TABLEAU ANCIEN JEUNE HOMME

 

Erik reçoit sa mère à New York. elle

adore tout ce qu'elle voit..

Il lui dit de lui parler en danois tout autant qu'en français et elle le fit. Les inflexions du danois lui manquaient et sa nostalgie, qu'il ne définit pas vraiment, émut sa mère.

- Tu te souviens, ta méthode pour apprendre le danois quand tu es arrivée à Copenhague. Tu m'as lu les phrases... » Han er glad » pour « je suis content » et « han er amerikansk » pour « je suis américain ». C'est moi, maintenant : je vais devenir américain. Parle-moi, comme là-bas ! Je regrette le Danemark. Je voudrais être là-bas mais ici ma carrière, ici, est en plein essor !

- C’est très bien ! Tu as eu un tel acharnement !

- Tu viendras me voir. C'est une très belle salle. Y danser est un privilège !

- Oui, je viendrai et on ira partout !

Et ils furent contents. Claire, pendant les six semaines qu'elle resta, ne fut jamais pesante. Elle avait établi la liste de ce qu'elle voulait voir et faire et s'y tint. Les amis d'Erik la trouvèrent charmante et ils la prirent en charge quand ils le purent. Erik visita Manhattan à pied avec elle et elle sembla curieuse de tout. Elle était saine, pensait Erik, saine et forte. En même temps, elle était directe. Un soir qu'il dînait ensemble dans l'appartement, un des soirs où il n'était pas sur scène, elle lui dit.

- Erik, tu sais, je n'ai jamais abordé avec toi ce genre de sujet mais je t'observe et je fais attention dans la rue où au restaurant à qui te regarde le plus. Tu attires les femmes mais je crois que tu aimes mieux les garçons, tu veux qu'on en parle?

- Je ne suis pas sûr. Je veux dire : on peut en parler mais je ne te dirai rien de décisif.

- Tu  peux être très amoureux d'une femme ?

- Oui, assurément. Tu sais bien, Sonia.

- Et une femme anglaise ? Tu y as fait allusion.

- Ce n'était pas aussi fort mais c'était très beau.

- Et physiquement car ça compte aussi, tu penses que...

- Je pense quoi ?

- Les hommes t'attirent plus ?

- En ce moment, personne ne m'attire.

- Tu ne réponds pas.

- Si. Les hommes. Physiquement.

- Et les femmes ?

- J'aime tellement leur compagnie. Elles peuvent être douces. Elles sont idéales, en fait.

- C'est une belle façon de dire les choses. Dis-moi, ici, il y a eu beaucoup de « physiquement » ?

- J'ai arrêté.

- Ici, un homme t’a donné de l'affection ou plus ?

- Oui, il m'a donné plus mais il n'y a pas de suite.

- Tu ne le vois plus ?

- Non.

- Tu voudrais quoi ?

- Mais tout !

- Oh, simplifie-toi ! On ne peut pas avoir tout le monde !

- Dans mon rêve, je rencontre  une danseuse ici et je me marie. On a des enfants blonds.

- Et ta femme est américaine ?

- Pas forcément.

- La femme charmante et les enfants blonds te feraient-ils tirer un trait sur les garçons ?

- Oui, ce serait mieux.

- Ce serait mieux, en effet, mais tu n'en es pas sûr.

Claire regarda attentivement le beau visage de son fils puis elle dit :

- Tu sais, quand tu étais petit, tu rêvais tant et même quand la danse t'a pris et que tu as tant travaillé, tu as gardé cette part de rêve. Je ne devrais pas te dire ça mais c'est un côté de toi qui m'inquiète. Je ne sais si tu prends bien en compte les dangers qui peuvent t'entourer et les difficultés qui peuvent naître du fait qu'on n'affirme pas ses choix. Là, je ne te parle pas de tes choix professionnels mais de ta vie intime. Tu ne pourras vivre sans souffrir beaucoup dans une sorte d'entre-deux et quoi que tu en dises, Erik, tu louvoies. Il te faudra choisir. Quand bien même ta souffrance irait diminuant dans ce type de situation, parce que, malgré tout, tu t'en accommodes, ce sera l'autre qui sera accablé. Le comprends-tu ?

- Oui, certainement...

- Je t'en prie, ne te referme pas.

- Maman, on arrête cette discussion.

- Oui mais tiens compte de ce que je t'ai dit. Je ne parle pas en l'air. Maintenant, on va au Modern Art et à la Fondation Guggenheim. Je sens que je vais adorer et y retourner plusieurs fois avant de partir.

