peinture faite par bowie

Erik, seul depuis des mois, se laisse tenter

par Clive, "un homme ordinaire"...

 Il en devint si tendu qu’il en devint irritable sans motif puis, au moment où il finissait par se dire que Julian avait parlé dans le vide, il les rencontra l’un après l’autre. C'était un dix octobre, il s’en souvint longtemps et il déjeunait dans le Bronx loin des beaux quartiers dans une cafétéria bondée, proche d’une exposition qu’il voulait voir. Clive avait la quarantaine bien entamée et l’allure d’un cadre moyen fatigué. Il était volubile et sympathique et se retrouvant assis en face d’Erik, il fut bavard. Lui-aussi  voulait voir l’exposition.

- Ce n’est pas que l’art contemporain me passionne mais j’ai une fille de quinze ans qui me reproche mon ignorance !

- Alors c’est pour cette raison que vous voulez voir toutes ces sculptures et ces tableaux !

- J’adore ma fille. Elle me rend fou, vous savez. Elle fait de la danse classique depuis trois ans. Il paraît qu’elle est douée. Ça la rend exigeante avec moi ! Vous comprenez ça, vous ?

- Je n’ai pas d’enfant.

- Non, la danse classique ! Je me demande vraiment comment ça a pu germer dans sa tête !

Erik se mit à rire mais son interlocuteur parut désappointé :

- Vous vous amusez ! Vous savez, ça  ne m’aide pas beaucoup !

- En fait, je suis danseur classique. C’est ma seule raison de vivre.

- Non, oh ça alors ! Vous dansez ici, à New York ?

- Oui.

- Je peux vous demander où ?

- Au New York city ballet.

- Ah mais ce n’est pas vrai ! Elle va être folle de joie ! Et vous, enfin, votre position …Je veux dire…

- Je suis étoile ; danseur soliste, si vous préférez.

- Incroyable !  Il faut qu’on parle !

- Oui mais je veux voir l’exposition…

-  Ah mais bien sûr ! On peut discuter en même temps, non ?

Ils s’y rendirent. Erik fut peu sensible à ce qu’il vit, tout lui paraissant bien trop intellectuel. De toute évidence, Clive, ayant des comptes à rendre en rentrant chez lui, était très attentif à ce qu’il voyait mais dépassé. Il ne quittait pas des yeux Erik, avec lequel il plaisantait sur ses difficultés à appréhender l’art moderne.

- Franchement, je n’y comprends rien. Quel est le message ?

- Tout sera vendu très vite, ce sont de jeunes artistes lancés. Comprendre ? Pas vraiment.

Parallèlement, il lui lançait des appels muets qui n’étaient pas difficile à interpréter mais, restant prudent, le danseur resta très circonspect. Comme il se dirigeait vers la station de métro la plus proche, il ne fut pas surpris que Clive insistât pour qu’ils se parlent de nouveau.

- Elle s’appelle Laura. Il faudrait vraiment m’en dire plus. Par exemple, vous n’êtes pas Américain, à l’origine…

- Je viens du Danemark.

- Ce qui serait bien, c’est qu’on s’appelle. Elle aura des questions quand elle saura ça.

Souriant, maladroit, Clive n’avait rien d’un homme inquiétant. Il était marié, père de famille et ne ressemblait à tous ces hommes « normaux » en milieu de vie, que l’on rencontre partout, son attirance non voilée pour les hommes jeunes étant apparente quelquefois. Erik n’avait jamais vu Julian qu’entouré de snobs, qu’ils fussent ou non jeunes. Il ne lui vint donc aucun soupçon. Il nota le numéro de téléphone de ce vendeur de polices d’assurance et le revit quelques jours plus tard dans un restaurant chinois en compagnie d’une adolescente longiligne aux grands yeux bruns. Père et fille se ressemblaient peu physiquement mais avaient la même façon d’être paradoxale : ils pouvaient être timides à certains moments puis totalement intrusifs à d’autres. L'adolescente, elle, était aux anges :

- Dès qu’il m’a parlé de vous, j’ai compris ! J’ai su que vous étiez Erik Anderson. Je connais le nom des danseurs qui ont les rôles importants au New City ballet et vous, je vous ai vu danser une fois ! Vous êtes magnifique et les critiques sur vous sont toujours élogieuses !  Qu’est- ce que je suis contente ! Ma mère va être folle car j’étais avec elle quand je vous ai vu sur scène…

Elle était intarissable :

- Vous maîtrisez l’entrechat-huit ! J’aimerais tellement….Et vos arabesques, vos pirouettes…Vous savez, je…

Son père dut la calmer. Erik promit de leur faire avoir des places et l’euphorie régna. Quand ils se séparèrent, Erik eut la légèreté de donner à ce père de famille américain, son numéro de téléphone. Celui-ci ne tarda pas à l’appeler :

- Ecoute, dès que je t’ai vu au restaurant, ça a commencé et dans ces salles pleines de toiles et de dispositifs sonores, j’essayais de penser à l’art mais il n’y avait que le désir. Tu comprends ?

