jeune homme GRIS

 

Erik Anderson a triomphé à New York sur la scène 

du New York City ballet. Il s'apprête à partir en Californie mais peu avant

son départ, il recontacte Julian, celui avec qui

il a eu une liaison difficile...

Erik avait les cheveux mouillés et se les essuyait avec une serviette éponge. Il portait un pantalon de pyjama blanc et un t-shirt à manches longues, blanc également : c'était une belle image simple. Julian le contempla un instant puis se remit à lire. Les grandes baies vitrées qui donnaient sur la ville plongeaient le loft dans une délicate pénombre et des lampes brillaient çà et là. Il régnait une étrange atmosphère aussi concrète que poétique. Les contours des meubles, les piliers qui soutenaient l'édifice tout autant que les tapis et les tableaux disposés çà et là créaient une ambiance  déroutante.

- C'est très beau, ici. On est en ville et dans le ciel...

- Oui, ça m'apaise beaucoup.

Julian se remit à lire et quand il eût fini, il dit :

- Je ne sais quelle envergure ce « Mills »  a comme metteur en scène mais il est à l’origine d’un scénario très bien construit, les dialogues se tiennent. Ce sera une belle expérience.

Erik s'était allongé sur son lit dans une pose d'enfant sage et rêvait. Julian fut surpris de le trouver si abandonné, prêt au sommeil.

- Je vais te laisser. Tu es à la veille d’un grand départ.

La douceur d’Erik le surprit.

- Tu peux rester mais sois fraternel.

-  Fraternel ? Est-ce à propos ?

- Trouve ce qu'il te faut dans la salle de bain et sur les étagères.

Julian obéit et revint à peu près vêtu comme son ami l'était, son corps aussi odorant et détendu que le sien. Il souleva draps et couverture blancs pour s'allonger et une fois qu'il l'eût fait, il resta immobile. Erik ne disait rien mais son mutisme le mettait mal à l'aise. Le décorateur ne put s'empêcher de reprendre la parole.

- Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi, si ravissant et si buté, si charmant et si concentré, si créatif et si obstiné. Surtout, je n'ai vu quelqu'un qui ait une telle volonté et une telle passion pour la Danse, une telle humilité face à cette passion, un tel abandon de soi. Maintenant, il est des vérités paradoxales. Je t'ai désiré et je t'ai attiré et pour finir je t'ai frappé. La logique serait de te dire que je suis navré, que je me vomis d'être ainsi. Mais c'est faux. C'est parce que tu es ainsi que ma vie a du sens et tu éveilles en moi un amour si fort. Tu comprends ? Je te ne ferai plus de mal, seulement du bien enfin si j'y arrive...

Mais Erik, il s'en rendit compte, avait une belle respiration régulière. Dans la pénombre, son visage était lisse et calme : il ne dormait pas mais il ne répondait rien et gardait un sourire sibyllin. Alors, Julian revint à sa solitude et s'en plaignit :

- Ce que je te dis ne te donne-t-il pas envie de me répondre ?

Le jeune homme resta silencieux et Julian pensa qu’il hésitait. En réalité, il avait glissé dans le sommeil. Le décorateur resta longtemps les yeux ouverts dans la semi-obscurité de ce singulier appartement puis, la crispation s'en allant, il dormit, lui-aussi.  La matinée était très avancée quand le danseur s'éveilla. Depuis longtemps, Julian était de nouveau éveillé mais il demeurait allongé et muet. Erik parut surpris :

- Il est tard, non ?

- Oui, il est dix heures.

- Ton travail ?

- J'ai beaucoup de latitude. J'irai plus tard.

Le danseur ne commenta pas. Rêveur, il semblait avoir déjà changé de monde.

- J'ai toujours eu peur des eaux qui se réconcilient. Skagen. Les deux mers. Il y a longtemps. Ce sont des eaux froides : Baltique et mer du nord. Et le partage se fait, tout se mélange. Mais je suis en train de vaincre cette peur et ce ne sera pas comme avant. Jeg ved nu!

- Traduis!

- Plus comme avant.

- Je ne comprends pas.

Sorti du lit, il cherchait ses vêtements. Sans regarder son ami, il parla avec simplicité.

- C’est vrai, ça ne sera plus pareil.

- Pourquoi ?

- Je t’aime.

Le danseur tourna la tête vers son compagnon et le regarda sans ciller. Julian, qui retenait son souffle, fut ébloui par tant de sincérité. Il  fit un léger signe d'assentiment.

- Malgré toute cette dureté ?

- Oui.

L'instant était magique. Rien de plus ne fut dit. Ils se vêtirent et burent du café.  L'étrange chatte qu'Erik avait recueillie  se tenait toujours près du danseur qui lui inspirait une admiration sans borne et jetait au décorateur des regards méfiants.

- Elle est assez laide !

Le jeune homme rit.

- Oui. Elle n'est pas bien proportionnée. Elle a de trop grands yeux. En même temps, elle était là pendant ces mois difficiles. Elle m'attendait, me regardait, souvent avec adoration. Elle me guettait et m'attendait. Une fois, je suis rentré ivre : elle a eu beaucoup de réprobation. Une fois, je suis resté deux jours sans rentrer : elle était si inquiète. Elle a une grande rigueur morale. Elle m'a fait de véritables leçons muettes quand j'ai dérivé. Alors, je me suis levé à la bonne heure, suis allé répéter, ai travaillé ici et j'ai commencé à aller mieux. Elle m'a toujours regardé dîner et c'est là qu'elle me parle. Je la respecte.

Le décorateur regarda à nouveau le beau logement d'Erik et s'approcha de la chatte craintive qui sentant son approbation, se mit à ronronner.

- Ton avion est  demain à  seize heures ?

- Oui.

- Elle t'attendra.

 Le jeune homme eut un rire tendre.

-  Tu t’inquiètes pour ma chatte, toi ! Nous sommes très touchés, elle encore plus que moi !

Puis, comme son ami semblait perplexe, il lui dit posant ses yeux bleus sur lui:

- Ce que j'ai dit est vrai.

- Alors redis-le.

- Je t'aime.

- Mais je t'ai à peine retrouvé que tu pars...

- La Californie, un metteur en scène inconnu et le grand danseur russe ? Ce sera difficile.

- Et ?

- J'aurai besoin de toi.

- Je suis quelqu'un de difficile et je suis possessif. Tu t'en es rendu compte, il me semble.

- Tu viendras.

Le regard qu'Erik lui lança fut si acéré qu'il en frémit. Ce danseur à l'audace sidérante savait que ce film était fait pour lui et que les  liens qui le reliaient au grand danseur russe se resserraient. Ce serait donc une aventure, une vraie mais il pouvait être trop seul. C’était peut-être pour cela qu’il l’appelait…

- C’est une proposition inattendue mais très inspirante, je dois dire.

- Dans ce cas, à bientôt.

- Oui, Erik, à bientôt.