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Clive, rencontré fortuitement, se révèle double 

et cruel : il est l'envoyé de celui qui 

se venge. L'outrage est renvoyé...

 

 A peu de temps e là, Clive devint insistant. Le faire à trois lui paraissait inévitable. A chaque fois, Erik éluda et Clive n'insista pas trop. Conscient qu'Erik n'aimait pas qu'il fût vulgaire, il se contrôlait. Physiquement, ils étaient très ajustés. Clive était parfois brutal mais dès que son jeune amant lui demandait de se modèrer, il obtempérait. Après toit, Cet Américain était fade et sans grande conversation mais il restait rassurant car très éloigné de son univers. Un jour cependant, alors qu’ils venaient de faire l’amour, le téléphone sonna dans le studio. Il fut surpris que son amant allât répondre. Ce fut une brève conversation. Quand ils se parlèrent de nouveau, Clive évoqua le propriétaire du studio.

- Tu lui plairais.

- Quoi ?

- Oui. C’est un bon copain et il a le sang chaud.

- En quoi, ça me concerne ?

- Mais j'ai suggéré...

- Encore ! Je ne veux pas.

- Oh, allez !  Tu prends mal une remarque de rien du tout ! Je me tais et on refait l’amour.

A la rencontre suivante, le sujet revint une fois encore. Clive insista tant et tant que le jeune homme finit par céder. Quelques jours plus tard, il se trouva face à face avec Tom, un italo-américain d’une quarantaine d’années, peu séduisant et peu souriant. Clive, qui n’avait plus du tout la même réserve, se montra direct :

- Tu sais, ne pas  le remercier serait indélicat puisqu’il nous a laissé le champ libre pas mal de fois. Ce studio est à lui, après tout ! 

 Erik eut un rire hautain. Il refusait  de nouveau, choqué par l'empressement des deux hommes.

- Il n’est pas question que je…le remercie...

Clive eut ce même rire vulgaire qu’il avait eu, lors de leur première rencontre:

- C'est trop tard là. Tu as dit "oui".

Tom le regarda crûment, lui adressant une invite si vulgaire et si directe qu’Erik tressaillit. Comme il se dirigeait vers la porte, la voix de l’italo-américain le rattrapa :

- C’est fermé. Tu ne pars pas. On va passer du bon temps.

Sidéré, Erik les regarda l'un et l'autre et soudain, tout devint clair. Il n’y avait aucun hasard. Sans qu’il sache comment il avait procédé, Julian s’était arrangé avec l’un et avec l’autre. Ils avaient dû se rencontrer. Stupéfait et meurtri,  le danseur lutta un moment contre lui-même :

- Ouvrez cette porte. On en reste là.

- Ne rends pas les choses plus  difficiles. On a tout ce qu’il faut pour te satisfaire.

Le danseur ne sut pas pourquoi il abdiqua si vite mais il céda, sans qu’aucune violence ne fût nécessaire. Il laissa les deux hommes lui retirer ses vêtements, le caresser et l’exciter avant d’atteindre le plaisir. Ce fut long et assez vil. Puis, sans qu’aucune parole ne fût échangée, chacun se rhabilla. Tom partit le premier et Erik resta avec Clive.

- Tu connais un décorateur d’opéra, c’est cela…

- Qui te connaît aussi, oui. Il m’a dit que ça pourrait le faire…

- Pourquoi avoir accepté ce rôle ?

Clive lui jeta un regard froid puis ricana.

- Et l’autre, le studio est à lui ?

- Non.

- Vous avez reçu une compensation ?

- Oui, c’était toi.

- De l'argent aussi?

- Mêle-toi de ce qui te regarde.

 L’instant d’après, ils étaient dans la rue et Erik se retrouva seul, son compagnon tournant les talons et fonçant vers la station de métro.

Une image lui revint : il venait d’arriver à New York et il était allongé nu auprès de son ami, qui lui, était vêtu. Le sourire de Julian était léger mais le désir entre eux était d’une force immense. Ils se guettaient et s’attendaient. Erik  pensa à un texte qu’il aimait : « Dire qu'il est beau décide qu'il le sera. Reste à le prouver. S'en chargent les images, c'est-à-dire les correspondances avec les magnificences du monde physique. L'acte est beau s'il provoque et dans notre gorge fait découvrir le chant. Quelquefois la conscience avec laquelle nous aurons pensé un acte réputé vil, la puissance d'expression qui doit le signifier, force au chant. » C'était Jean Genet. Julian connaissait ces phrases lui-aussi.

Les jours suivants, il se sentit totalement vide. Il ne pouvait parler à quiconque : qui aurait compris ? Le silence peut être assourdissant et pendant cette période, il le fut. Le jour, il travaillait plus que de mesure pour ne pas penser.  Le soir, il se préparait pour aller la représentation qu’il devait assurer et entrait en scène. La nuit, il se réveillait en sursaut et vomissait.

Il  commençait à moins souffrir de cette vengeance cynique  quand, sortant du théâtre un soir, quelques semaines après l’écœurant dénouement de sa rapide liaison,  il se trouva face à Julian et fut comme tétanisé. Entouré de danseurs qui utilisaient comme lui la sortie des artistes, il escompta que l’un d’eux prendrait un taxi avec lui pour rentrer mais personne ne parut d’accord. Il hâta le pas vers la tête de taxi mais la voix de Julian le rattrapa.

- Il faut qu'on parle et c’est maintenant.

- Non.

- Ne te dérobe pas !

Julian  faisait maintenant face au danseur. Il avait l'air très sûr de lui, voulant sans doute vérifier à quel point il avait pris sa revanche. Sa voix était pleine de force et vibrante d'orgueil.

- On va prendre celui-là.

Il arrêta un de ces taxis jaunes si courants à New York et serra le bras d’Erik qui rechignait à monter avant de s’installer avec lui à l’arrière. Durant le trajet, le danseur s’obstina à ne regarder que la route lumineuse devant lui ou la nuque du chauffeur. Il ne demanda rien. Julian, qui aurait aimé plus d’émotion, garda son aplomb et sa froideur :

- Je t'avais prévenu.

- Je penserais que tu toucherais à ma carrière....

- Je ne peux pas faire cela. C'est une question d'éthique. Et tu n'as rien demandé de public...

- il mest venu à l'idée que tu me nuirais d'une autre façon, dans ma vie sociale ou à travers ma famille...

- J'y ai pensé mais ça c'était mieux. N'oublie pas que tout est privé. Au début, Clive t'a plu, non?

Erik soupira mais son interlocuteur ne se démonta pas.

- Tu t'y entends pour pousser à bout, non? Alors, à quoi t'attendais-tu ? Tu n'as tout de même pas pensé que j'avais dit des paroles en l'air...

- Je n'ai pas fait le lien entre Clive et toi.

- Hein! Tu vois. Moi-aussi, je suis retors ! Dis-moi: tu as dû aimer le scénario ! La rencontre fortuite qui n’en est pas une, c’est bien trouvé, non ?  Et eux, ils t’ont convenu ? Avoue que  Clive et Tom, ça vaut la peine !