erik ENDORMI

 

A Copenhague, au début des années soixante-dix, un

petit garçon veut faire de la danse classique. Claire, sa 

mère française, cherche à cerner ses desseins...

 

 Elle venait d'essayer de le prendre sur ses genoux mais il ne s'était pas laissé faire. Il était patient mais peu docile.

- J'ai fait la fête avec ma famille et bien sûr avec mes amis et puis j'ai travaillé pendant un an dans un institut Jeanne Gatineau. Je gagnais mal ma vie et mes parents ont pensé que j'irais en fin que je reviendrais aux études. Je ne l'ai pas fait car j'ai découvert  Maryline Delermes. C'était une fille pleine de culot. S'appuyant sur sa « bonne connaissance du cinéma français », elle avait monté une école d'esthétique axée sur le septième art. Elle avait en effet un petit local, rue Mouffetard. Plusieurs pièces en enfilade étaient baptisées « ateliers » et des acteurs et actrices de théâtre et de cinéma faisaient leur apparition pour prêter leurs visages. Cette « Maryline Delermes », je l'ai flairé aussitôt, était à suivre. Elle connaissait du monde  et flirtait avec le cinéma. Grâce à elle, j'ai commencé à maquiller des acteurs.

Il était assis et se tenait bien droit. Elle savait bien que ce qu'elle disait le dépassait mais il n'avait pas l'air fatigué de l'écouter ;

- Tu sais ce qu'elle disait ? Les années 50 marquent l'âge d'or de la féminité, du glamour et de la sensualité. Une décennie qui met en exergue la femme fatale dans toute sa splendeur ! La taille est fine, les seins pigeonnants et les guêpières et les talons aiguilles sont de mise. Le maquillage, lui, est de rigueur. Les femmes affichent, en effet, un teint d'opale, clair et perlé, soigneusement maîtrisé jusque dans les moindres détails. Un teint « matifié » par un voile de poudre chair tandis que le regard affiche un œil de biche sublimé au fard à paupières, au trait d'eye-liner épais et graphique, au mascara et au crayon à sourcils. Les lèvres sont incandescentes. Seul indésirable : le blush, détrôné par les poudres libres. Quant aux ongles, ils se portent longs et rouges. Les pin-up sexy aux silhouettes plantureuses incarnent la beauté des années cinquante. Alors, mesdemoiselles, mettez-mes cours à profit ! Apprenez à maquiller les actrices. Ne négligez pas les acteurs et vous irez loin !»

Elle marqua une pause puis reprit :

- J'arrête ?

- Non, maman.

- Bon. Tu sais, je me doutais bien que j'avais peu de chance de maquiller Montgomery Clift ou Marylin Monroe mais avec cette femme j'apprenais tant de choses que c'en devenait désarmante. Elle m'a permis de faire ce que je voulais. Il y a eu des acteurs, des lieux, des dates, des tournages. Et j'ai travaillé !

Plus tard, elle l'expliqua à son fils, qu'à cette époque-là, elle avait attiré pas mal de garçon. Elle avait même eu un premier amoureux danois, Lars. Il vivait à Paris. Elle était assez heureuse mais la mort brutale de Jean-Bernard l'avait contraint à beaucoup s'occuper des siens. Et puis, elle était partie.

- Je suis arrivée à Copenhague en ayant l'idée que je reverrai Lars mais ça n'a pas été le cas. De toute façon, quelques mois après mon arrivée, j'ai rencontré ton papa. Là, j'ai vraiment appris le danois et de toute façon, on voulait se marier !  J'ai trouvé du travail dans un théâtre, puis à la télé. Et vous avez été là. Avec Svend, on allait tous les deux à Paris au début. Il avait un peu de mal avec ma famille qu'il trouvait si  bourgeoise mais il s'est habitué.

La suite, Erik la connaissait. On se rencontrait. A priori, tout se passait bien. A  Paris, tout le monde logeait dans le seizième. Au Danemark, les parents de Claire allaient à l'hôtel ou louaient une maison. Avec leurs petits-enfants, ils parlaient français et un peu anglais. Ces périodes-là étaient emplies de fêtes. Les grands-parents maternels multipliaient les promenades et les invitations. Tantôt on se promenait avec des lanternes, tantôt on dansait en pyjamas ou robes de nuit ! Vraiment, que ce fut à Copenhague ou à Paris, ces moments étaient merveilleux. Erik avait hâte, comme ses sœurs, de retrouver ces temps bénis.

Il était toujours silencieux et assis dans la chambre de ses parents, il regardait sa mère joliment  vêtue et fardée. Elle voulait qu'il se confie à elle :

- Je te raconte ma vie ! Tu ne devrais pas tout savoir !

-  Maman, ne t’inquiète pas.

- Mais toi qui ne dis rien, es-tu content ?

- Je suis assez content.

- Assez ?

- Oui.

- Tu pourrais être bien plus content ?

- Oui. Je veux danser.

- Des cours comme ceux que je prenais ?

- Non. Je voudrais faire de la  danse classique.

- Erik, c'est ambitieux.

- Papa ne voudra pas ?

- Je ne sais pas. Il ne refusera pas forcément.

- Dis-lui.

- Je le lui dirai, mon petit prince.

Elle savait qu'il ne lâcherait pas son idée car il était déterminé mais il était mystérieux aussi et pendant les mois qui suivirent, il ne parla plus de rien. La vie suivit son cours. Dans les grandes rues commerçantes de Copenhague, il marchait avec les siens. Et dans les villages danois où ils erraient, il en était de même.

Mais lui se souvenait de ce qu'il avait éprouvé à Skagen lors de cet été et de la promesse qu'il s'était fait. Des années après, repensant à cette période, il était certain de ce qu'il avait reçu...