Les jours filèrent et il se débrouilla pour qu'elle vît les villes voisines. Elle alla à Philadelphie, à Washington et plus au nord à Boston et à Portland. Elle vit les petites villes côtières et acheta des vêtements, des objets et des produits alimentaires. Charmée, rieuse, elle ne logeait pas toujours dans le loft, ayant été adoptée par les amis d'Erik. Jennifer prenait grand soin d'elle. Elle recula son départ avec son assentiment et quand celui-ci se profila, la troupe se préparait à partir pour le festival d'été à Saratoga. Elle demanda à son fils de la conduire dans un restaurant élégant qui venait d'ouvrir près de Central Park. Il acquiesça. C'était un lieu très chic, avec des boiseries, de grandes baies vitrées, des banquettes en cuir et des tables de bois. L'ensemble était sobre, nappes et serviettes étant blanches. Il y avait des éclairages d'angle et des bougies sur les tables. Pour créer une atmosphère inattendue qui laissait penser que malgré un style très urbain on était loin de la ville, on avait placé devant les baies vitrées, de grandes haies vertes qui créaient une illusion de jardin. C'était un beau lieu et Claire fut admirative.

- Oh, ça me plaît ici ! Tu vois, Erik, j'avais raison !

- C'est un des lieux où il faut se montrer à New York !

- Et tu te montres dans ce genre d'endroit, j'espère ?

- Oui, ça m'arrive.

Il fut heureux. Puis sa mère voulut le voir. Elle lui manquait infiniment, celle qu'il voyait encore comme la jeune femme de son enfance, jolie et têtue. Elle n'aimait pas mentir, il adorait cela chez elle et elle était  tendre, avisée, bavarde souvent et observatrice. On était mai 1986. Il alla la chercher à l'aéroport Kennedy et quand il la vit apparaître, en jeans, avec une belle veste de demi-saison prune et rose, des bottines au pied, il la trouva si blonde et si heureuse qu’il ne put s'empêcher de rire tendrement.

 - Maman !

 - Tu es venu me chercher en taxi, j'espère !

 - Non, en voiture.

 - Oh non, Erik ! Les taxis new-yorkais et la télévision danoise, tu connais le problème. Moi, je voulais arriver dans un feuilleton. On aurait pris le taxi, il y aurait eu une poursuite...Je m'amuse ! Ceci dit, toutes ces émissions en anglais nous font apprendre la langue plus vite mais bon. Tu as une belle voiture, dis-moi !

 - Une belle  Ford, c'est vrai. Je viens de l'acheter.

 - Magnifique. D'autres choses coûteuses ?

 - Le rêve américain, tu veux dire ?

 - Oui !

 - Je projette d'acheter le loft que tu vas voir, sinon, mon argent est placé. C'est tout. Ah, j'achète des livres d'art et je vais de temps à autre chez un grand couturier ou un grand coiffeur. Ce dernier détail fera certainement plaisir à  mon père !

 - Certainement ! En tout cas, c'est déjà bien.

 - Oui, maman.

 Il conduisait prudemment et elle regardait autour d'elle. Elle était venue plusieurs fois aux États-Unis quand elle était plus jeune mais tout semblait la surprendre. Elle parlait vite et en français. Il débordait d'amour pour elle. Elle était la jeune mère du premier appartement, la maquilleuse, la lectrice des autres temps. Il était toujours étonné de lire des témoignages de jeunes hommes ayant eu des problèmes avec leur mère. Avec la sienne, c'était facile. Elle parla de Kirsten qui voulait le voir aux USA, d'Else qui était mannequin en Allemagne et gagnait bien sa vie et de Marianne qui avait bifurqué vers le théâtre et qui ne s'en sortait pas si mal. Elle parla de Svend aussi. D'Erik, il était fier. Elle fut admirative.

 - Tout le monde t'écrit !

 -Je réponds ! Je réponds toujours ! Je sais pour ma sœur aînée et je lui ai dit de venir. Ma jolie jeune sœur fait des photos de mode, je sais ça et l'autre est comédienne de théâtre : elle sait ce qu'elle veut. J'ai même écrit plusieurs fois à mon père. Donc, les relations sont maintenues !

 Quand elle vit son loft, Claire fut surprise puis charmée : au fond, en utilisant les meubles en bois clair et en jouant sur la lumière, son fils n'était pas loin du Danemark. Elle adora la partie chambre, la partie living, la barre et les miroirs. Dans toutes les maisons, on mettait des cloisons et on créait des  compartiments. Dans un espace comme celui-ci que créait Erik, on pouvait aller et venir et la lumière était là toujours, c'était bien. Des séparations factuelles étaient créées par des étagères, une draperie. On pouvait donc dormir et rêver sans crainte d'être observés. La ville, trépidante, s'entendait peu et le ciel, à cette hauteur, prenait le pouvoir.

