Erik Anderson nait à Copenhague en 1960. 

Il garde des images précises de son enfance.

 

Copenhague, quand il était tout petit, il se souvenait mal. Il ne lui restait que des images factices, comme celles qu'on voit dans les catalogues de tourisme. Des images qui servent à se dire qu’on doit vraiment visiter un endroit aussi beau ! Il se souvenait des rues dédiées aux touristes et des autres, plus secrètes, de l'hiver omniprésent, des façades hautaines des quartiers chics, des parcs, des magasins pleins de lumière de la période de Noël. C'était une ville nordique, froide, lointaine, d'après certains, mais lui, il en avait aimé les belles maisons colorées, les immeubles élégants, les parcs, le beau château et les marques de la monarchie. C'était la ville de son enfance mais pas le quartier. Celui-là, on ne le montrait pas dans les catalogues.  Jusque l'âge de cinq ans, il avait habité Frederisberg mais la rue et l’appartement de son enfance n’intéressaient personne. Il savait qu'il y avait sur le sol un plancher si rustique qu'on le dissuadait de marcher pieds nus. Il savait que les fenêtres de l'appartement étaient hautes, qu'elles donnaient sur une place où il y avait un temple protestant. Il se souvenait de la lumière plus grise que jaune qui illuminait la place, de la façade un peu laide du temple et des découpures que faisait la neige sur les vitres. Il était petit, il avait souvent froid et il savait que personne n’aurait photographié sa maison. Il avait des parents très occupés et trois sœurs très blondes avec lesquelles il ne jouait pas toujours. Il se sentait différent, lui. D'abord, il était un garçon et n'aimait pas les jeux des filles. Sauter sur les lits, se laisser retomber brusquement, se dire des secrets et préparer une nouvelle bataille d'oreillers, ça ne le concernait pas plus que de se maquiller avec les produits volés à la mère ou  d'élaborer des coiffures originales, ça ne pouvait pas l'intéresser, ce n'étaient  pas des trucs de garçon. Il jouait quand même avec ses sœurs, surtout avec Kirsten qui avait le plus grand écart d'âge avec lui mais l'aimait bien. Elle était la maîtresse d'école et lui, l'élève distrait mais quand même doué qui fait croire à tout le monde qu'il ne sait rien alors qu'il apprend en cachette. Il était aussi le petit voleur, l'étranger pris par surprise. Il fallait toujours s'emparer de lui, le gronder et lui faire la leçon. Ensuite, tout allait mieux car il suivait le droit chemin. Oui, ces jeux- là, il les aimait bien mais il en avait d'autres, solitaires. Il aimait se tenir très droit puis tourner sur lui-même, courir très vite et s'arrêter avec netteté, faire des bonds qu'il voulait toujours plus parfaits comme si la hauteur était bon signe. Et il n'était pas malheureux.

Il revoyait la maison encore et encore. Il n'y avait pas beaucoup  d'espace et chacun devait faire attention. Il n'avait pas oublié cette façon dont les membres de sa famille se trouvaient malgré tout brusquement face à face dans la cuisine, le salon ou le bureau, alors qu'ils voulaient être  seuls. Il surgissait toujours quelqu'un et on se regardait avec autant de bienveillance que possible. Seules les chambres offraient un peu plus d'intimité car on finissait par y être seul, sauf le soir  où on dormait deux par deux. Celle qu’il partageait avec Marianne avait des murs orangés. Kirsten et Else dormaient dans une chambre blanche. Personne n’allait sans autorisation dans la chambre des parents mais on pouvait se disputer les fauteuils et le canapé, prendre des revues sur la table basse et dîner tous ensemble autour d'une autre table cette fois grande et imposante sans que quiconque y trouve à redire.  Il y avait un vaisselier français, il s'en souvenait et quelques jolis tableaux rapportés de Paris, des nature-morte et c’était tout. Il ne se souvenait  de rien, sauf qu’il était très jeune et souvent content. Il aimait Copenhague, la lumière qui y était grise et dorée à certains moments, le vent, le froid et la neige qui craquait sous les pieds quand il se hasardait dehors. A l'époque du premier appartement, Kirsten avait onze ans, c'était l'aînée. Else avait neuf ans, Marianne, sept. Il était le plus jeune. Le plus jeune. Le seul garçon. Et plus tard quand ils avaient trouvé un logement bien plus vaste et confortable dans le même quartier, il était devenu le seul danseur.

De lui, qui était devenu célèbre, il savait qu'on parlait. Il était « Erik Anderson né en 1960 à Copenhague, Danemark de Claire Louvier dont il était le premier fils et Svend Erikson dont il était le quatrième enfant. Svend possédait plusieurs salons de coiffure à Copenhague.  C'était un bon coiffeur et un homme qui savait gérer, faire des affaires. Grand, très mince, il n'était pas réellement beau mais il s'habillait avec soin, était soucieux de sa personne et passait pour séduisant. Quand Erik était encore petit, il n'était qu'employé. Les femmes qu'il coiffait étaient sensibles à sa façon d'être. C'était un coiffeur très poli, capable de donner des conseils avisés et surtout  un coiffeur assez diplomate pour les surprendre, faisant fi de leurs desiderata. Elles l'aimaient pour sa façon de sourire, de froncer les sourcils et pour ses yeux bleus si expressifs. Et naturellement, elles appréciaient sa singularité : cet homme ne cherchait ni à séduire l’une ou l'autre des employées du salon et surtout ignorait leurs regards appuyées. Elles ne pouvaient croire qu'il put refuser leurs avances pour les beaux yeux d'une jolie épouse française dont elles étaient jalouses. Et elles comprenaient encore moins que devenant propriétaire d'un salon de coiffure avant de l'être de trois, il reste si sage.  En le désirant tout en se moquant de lui, ses jeunes employées qui tentaient d'attirer son attention et clientes gâtées qui tentaient leur va-tout touchaient à une réalité simple : Svend était l'homme d'une seule femme. Il était le mari de Claire et cela lui suffisait. La jeune femme, qui ne souhaitait pas vivre en France, était arrivée au Danemark douze ans auparavant. Esthéticienne, elle avait étudié l'art des massages. Les langues ne lui posaient pas de problème. Elle avait appris l'allemand et l'anglais facilement. Ses parents, qui n'étaient pas sans argent, l'avaient souvent envoyé, petite à Londres et à Cologne. Il lui restait le danois. Claire était à la fois terrienne et rêveuse. Elle était tombée amoureuse de Svend et c'était tout. Elle aimait les enfants qu'elle avait de lui, surtout Erik à qui elle vouait un amour particulier, si tenace et si fort que parfois elle en était gênée. Elle n'en parlait pas à son mari car elle n'osait pas. Erik était singulier. Elle l'adorait. Il le savait...