AUTRE SOLITUDE ERIK

Au Danemark, très jeune, Erik a été aimé de Mads Hansen

et l'a peut-être aimé aussi. La mort de Mads a été brutale

et Erik s'en est senti responsable avant de vouloir oublier...

- Il est mort à cause de moi. C’est vrai ! C’est vrai !  Je l’ai rencontré avant Sonia mais pendant un moment, je les ai vus conjointement, très peu de temps en fait. Tu te souviens de Cristiana ?  Maintenant, c'est un quartier très refait, plus à la mode. Il ne l'était pas tant que cela quand je me suis mis à y aller beaucoup. Il y avait beaucoup d'hôtels et de restaurants bon marché. J'avais dix-neuf ans et pour la première fois de ma vie, je vivais seul. Ça me grisait. J'avais tout un tas d'amis et on allait toujours dans le même café. C'est là que j'ai commencé à le voir. On se croisait. J'ai appris qu’il était commandant de bord. Entre deux voyages, il venait avec des amis à lui. Ils ne buvaient pas beaucoup, semblaient bien s'entendre. Ils dînaient et riaient. J'ai commencé à sentir ses regards et ça m'a troublé. Il avait une façon de faire…Il semblait avoir oublié ma présence puis tout d'un coup il me regardait droit dans les yeux et m'envoyait des messages. Ce n’était pas vulgaire.  On s'est observés pendant deux mois. Et puis une fois, il a fait très mauvais. Une journée d'hiver particulièrement neigeuse. J'avais rendez-vous au café mais mes deux copains se sont décommandés. J’ai eu comme un pressentiment : il fallait que j’y aille. Vu les intempéries, ça s'est révélé compliqué mais il était là, seul lui-aussi. J'ai été comme électrisé. Il m'a fait signe de venir m'asseoir à sa table et j'y suis allé.  On a parlé un peu et il m'a dit qu'il habitait à côté. C'était une invite claire mais ça m'a plu. Il m'a embrassé dès que la porte a été refermée et m'a pris presque tout de suite. J'ai beaucoup aimé. Il a très bien fait les choses. Je l'ai revu souvent. Je me suis senti amoureux. Peut-être que je l’étais. Il était  polyglotte, et grand voyageur et il  avait beaucoup lu. Il était à la fois tendre et intransigeant et j'aimais cela. Dans l’amour physique, il était très directif. Et puis, il a montré un autre visage et j’ai eu envie qu’il meure.

Il se tut un moment et son regard qui avait vagabondé se posa de nouveau sur Julian, qui s’était écarté de lui. Celui-ci, encore vindicatif, sentit sa colère reculer.

- Peut-être qu’il n’aurait pas dû…Il avait divorcé, sa femme l’avait trouvé au lit avec un type, sa fille ne lui parlait plus. Il avait des problèmes d’argent. Son ex-femme le harcelait. Il m’a raconté tout cela et je ne savais pas quoi faire, quoi dire…Je le voyais toujours beaucoup. Physiquement, c’était très fort et ça me suffisait. Ses déclarations d’amour, ses vœux pour l’avenir, je ne savais ce que je devais en faire. Elles me tétanisaient, peut-être qu’il devenait véhément…Et puis, Sonia est arrivée dans le corps de ballet. Elle m’a très vite repéré. J’étais une proie. Elle voulait, elle voulait tellement…Mais pas comme lui, non, pas comme lui…

Il secoua la tête.

- Il m’a poursuivi à la fin, il était tout le temps après moi. Il m’attendait devant le théâtre, devant chez moi. Il commençait à comprendre pour elle, oui, c’est ça, il se rendait compte et ça lui était insupportable. Il le disait d’ailleurs que ça et le reste, c’était plus qu’il n’en pouvait supporter. Si j’avais su, si j’avais su ce qu’il ferait, je n’aurais pas…non, je n’aurais pas fait comme ça…

C’était une longue confession mais Julian ne faisait rien pour l’interrompre, rendant plus vive la souffrance d’Erik.

- Il a voulu aller voir sa sœur dans le sud du Danemark et il a dit qu’il irait en voiture. C’était une période insupportable où il refusait toute idée de rupture. Il m’a dit, avant de faire ce court voyage : « imagine que je trouve la mort, il y a tant d’accidents de voitures ! Ce serait un soulagement, hein, Erik ! Tu te sentirais libre et cette putain serait contente ». Je n’ai rien répondu mais j’ai pensé que oui, ce serait bien. Et il ajouté : « De toute façon, tu ne t’intéresses plus qu’à elle alors, ça ne te viendrait même pas à l’idée que tu as une part de responsabilité dans ma mort ! ». J’ai dit qu’il reviendrait en pleine forme, qu’il se faisait des idées mais je pensais le contraire. C’était un très grave accident. Il y a eu des articles dans les journaux. Il était l’une des victimes…En un sens, il avait raison, ça m’a libéré pour Sonia, même si elle m’a laissé tomber. Mais quand même. Il n’a rien fait pour éviter de mourir. Il s’est laissé aller.

Il soupira. Il était vraiment dans l’offense. Celle qu’il l’avait frappé et celle qu’il avait infligée.

- Quel sens ça pouvait avoir ? Il criait, il pleurait, il suppliait au téléphone. Je voulais qu’il meure. Il est mort.

Il ne parla plus et alla s’asseoir au bord du lit. Julian, qui l’avait laissé parler, redevint directif :

- Regarde-moi.

Erik lui obéit. Julian le scruta avec une froideur si intense qu'il se sentit mis à nu comme jamais. Lui qui s'était si attaché à ne présenter au décorateur  que des images de lui choisies à Londres, comprenait qu'il avait dérapé à New York et qu'il se trouvait maintenant dans une totale exposition face à un homme dont il connaissait le pouvoir.