 - Il y a un ascenseur, normalement ?

 - Oui.

 - Il est en panne ?

 - En réparation…

 - Cinq étages à pied !

 - Le Royaume des cieux, ma chère maman !

 Il lui dit de lui parler en danois tout autant qu'en français et elle le fit. Les inflexions du danois lui manquaient et sa nostalgie, qu'il ne définit pas vraiment, émut sa mère.

 - Tu te souviens, ta méthode pour apprendre le danois quand tu es arrivée à Copenhague. Tu m'as lu les phrases... » Han er glad » pour « je suis content » et « han er amerikansk » pour « je suis américain ». C'est moi, maintenant : je vais devenir américain. Parle-moi, comme là-bas ! Je regrette le Danemark. Je voudrais être là-bas mais ici ma carrière, ici, est en plein essor !

 - C’est très bien ! Tu as eu un tel acharnement !

 - Tu viendras me voir. C'est une très belle salle. Y danser est un privilège !

 - Oui, je viendrai et on ira partout !

 Et ils furent contents. Claire, pendant les six semaines qu'elle resta, ne fut jamais pesante. Elle avait établi la liste de ce qu'elle voulait voir et faire et s'y tint. Les amis d'Erik la trouvèrent charmante et ils la prirent en charge quand ils le purent. Erik visita Manhattan à pied avec elle et elle sembla curieuse de tout. Elle était saine, pensait Erik, saine et forte. En même temps, elle était directe. Un soir qu'il dînait ensemble dans l'appartement, un des soirs où il n'était pas sur scène, elle lui dit.

 - Erik, tu sais, je n'ai jamais abordé avec toi ce genre de sujet mais je t'observe et je fais attention dans la rue où au restaurant à qui te regarde le plus. Tu attires les femmes mais je crois que tu aimes mieux les garçons, tu veux qu'on en parle?

 - Je ne suis pas sûr. Je veux dire : on peut en parler mais je ne te dirai rien de décisif.

 - Tu  peux être très amoureux d'une femme ?

 - Oui, assurément. Tu sais bien, Sonia.

 - Et une femme anglaise ? Tu y as fait allusion.

 - Ce n'était pas aussi fort mais c'était très beau.

 - Et physiquement car ça compte aussi, tu penses que...

 - Je pense quoi ?

 - Les hommes t'attirent plus ?

 - En ce moment, personne ne m'attire.

 - Tu ne réponds pas.

 - Si. Les hommes. Physiquement.

 - Et les femmes ?

 - J'aime tellement leur compagnie. Elles peuvent être douces. Elles sont idéales, en fait.

 - C'est une belle façon de dire les choses. Dis-moi, ici, il y a eu beaucoup de « physiquement » ?

 - J'ai arrêté.

 - Ici, un homme t’a donné de l'affection ou plus ?

 - Oui, il m'a donné plus mais il n'y a pas de suite.

 - Tu ne le vois plus ?

 - Non.

 - Tu voudrais quoi ?

 - Mais tout !

 - Oh, simplifie-toi ! On ne peut pas avoir tout le monde !

 - Dans mon rêve, je rencontre  une danseuse ici et je me marie. On a des enfants blonds.

 - Et ta femme est américaine ?

 - Pas forcément.

 - La femme charmante et les enfants blonds te feraient-ils tirer un trait sur les garçons ?

 - Oui, ce serait mieux.

 - Ce serait mieux, en effet, mais tu n'en es pas sûr.

 Claire regarda attentivement le beau visage de son fils puis elle dit :

 - Tu sais, quand tu étais petit, tu rêvais tant et même quand la danse t'a pris et que tu as tant travaillé, tu as gardé cette part de rêve. Je ne devrais pas te dire ça mais c'est un côté de toi qui m'inquiète. Je ne sais si tu prends bien en compte les dangers qui peuvent t'entourer et les difficultés qui peuvent naître du fait qu'on n'affirme pas ses choix. Là, je ne te parle pas de tes choix professionnels mais de ta vie intime. Tu ne pourras vivre sans souffrir beaucoup dans une sorte d'entre-deux et quoi que tu en dises, Erik, tu louvoies. Il te faudra choisir. Quand bien même ta souffrance irait diminuant dans ce type de situation, parce que, malgré tout, tu t'en accommodes, ce sera l'autre qui sera accablé. Le comprends-tu ?

 - Oui, certainement...

 - Je t'en prie, ne te referme pas.

 - Maman, on arrête cette discussion.

 - Oui mais tiens compte de ce que je t'ai dit. Je ne parle pas en l'air. Maintenant, on va au Modern Art et à la Fondation Guggenheim. Je sens que je vais adorer et y retourner plusieurs fois avant de partir.

