kaRL MADSEN SKAGEN

 Enfant, Erik Anderson part

en vacances à Skage, dans le

nord du Danemark, avec son père. Il a 

une sorte d'illumination : il sera

danseur...

Lui, il avait vécu les choses différemment. A Skagen, il avait été enfant puis jeune homme  et tout ce qu'il pouvait dire était que cette ville n'en était pas une. Elle était trop petite et ennuyeuse. Il connaissait bien le port de pêche appelé à devenir « dynamique » et qui d'ailleurs, l'était devenu. Quant aux plages, oui, il reconnaissait qu'elles étaient belles mais quand on se sent seul, cette beauté-là ne suffit pas ; elle lasse plus qu'elle n'émerveille. Tout jeune, il allait avec son père, à  la pointe de Grenen où le conflit des courants de la mer du Nord et de la Baltique attire de nombreux touristes, et les dunes. Les dunes qu'il escaladait n’avaient pas été fixées pour mieux en étudier leur évolution. Elles semblaient mouvantes ceci ajoutait à leur beauté. Mais la situation dans laquelle il se trouvait était difficile. Son père était marin et n'avait pas d'argent. Sa mère faisait de la couture et devait tenir sa maison. Svend avait douze ans quand son père étaient mort en mer. Ils étaient quatre garçons. Il était parti à Copenhague avec un frère de sa mère tandis que ses frères allaient avec leur mère chez leurs grands-parents maternels. Au bout du compte, tous s'en étaient sortis. Mais c'était peut-être cela, ce village du bout du monde, l'après-guerre, la dureté, qui lui avaient donné de fausses images du village de sa jeunesse. Elles restèrent fixées en lui jusqu’à cette semaine de vacances où sa famille et lui vinrent en villégiature. Pour qui habitait Copenhague et aimait la vie en ville, c'était assurément un beau voyage. Kirsten, la plus grande de ses filles, avait été émerveillée par la Pointe de Grenen. C'est le point de rencontre de la mer du Nord et de la mer Baltique, là où se retrouvent les deux détroits, le Skagerrak et le Cattégat, qui permettent cette réunion entre la Norvège, le Suède et le Danemark. La plage était silencieuse, quasi-déserte. La lumière avait une qualité extraordinaire. Il ne se souvenait plus d'une telle transparence ! Et tout d'un coup saisi par la beauté des lieux que l'émotion de ses enfants lui rendait tangible, il avait enfin compris qu'être témoin de ces retrouvailles permanentes est un privilège dont il faut savoir jouir ! Le bleu, le gris, la lumière mouvante et l'air vibrant...Ému, il avait expliqué à ses quatre enfants que le spectacle à cet endroit est extraordinaire ! La pointe du Danemark s’engouffre littéralement dans la mer changeant chaque fois de forme au gré des courants et des vents. Ils avaient dû marcher une trentaine de minutes et les plus jeunes s'étaient plaints de la longueur du chemin, mais, au bout du compte, le paysage était fascinant. La terre se découvrait au milieu des eaux et semblaient être au même niveau, tandis que les horizons se confondaient. N'avaient-ils pas remarqué à quel point tout cela était extraordinaire ? D’un côté la mer du Nord, de l’autre la Baltique et au bout la rencontre des eaux fracassantes, vagues contre vagues, dans un mouvement sans fin. Ça avait été une journée marquante pour tous. Pour Claire car son mari lui avait rarement montré sa région natale, pour les filles qui avaient juré mettre un pied dans la Baltique et un autre dans la mer du Nord en sentant la différence et pour Erik, toujours sensible et lyrique. A sa mère, il avait dit :

-C'est si beau, ici ! On veut à la fois mourir et rester ! Regarde, la mer est grise et parfois, elle est bleu-foncé ! La lumière s'amuse. On ne sait pas où on est.

Cette tirade avait laissé Claire muette et émerveillée. Devant son silence, Erik avait changé d'interlocuteur. A Kirsten, il avait déclaré :

- Tu sais ici, il y a de la Beauté.

Kirsten avait réagi en enfant sage, en sœur aînée :

-Bien sûr, mais tout le monde trouve ces paysages très beaux, tu sais !

Il était resté grave.

- Je ne crois pas. Les gens ne veulent pas vivre dans la Beauté. Moi si, même si c'est dur.

Il y avait de quoi être désemparé par les propos d’Erik mais à cette époque, Kirsten en était très proche. Ce que disait son frère avait du sens. Vivre là devait être déroutant, les étés splendides faisant vite place aux hivers violents. Très vite, il n'y avait plus cette étonnante lumière et ce  tournoiement des eaux. Il y avait le froid, la pêche, la vie dure et humble qu’avait connu leur père. Pourtant, c’était splendide.

- Tu crois que tu pourrais rester toujours ici à chercher la Beauté ? Non, tu sais bien, il n’y a que des emplois fatigants et ennuyeux et tu aimes Copenhague.

Il n’avait pas paru déconcerté.

- Non, pas ici ! De toute façon, ça dépend du travail !

 A sa mère qui venait de se joindre à la conversation et disait ne pas comprendre, il avait précisé :

-Les eaux bougent, elles ont l'air de danser. Peut-être que je veux danser ? Je ne sais pas ? Des gens ont déjà dessiné, peint ces eaux-là ? Je pourrais peindre. Je ne sais pas ! Mais pas ici, pas ici ! J’aurai un travail qui permet de chercher de la Beauté, moi.

Claire, ce jour-là, jolie et lumineuse dans son corsaire beige, son pull jaune paille et son grand imper, les cheveux blond-foncé tombant sur ses épaules, avait paru perplexe.

-Ah oui ?

- Oui, maman !

Svend était ce jour-là, heureux. Un petit gîte, une belle excursion, des repas traditionnels et ces couleurs du Jutland qui, enfin, après tant d'années, lui paraissaient exquises  suffisaient à son bonheur! Quand tous revinrent, seuls Kirsten et Erik ne furent pas frappés d'amnésie. Ils se souvinrent. Le gris, le bleu, danser, la lumière : il avait parlé de cela. La jeune mère rieuse n'oublia pas les fulgurances de son unique petit garçon et du Jutland, il revint déterminé. Il devint plus fort...

C'était la petite enfance d'Erik. Il était le fils de Claire, la française et de Svend, le Danois. Elle ne connaissait que les villes. Il avait été élevé dans un cadre sauvage. Mais à Copenhague, ils étaient bien.