- Tu as peur de ce que tu as fait, hein ?

Erik se mit à pleurer silencieusement et le visage de Julian sembla se détendre. La violence qui l'avait animé disparut mais il resta  dubitatif.

- Le petit soldat pleure ? Il commet une faute, là.  Il ne faut jamais dire qu’on a su humilier et c’est ce que tu as fait avec lui et avec elle…

Erik hocha la tête en signe de dénégation et ne pleura plus. Son visage prit une teinte cireuse et il eut un gémissement déchirant. Son ami, bien qu'il ait adopté un masque froid, fut lui-même bouleversé  car la cruauté appliquée à un être aimé n'engendre que la désolation. Il pleurait d'avoir frappé Erik et d'avoir pris de plaisir à le faire mais savait qu'il n'y avait aucun retour.

- Sans compter qu’ensuite, on en arrive à moi…

 Le jeune homme  en un instant, comprit.

- Tu m'as haï pour ce que j'ai fait et maintenant je peux faire de même pour toi. Est-ce pour cela que nous sommes là?

- Peut-être que tu ne le « dois » pas mais tu peux, oui, tu peux me haïr pour ce qui vient de se passer.  C'est le mieux que tu puisses faire. Les sentiments les plus simples dédouanent vite...

 La frayeur habitait encore Erik. L'intelligence pénétrante de Julian le transperçait :

 - Tu penses qu’ils ne sont pas vengés de toi et ça te rend coupable. Tu dansais mieux qu’elle et elle est partie par dépit. Tu étais plus jeune que lui et il n’avait aucune chance de te récupérer. Ça a juste mal tourné pour lui. Moi au moins, je ne me suis pas laissé faire.

 - Tu m’as humilié à ton tour. Tu l’aurais fait de toute façon…

 - Non, mais il fallait rester idéal. Il n'a jamais été question d'humilier un beau jeune homme et un très bon danseur et encore moins ce jeune charmeur avec qui j'ai tant aimé parler à Londres. Mais quelqu'un qui s'est montré arrogant, m'a violemment rejeté et a ridiculisé mes sentiments avec désinvolture et cruauté, oui !

 - Chez toi, dans ce bel univers, j'étais en colère ...

 - En colère ? Bien sûr. Tu as touché à mon image publique. Quelle absence de respect ! Nous nous connaissions.  Quelle violence !

 - Ce qui a eu lieu ici n'a rien mais rien à voir avec l'amour !

 - C’est un fait.

 -Tu t’acharnes !  Ce n'est pas, ce n'est pas normal ! Que peut-il en sortir d'autre de cette confrontation que de la haine ? Dis-moi !

 - Demande pardon. Si tu ne le fais cette nuit, il faudra  de toute façon que tu le fasses…

 Erik baissa la tête et gémit. Il était déchiré.

 - Je ne comprends pas. Je ne sais pas. Je t’en prie…

 Toute dureté disparut du visage de Julian. Si le danseur, son danseur, était un homme à la fois très seul et redoutablement fort, il l’était lui-aussi.

 - Tu me pries… C’est bien. Tu vois, tu y arrives.

  Posant sur le jeune homme défait un étrange regard non dénué de compassion, il dit :

 - Tu es tourmenté, mon Erik…

 - Oui. Il n’y a pas de normalité, de bonnes actions, de bonnes amours…

 - Elle est partie et ce n’est pas risible, mais elle le cœur sec. Lui, c’est plus complexe.  ! Tu es très jeune et je n’ai de lui que ce que tu m’en dis. Peut-être était-il simplement au bout. Tu es dans la confusion.

 - Pas sur scène. Je vis !

 - Oui mais tu es aussi sur terre et tu m’as fait mal. Je suis Julian Barney, on ne me traite pas ainsi. Allons, reviens à toi !

 - Tu as bien vu que je ne t’aime pas !

 - Il ne faut pas confondre la normalité qu'on tente d'ériger en modèle et ce que nous sommes, ou, en tout cas, ce que je suis. Tu crois que ce qui vient de se passer n’a rien à voir avec l'amour ? Pour beaucoup de monde, non mais pour moi, si.

 - Moi, je ne sais pas.

 -Peut-être mais il va bien falloir que les réponses t’apparaissent car là, il y a beaucoup de questions...

 Puis, il ajouta :

 - Ce lieu est étrange et la nuit est avancée. Tu dois rentrer. Prends un taxi.

 - Oui.

 - Ta carrière est très belle. Et tout en toi est beau. Si beau. Ne l'oublie pas. Je t'admire. Au revoir bel Erik.

 - Au revoir Julian.

 Erik mit longtemps à rentrer. La circulation était dense. Il ne dansait pas ce soir-là. Quelques semaines plus tard, il était dans une belle librairie new-yorkaise et il lut dans un roman dont il fit l'achat une phrase qui le troubla profondément :

 « La honte n'a pas pour fondement une faute que nous aurions commise mais l'humiliation  que nous éprouvons à être ce que nous sommes sans l'avoir choisi,  et la sensation insupportable que cette humiliation est visible de partout. » 

 C'était une journée d'octobre assez belle, avec un arrière-goût d'été indien. Renversant la tête en arrière pour que le soleil caressa son visage, il pensa à Julian et à lui-même et il dit : « oui, bien sûr que oui ! ».

  Dans le même temps, il lui sembla entendre le Bostonien au visage dur. Il ne prononçait qu'une seule phrase, toujours la même et il disait : « Je t'aime ». Et, chaque fois qu'il la prononçait, tout le monde se retournait. Ce devait être aussi parce que lui, Erik, disait, de gré ou de force, « Je t'aime aussi ».