PARTIE 1

Erik a reçu un scénario de film. Nicolas Mills

le réalisateur ne voit que par lui. 

Il s'agira de Nijinsky...

Ce projet inattendu lui redonna des forces et c'est plus détendu qu'il rencontra dans un café new-yorkais, Christopher Mills, un grand jeune homme trop enrobé au parler difficile. Loin des standards californiens, il surprit le danseur qui s'attendait à rencontrer un réalisateur sûr de lui et soignant autant son corps que sa mise. Il n'en était rien. Mills semblait tout encombré de lui-même et il était maladroit.

- Vous aimez le scénario, vous me l'avez dit au téléphone.

- Oui mais si le monde de la danse me connaît, le grand public ne sait pas que j'existe.

- Ah oui bien sûr, bien sûr ! En même temps, on ne veut pas d'une star de la danse que d'ailleurs on ne pourrait pas payer. On veut un visage comme le vôtre, c'est à dire classique et aussi exotique. C'est très mal dit et bien sûr nous voulons un très bon danseur. Et, vous êtes quand même connu…

- Vous êtes direct ! Je ne suis pas comédien et il y a beaucoup de textes.

- Vous aurez un mois pour travailler tout ça et un coach.

- Il pourrait y avoir un danseur et un comédien...

- Non, ce serait la mort du film. Vous saurez faire. Vous êtes au New York city ballet. J'ai lu ce qu'on dit de vous. J'ai vu des vidéos. Désolé, la danse classique...

- Vous intéresse peu ? Est mal connue de vous ? Mais si vous faites un film sur Nijinsky …

- Ah oui, bien sûr, bien sûr ! Je ne suis vraiment pas doué pour expliquer. En fait, je veux dire que j’ai vu peu de ballets avant de vouloir faire ce film et j’ai rattrapé le temps perdu mais je ne suis ni un spécialiste, ni un esthète. Avoir une culture dans ce domaine ne m’intéresse pas mais je suis du genre acharné. J'ai mis des années à monter de film et ça y est, tout est prêt.  Il manque le danseur. Erik, c'est vous, c'est clair. Vous ne parlez pas beaucoup, votre visage peut être très expressif comme totalement fermé. Ce sont des choses comme cela qui me confirment dans mes choix comme votre formation au Danemark, ce que vous aimez faire...

- Vous savez ce que j'aime faire ?

- Non enfin si bien sûr. Nijinsky, vous l'aimez, je le sais et ça ne date pas d’hier.

- Qui vous a parlé de cela ?

- Je le sais, c’est tout. Vous signez ?

- Oui.

- Vous devez me faire confiance !

- C’est le cas.

- Ne voyez pas ce film comme une récompense ! Vous n'êtes pas une valeur au cinéma. C'est un salaire qui...

- C'est très bien comme ça.

-Je ne suis pas très adroit.

- Non, mais ça m’est égal. Je fais le film.

- J’en suis ravi. Ils le seront tous autant que moi.

Il posa un congé pour l'été qui lui rendit plus facile ses dernières obligations. Les derniers mois à New- York lui parurent moins pesants. Il vivait de nouveau seul mais il reçut sa famille : Kirsten, ses trois enfants et son mari et Else dont la beauté le stupéfia. Kirsten honorait un voyage prévu de longue date mais dès qu'il la vit, il souhaita que son séjour de dix jours puisse être ramené à trois. Il ne la retrouva pas telle qu'elle avait été, encourageante et observatrice. Elle était désormais aussi mesquine que jalouse. Ses trois enfants étaient polyglottes et débrouillards. Elle passa ses journées à lui en dire du bien. Quant à son mari, il  avait l'air dans sa sphère. Erik les occupa au maximum mais quand ils partirent, il fut soulagé. Parler avec eux était plus difficile  d'autant qu'ils semblaient observer son succès au New York City ballet avec détachement. Ce n'était après tout que de la danse...Avec Else, ce fut  tout le contraire. Elle fut d'emblée admirative et très respectueuse. Il put se promener dans Manhattan avec elle et s'amusa. Lui, en cuir et elle en grand manteau ouvrant sur un short avec corsage ajusté, bas foncés et bottines, offraient un spectacle magnifique et en étaient conscients. Elle était très bien faite, mince, longue. Elle savait se maquiller et s'habiller et elle était jeune, fraîche, curieuse de tout. Il l'avait emmenée en boite où on les prenait pour des amants. Elle y faisait fureur, blonde et scandinave comme elle l'était et, vêtu de noir comme elle et aussi somptueux qu'elle dans sa mise dépouillée, il intriguait at attirait. Elle fit l'amour à droite et à gauche non sans qu’Erik lui ait dit de prendre soin d'elle. Elle était aussi splendide sans maquillage et vêtue d'un grand tee-shirt au petit déjeuner qu'en Chanel dans un restaurant snob ou en minirobe noire et escarpins dans une boite chic. Ils furent pris en photo et se virent dans des magazines. Else rit et dit :

- Que nous sommes sexy !

- Toi, surtout. Les hommes te dévorent des yeux !

