappé par son visage dur, son profil évoquant un oiseau de proie et cette façon qu'elle avait de rentrer en elle-même. Elle portait un tailleur brun d'une élégance discrète et coûteuse et ses cheveux blonds,ramenés en arrière, étaient marqués de gris. Elle avait des bracelets aux poignets et des boucles d'oreille dorées. Son maquillage, qui n'avait rien d'ostentatoire, était joli. Erik n'avait pas remarqué combien cette femme au physique fort cultivait le luxe discret, signe de la vraie élégance. Quel âge pouvait-elle avoir ? Il l'avait cru plus jeune qu' Hannah mais il s'était trompé : elle avait la cinquantaine bien entamée. Il ne savait rien d'elle : elle avait dansé, voyagé. Elle avait été mariée deux fois. Il ignorait le reste. Elle était imposante.

Elle s'arrêta et dit :

-Je parle avec votre mère, maintenant. Restez ici.

A Claire, inquiète, elle dit :

-Trois fois par semaine. Deux ans au moins. Mais pas plus. Hannah est trop sentimentale : je la connais ! Elle a gardé votre fils trop longtemps. Il va falloir mettre les bouchées doubles !

Elle n'osait pas montrer sa joie.

- Alors, il a réellement du talent ?

-Vous plaisantez, j'espère ! Il peut prétendre à une carrière internationale ! Seulement, avant cela, il faut qu'il travaille énormément et passe un concours pour intégrer une compagnie : le Danemark ou la Suède...

Claire était abasourdie. Irina dut insister.

- M'avez-vous entendu ?

Elle fronçait les sourcils.

- Madame, c'est un honneur...

- Oh non, ça peut en devenir un. Je l'attends dans deux jours. Dix-sept heures. De chez vous, il y a des bus : il doit venir seul. Pendant les vacances scolaires en hiver comme en été, il devra faire des stages plus intensifs. Nous serons deux enseignants. Oleg n'est pas là aujourd'hui. Erik le verra bientôt.

- C'est un magnifique programme mais...

- Le prix des cours ?

Claire eut l'air gêné et Irina eut un sourire froid.

- Je ne suis pas bon marché, je ne vous le cache pas et il est très important que votre fils le sache. Il doit être conscient que sa formation est coûteuse. Il faut que ça le galvanise et si ce n'est pas le cas, croyez-moi, je vous le ferai savoir. Pour l'instant, voici mes tarifs.

L'ancienne danseuse vit pâlir la jolie Française mais admira son attitude. Raidie, s'obligeant à sourire, elle parvint à lui dire :

- Parfait, madame Nieminen.

Celle-ci fut concise :

- Dans ce cas, faisons venir Erik.

Celui-ci, débarrassé de ses habits de danse, était de nouveau emmitouflé dans son grand pull blanc torsadé. Ses yeux bleus se posèrent sur l'imposante Finlandaise qui lui présenta  les choses :

- Ce sera très astreignant.

- Oui, madame.

- Pas d'absence.

- Non, madame.

- Il faudra continuer de lire. Il faut apprendre à danser mais savoir qui a dansé et qui a su faire danser. C'est très important. Vous avez déjà les livres qu'il faut ?

-J'en emprunte. Ma mère m'en achète.

-Il y en a ici. Vous les lirez sur place.

-Vous jouez d'un instrument de musique ?

-Le piano. Mais pas un niveau...

-Il faut un bon niveau. Prenez vos dispositions.

-Oui, madame.

-Bonne culture générale. Littérature. Histoire de la musique. Arts. Langues étrangères. Vie stricte. Je me fais comprendre ?

De nouveau, il la stupéfia :

- J'ai compris, madame. Ma famille fait un grand sacrifice. Je dois donc avoir une formation  drastique. Serez-vous mon seul professeur ?

- Non. Oleg Tobialsky vous enseignera aussi. De toute façon, vous êtes à un âge où une femme ne peut tout vous apprendre.