05 - Mère et enfant (Baladins) de Picasso, 1905

 

Enfant, Erik Anderson adore sa jeune mère

Française. Elle parle de ses souffrances...

Il la regardait se maquiller et ne semblait voir qu'elle. Elle parlait de sa vie car beau comme il l'était, cet enfant qu'elle comprenait mal mais aimait tant,  l'incitait à le faire :

-J'ai grandi dans le seizième arrondissement, Erik. C'est un beau quartier.

- Oui, maman.

- Paris ! Je m'y suis longuement promenée en famille quand j’étais petite, allant de musées en exposition et d'église en hôtel particulier et puis j'ai grandi !

- Oui, maman.

Elle était en train de poser un trait d'eye-liner sur ses paupières et il ne la quittait pas des yeux :

- Jeune fille, j'ai délaissé mon père qui était universitaire et historien et ma mère qui avait fait son droit et était avocate au barreau de Paris. Leurs amis n'étaient pas très délurés. J'ai voulu vivre Paris autrement. Au caveau de la Huchette, je dansais des nuits entières et chaque jour, je prenais des cours de modern Jazz. J'étais volontaire et douée mais pour mes parents, ça ne conduisait à aucune profession. Ils auraient pu se fâcher mais ils laissaient faire, tu comprends ? Ils ne me critiquaient pas !

Elle se fardait les lèvres. Il l'écoutait.

- Tes grands-parents vous aiment. Toi aussi, Erik, ils t'aiment. Tu les a déjà vus plusieurs fois. Quand j'étais toute jeune, ils souffraient et je ne peux pas leur en vouloir.

- Oui, maman.

-Tu sais, j'avais un grand-frère qui leur causait beaucoup de chagrin. Eux, ils étaient contents d'avoir un garçon et ils voulaient qu'il soit médecin spécialiste, enseignant de littératures comparées à l'université ou encore juge pour enfants mais ils ont très vite changé d'avis. Il avait un handicap mental et physique, mon frère. Il ne pouvait vivre normalement alors ils l'ont mis dans une maison spécialisée, tu vois ?

Elle observait son petit garçon : Il était déjà si secrètement beau ! Elle n'en revenait pas.

-Je te raconte des choses compliquées, mon Erik.

-Non, maman.

Elle se parfumait et il avait maintenant des yeux rieurs :

- Jean-Bernard. C'était son prénom. Mon père et ma mère souffraient tellement ! Je leur reprochais secrètement de ne pas me faire une vie très gaie mais comment aurais- je pu leur reprocher leur souffrance ? Ce n'étaient pas des monstres. Au début, ils allaient régulièrement voir leur fils et il leur arrivait de le recevoir pour des séjours épuisants dans notre appartement. J'étais épouvantée quand je le voyais. Le voir ajouter à des mouvements désordonnés des bras d'importantes difficultés d'élocution, c’était insoutenable et ça l'était encore plus quand il criait ; et il criait souvent. Et puis, ils ne l'ont plus fait venir que rarement. Ils allaient le voir.

- Oui, maman. Tu es belle.

- Mais, toi aussi Erik, tu es très beau ! Toutes les mamans de Copenhague m'envient.

- Oui.

-Tu sais, je ne voulais pas devenir comme mes parents ! Je comprenais bien qu'ils rêvaient d'un monde parfait où tout le monde travaille, fait sa place au soleil et n'a pas de manque affectif. Seulement, Jean- Bernard était venu les surprendre. Quels plans leur restaient-ils à élaborer,  Jacques-Henri et Solange ?

- Je ne sais pas.

- Je vais te le dire : il fallait que je fasse de longues études et que j'aie une « profession sérieuse » mais moi, Claire, j'ai pris les devants. J'ai délibérément coupé court aux études longues, porteuses de trop grandes espérances. Une école d'esthétique, c'était bien ! Apprendre à masser, à détendre, sculpter un corps, l'aider à devenir plus beau : voilà ce qui me tentait. Et il fallait aussi savoir maquiller un visage en travaillant les ombres et les lumières, le rendre lisse, sinon le rendre beau. Moi, j'aimais les images de visages souriants et de silhouettes longilignes, dans les magazines féminins et je me suis dit que si je pouvais faire une formation comme celle-là, j'aurais un rôle fort. Les femmes aiment qu'on les embellisse. J'ai tenu bon.

Il l'écoutait toujours en beau petit prince vêtu de gris.

-Je me suis inscrit à un cours payant, de l'école Jeanne Gatineau. Cette native de La Rochelle avait décidé, à quarante ans, de se former aux métiers de masseuse et de pédicure médicale. Plus tard, elle a ouvert des instituts à Paris et ailleurs et crée des crèmes de soins pour la peau, Elle a aussi compris que les femmes d'un certain milieu aimaient se sentir mince sinon l'être et voulaient se sentir belles.

- Oui, maman.

- J'ai de ces cours un excellent souvenir. L'école était chère mais on apprenait vite et bien. J'étais contente de ne pas perdre son temps. La plupart des filles qui étaient là avaient le même âge que moi à ceci près qu'elles n'avaient pas passé un bac littéraire et ne parlait aucune langue étrangère. En outre, elles n'avaient pas la même culture. Tu sais, moi, j'ai vu ça comme un atout ! Je suivais un objectif. En fin de semaine, je continuais de danser comme une folle au caveau de la Huchette. Apprendre suivant cette méthode me plaisait Tout était neuf et vivant. Et puis, j'ai eu mon diplôme.

- Oui, maman.