- Les hommes et les femmes, tu veux dire ! Ça fait longtemps que j’ai compris ça, Erik et j’ai fait certaines choses mais je préfère les hommes en fin de compte ! Pour toi, c'est pareil, tu attires ces messieurs et ces dames. Ils ont raison : Tu es très beau ! Je ne suis pas curieuse. Je ne sais pas quelles réponses tu donnes aux questions que tu te poses en ce domaine. Elles te regardent ! Et après tout, l’important est qu’ils nous trouvent beaux et qu’on leur offre un  spectacle de choix. Du moment qu'ils ne nous dévorent pas vraiment, non ?

Il ne put s’empêcher de rire : elle était très directe.

Une autre fois, elle lui dit :

- Je viens de te voir danser Erik : tu ne peux pas faire moins bien que ce que tu fais car ils ne te le pardonneraient pas ! Pour le film que tu vas tourner, fais attention à ton image.

- Je sais.

- Moi, je ne savais pas que tu leur faisais cet effet ! Le public et toi ! Tu as beaucoup de chances mais tu dois toujours être en équilibre…

- Tu es une magnifique cover-girl. Les grands photographes de mode te recherchent. Je t’ai vu en couverture de Vogue, entre autres…

- Ça n’a rien à voir ! Moi, j’ai un travail qui ne dure pas. J'ai eu de très bons contrats et j’en ai encore quelques- uns mais je suis déjà à l’âge de la reconversion…. Tu sais, j'ai acheté une maison dans le nord du Danemark et un appartement à Copenhague. Bientôt, je vendrai des vêtements très chics ou de la lingerie fine. Je crée déjà des modèles. C'est un job lucratif. Toi, la donne n'est pas la même ! C'est une vraie discipline et la compétition est permanente. Et ces compositeurs, ces musiciens, ces chorégraphes, ces décorateurs !  Combien de ballets déjà montrés, combien d'artistes déjà encensés...On vous demande tant !

- C'est beaucoup de travail mais je gagne aussi de l'argent.

- C'est bien, petit frère ! Fais comme moi : achète des biens !

Else ne demanda rien sur sa vie et ses amours. Il lui en fut gré. Elle était insouciante, belle. Quand il la voyait boire un thé chaud, Isabel la regardant avec adoration,  lui aussi l'admirait. Elle était légère dans sa vie. Il demanda des nouvelles de Marianne mais elles ne furent pas bonnes. Sa carrière de comédienne ne décollait pas. Elle s'était fâchée avec Kirsten et leur père, n'était pas très agréable avec leur mère, restait courtoise avec elle et évitait de parler de lui, Erik. Il ne commenta pas. Il connaissait très mal Marianne. Il préférait Else, de toute façon. Quand elle quitta les USA, elle dit :

- Je préfère travailler en Allemagne. Peut-être que tu as des années encore ici mais peut-être que tu reviens au Danemark. En tout cas, viens !

- Je te le promets.

En dehors de ces deux visites, il trouva que le temps s’étirait. Son réalisateur lui ayant affirmé que le film était réellement financé et que le producteur avait chair et os, il rongea son frein. Puis, il fut libre. Il avait dansé le Spectre de la Rose, Jeux et était programmé dans d'autres spectacles. Tout était bien. Quand il le salua, Peter Martins eut l'air surpris :

- Un film aux USA ? Vous ne seriez pas le premier danseur classique, ceci dit.

- Nijinsky. Disons que ce sera la base.

- Un film sur Nijinsky. Herbert Ross en a tourné un en 1980. Vous l'avez vu, sans doute ?

 - Oui, je l'ai vu.

 - Un travail de maître et une belle reconstitution avec pour ce qui est du monde de la danse, quelques réserves. Mais c'était très esthétique. C'est un remake ?

 - Non, pas du tout. Il y aurait un film dans le film. Un danseur qui est amené à tourner sur Nijinsky et est comme aspiré.

- Plutôt expérimental, alors ?

- Si vous voulez. Sa fille aînée interviendrait.

-  Kyra Nijinsky vit en Californie : le film s'appuiera sur elle ?

- Oui.

Peter Martins parut intéressé :

- Ce sera entre fiction et documentaire. Avec de la danse, beaucoup, j’imagine…  Le projet peut être excellent et vous, ça, je comprends. Vous avez dansé le Sacre et le Spectre de la rose, ici. Christopher Wegwood est sur le navire aussi, à ce que j'entends. Il n'a fait qu'un an ici et je conçois qu'il ait d'autres projets. Il est brillant. Ce que je ne comprends pas, c'est qui fait le film !

- Nicolas  Mills.

- Erik, je ne sais pas qui il est !

- Il a fait une école de cinéma en Californie ; il a fait de la pub, beaucoup de télé. C'est son premier film. Il en fera d'autres. Je veux le faire. Il faut vivre ses rêves ! Han skal leve sin ves r!

Pour la première fois en trois ans, le directeur artistique lui adressa un sourire chaleureux et complice avant de lui dire  en danois.

- Han skal leve sin ves r!

Puis, il ajouta :

- Ce film est déjà financé, bien sûr ?

- Bien sûr.

- Held og lykke !

- Held og lykke

Il lui souhaitait bonne chance. En obtenant son congé, le danseur était ravi. Il allait prendre l'avion pour Los Angeles, non sans avoir promis à des amis de les loger dans son loft après son départ et avoir  confié à une Jennifer maussade une Isabel très turbulente. Dès lors, tout serait différent pour lui…