- Oui.

- Je pense à toi, moi qui suis si banal. C’est pareil pour toi ?

- Un peu…

- Tu vis seul, à ce que j’ai compris et…

- Non, on ne peut pas se voir chez moi.

- Tu es méfiant, je peux comprendre mais moi, je suis marié !

- Je sais mais tu ne peux venir chez moi.

- Tu es très désirable, Erik. Laisse-moi trouver une solution…

 Il la trouva si vite qu'Erik en fut impressionné.

- Un studio. Rien de terrible mais c'est discret...

Ils s’y rendirent. 

- C'est moche, hein?

- Non, ça va.

- Hein? Tu trouves que ça va...Tu es gentil, Erik ! En plus,on est dans le Bronx...

- Ne t'inquiète pas avec ça...

Depuis qu’il avait quitté Julian, le danseur faisait preuve d’une extrême prudence et se maudissait d’avoir été aussi inconscient quand il était encore dans son appartement. Sain dans ses attitudes, régulier dans son mode de vie, il ne s’autorisait pas grand-chose mais, rieur et direct, Clive ne lui semblait pas dangereux. C’était un homme banal qui ne semblait pas curieux. Physiquement, il était massif. Il devait avoir une sexualité un peu brutale mais très ardente...

Erik donna le signal et ils se déshabillèrent. Ensuite, ils s’étreignirent en silence, gémissant de temps en temps et soupirant. Quand ils eurent fait l’amour deux fois, Erik se laissa envahir par une sorte d’apaisement. Il n’avait pour intention d’avoir une liaison avec quelqu’un d’aussi terne et loin de son univers que ce Clive mais il savourait le fait de se laisser aller, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Le décor du studio était triste à force d’être banal, des affiches évoquant des stars américaines des années cinquante jouxtant de frêles étagères remplis de livres quelconques et des bouquets de fausses fleurs, mais en en ces instants-là, il lui plaisait. Les semaines passèrent et le danseur trouva très viable cette liaison. Une après-midi où, détendu, il restait allongé près de cet être sur lequel il savait très peu, il y eut une première anicroche.

- Tu fais comment ?

- Pour quoi ?

- Pour vivre ce que tu vis là. Tu as une femme et une fille.

- Ah oui…

- Comment ça, ah oui ?

- Enfin, je veux dire que je prends mes précautions et je suis sélectif aussi. Toi, tu me plais même si la réciproque n’est pas vraie.

- Qu’est-ce que tu en sais ?  Je ne me suis pas forcé pour venir ici.

Clive se leva brusquement du lit et se mit de rire vulgairement.

- Oh que non ! Ah, il n'y a pas eu besoin de te pousser !

Déconcerté, Erik regarda Clive rire lourdement.

- C'est drôle?

-Dis, Erik, tu caches bien ton jeu quand même. Je finirais par croire que je pourrais t'emmener dans une partouze...C'est que tu en as de l'appétit !

Le visage de Clive reflétait une veulerie et une vulgarité qui, jusqu'alors, étaient restés discrètes. Erik en fut choqué et il fut pour la première fois  traversé par un soupçon. Et si ce Clive ne s’était trouvé sur sa route par hasard ? Troublé, il se leva lui-aussi et chercha ses vêtements. 

- Qu’est-ce qui t’arrive ?

Clive marquait un évident embarras.

- Il faut que je passe chez moi avant d’aller au théâtre.

L’homme cependant secoua la tête.

- Non, tu ne sais pas qui je suis et tu n’as pas confiance. Je suis sûr que tu peux rester encore…

- Je ne veux pas.

- Je ne suis pas raffiné. Bon, hein, tu le sais ça?

- Je ne pensais pas à ce point...

- Viens, on va baiser.

- Non.

- Si !

L'instant d'après, Clive le poussait sur le lit. Erik se laissait faire mais le doute était en lui...