ERIK ENFANT

 

Erik Anderson, encore très jeune, a rencontré 

à Copenhague, Hannah Herman, la première femme

qui lui donnera sa chance. Lui, Erik, veut devenir un très grand 

danseur. A coup sûr, madame Herman l'aura compris ...

En général, elle le savait, ce discours ne suffisait pas. Elle devait expliquer la position des genoux, dire qu'ils devaient toujours « rentrer » et ajouter des précisions. Elle finissait par dire qu’enfin, le mieux pour être danseur c'était en plus, d’avoir les tibias un peu longs. Elle disait toujours la charme, la ténacité, le côté volontaire de l'élève qu'on lui confiait mais restait ferme sur les aptitudes physiques. Hannah le savait. Certains parents inscriraient leur enfant dans une école concurrente et elle ne s'en offusquerait pas. D'autres lui laisseraient leurs enfants. Elle était d'une nature droite, elle enseignait avec rigueur et était observatrice. A quoi bon, laisser ces gens dans l'illusion. Elle ne rabaissait pas, elle disait. Il y avait des élèves pour qui la danse classique ne serait jamais qu'un agrément. Était-ce si mal ? Elle ne le pensait pas.

De toute façon, si, lors de leur entretien, la mère eut l'air mal à l'aise, le jeune garçon, lui garda son aplomb. Il voulait s'inscrire, tenter sa chance. Elle le laissa faire. Un beau jour, il fut là, dans ses  jolies tenues. Il se mit au travail tout de suite et il l'amusa d'abord puis, elle l'observa davantage. Mince, presque fluet, il se tenait droit et écoutait avec une grande attention les consignes qu'elle donnait puis il essayait. Il n'était pas seulement appliqué, il était assidu. Apprendre, il voulait apprendre.  Elle le trouvait humble, volontaire, pas inutilement  tenace. Il était très gentil avec elle, toujours et il était étonnant de concentration. Il avançait vite. Il comprenait les positions. Il était gracieux dans l'effort. Mais il n'y avait pas que cela...Ce don qu'elle avait vu chez peu de ses élèves au long de sa déjà longue carrière semblait être là, elle le guettait et elle était sûre de ne pas se tromper. Elle donnait ses cours en fin de journée et certaines fois le matin. La plupart des enfants et pré-adolescents qu'elle accueillait étaient attachants et cet Erik ne déparait pas l'ensemble ; Il arrivait là tout enfantin, conduit par Claire. Emmitouflé dans un grand anorak, un bonnet de lutin sur sa tête, il oscillait entre sourire et gravité. Il se préparait vite. Il faisait ses échauffements. C'est là qu'elle voyait qu’il était doué…Ils avaient été si nombreux pourtant à prendre des cours avec elle qu’elle aurait pu s'y perdre. Mais non, il y en avait eu peu d'aussi doués. Il est vrai qu'elle ne leur accordait que trois ans, quatre au maximum. C'était peu pour juger et on aurait pu lui en faire le reproche : seulement, ceux qu'elle avait repérés avaient effectivement suivi un brillant chemin. De ce petit Erik si grave et confiant, elle espérait bien qu'il en serait de même. Hannah lui enseigna le tendu, qui consiste à tendre le pied devant soi. Le pied est pointé et la jambe est tendue devant, à côté ou derrière soi. Elle lui apprit le plié et le port du bras. Pour le plié, il suffit de plier les jambes en faisant en sorte que les genoux partent vers l'extérieur tout en gardant la position des pieds et des bras. Le port du bras consiste simplement à changer la position des bras gracieusement. Il apprit comme tous les autres le jeté qui est semblable au tendu à cela près qu'il faut jeter  la jambe à quarante-cinq degrés avec force et maîtrise devant, à côté ou derrière soi. Puis vint le grand battement, mouvement dans lequel il faut lancer la jambe tendue le plus haut possible devant, à côté ou derrière soi tout en maintenant la position du corps et le rond de jambe. Dans cette figure, Il faut faire un rond, du tendu devant au tendu derrière ou inversement, avec la jambe tendue en passant bien sûr par le tendu à la seconde. Pour en faire plusieurs d'affilée, il faut passer par la première à la fin du rond de jambe et recommencer. Il y eut aussi le pied dans la main. Là,  il faut être très souple car il faut prendre son pied dans sa main et la tirer, toujours tendue, vers son oreille, à la seconde. L'autre jambe, la jambe de terre, est tendue aussi. Pour le pas de bourré, elle lui expliqua comme aux autres, qu'on pouvait  commencer ce pas avec un coupé, un tombé, une sissonne... On passait d'abord la première jambe derrière la première en relevé, sur demi pointe puis on ouvrait la jambe de devant à la seconde toujours sur relevé avant de refermer la toute première jambe devant l'autre. Il fallait aussi que ces élèves apprennent  le retiré, figure qui consiste à monter une jambe le long de la jambe de terre et à faire en sorte que la pointe du pied touche le genou. On peut faire ce pas à pied plat ou en relevé, sur demi-pointe. Le coupé était  le même pas que le retiré mais la pointe du pied se trouvait un peu au-dessus de la cheville, et non au niveau du genou. Et il restait les sauts: on peut faire des sauts en première position, en seconde et dans toutes les autres positions mise à part la sixième. Le saut de la première à la seconde position s'appelle un échappé. Un apprenti-danseur dont la « carrière » n'est encore qu'une parenthèse apprend cela. Tous l'apprennent. Il fit donc comme les autres mais quel don ! Elle lui apprit les pas et il ne la déçut pas. Ce qui la surprit, c'est qu'il resta presque timide. Totalement inconsciente de l'excellence de son fils, sa mère le fut aussi. Aussi charmants l'un que l'autre, ils étaient d'une irréprochable ponctualité et ne payaient jamais en retard. Elle était rieuse. Il était étonnement grave .Mais comprenaient-ils ?