 Les jours filèrent et il se débrouilla pour qu'elle vît les villes voisines. Elle alla à Philadelphie, à Washington et plus au nord à Boston et à Portland. Elle vit les petites villes côtières et acheta des vêtements, des objets et des produits alimentaires. Charmée, rieuse, elle ne logeait pas toujours dans le loft, ayant été adoptée par les amis d'Erik. Jennifer prenait grand soin d'elle. Elle recula son départ avec son assentiment et quand celui-ci se profila, la troupe se préparait à partir pour le festival d'été à Saratoga. Elle demanda à son fils de la conduire dans un restaurant élégant qui venait d'ouvrir près de Central Park. Il acquiesça. C'était un lieu très chic, avec des boiseries, de grandes baies vitrées, des banquettes en cuir et des tables de bois. L'ensemble était sobre, nappes et serviettes étant blanches. Il y avait des éclairages d'angle et des bougies sur les tables. Pour créer une atmosphère inattendue qui laissait penser que malgré un style très urbain on était loin de la ville, on avait placé devant les baies vitrées, de grandes haies vertes qui créaient une illusion de jardin. C'était un beau lieu et Claire fut admirative.

 - Oh, ça me plaît ici ! Tu vois, Erik, j'avais raison !

 - C'est un des lieux où il faut se montrer à New York !

 - Et tu te montres dans ce genre d'endroit, j'espère ?

 - Oui, ça m'arrive.

 - Aussi bien vêtu que maintenant ? Tu as changé de type de vêtements. Maintenant, tu fais dans l'élégance discrète. Tu as raison car ça te donne beaucoup de classe. On t'a influencé ?

- Oui mais revenons aux endroits chic où je me montre de temps en temps. Ce restaurant vient d'ouvrir et je le découvre avec toi !  Jusque-là, c'est vrai, je t'ai montré des lieux plus classiques.

- Mais dis-moi, qui vient ici ?

- Ici, des acteurs, des metteurs en scène, des gens de télé, des journalistes déjà lancés, des chanteurs à la mode...

- Ah, c'est bien ! Oh, mais je reconnais des acteurs !

- Oui, et des chanteurs ! Maman, tu es si drôle !

Un maître d'hôtel immense les installa à une table pour deux. Comme il s'installait, Il fut traversé par l'inquiétude. Était-ce une bonne idée de dîner là ? L'instant d'après, il avait oublié ses craintes et devisait avec sa mère qui disait avoir en effet reconnu plusieurs acteurs de séries américaines diffusées au Danemark. Erik se leva pour saluer le chef d'orchestre du théâtre et son épouse puis adressa un sourire déférent à un homme maigre et âgé qui n'avait pas l'air commode.

- Il est critique d'art. La danse classique est sa spécialité.

- Il a l'air un peu...

- Il n'a pas l'air. Il « est ». Il est horrible.

- Il dit du mal de toi.

Erik se mit à rire.

- Non, plus maintenant. Ça fait deux ans et demi que je suis là. Il s'est habitué.

- Tu es magnifique.

Erik prit le menu qu'un serveur lui adressait. Claire fit de même. Il ne vit pas tout de suite qu'elle avait les larmes aux yeux :

- Maman, ça ne va pas ?

- Quel danseur ! Quel merveilleux danseur, si aérien, si habité !

- Il y a beaucoup de danseurs étoiles. Der er mange dansere lærred!

- Oh, Erik, tu vois à qui ils te comparent et tu sais ce que tu es ! Comme ils t'admirent ou te jalousent, comme la critique parle de toi ! Comment Peter Martins te tient en estime et Jerome Robbins aussi !

- La saison prochaine, je danse "Le Sacre du printemps" et "Le Spectre de la rose". J'essaie de faire programmer L'Après-midi d'une faune. Si je peux danser tout cela, tu as vraiment raison...

- Alors, tu vois que je ne suis pas dans l'erreur!

- Quand même un peu...

Et il lui sourit malicieusement.

Le repas fut délicieux  et ils burent du champagne. Erik était fier de sa mère. Sobre dans une belle robe noire, ses belles jambes voilées de collants gris fumé, elle avait des escarpins aux pieds et portait de simples boucles d'oreille en guise de bijoux. Elle était allée chez le coiffeur et ses cheveux blonds joliment ondulés brillaient. Ses paupières étaient fardées de gris et ses lèvres d'un rouge un peu fort. Aucune faute de goût. Elle avait cinquante-six ans et restait belle, rayonnante. D'humeur joyeuse, elle lui dit :

- Eh bien, Erik, ça me fait plaisir de te voir manger ainsi : du foie gras, une viande et un dessert qui n'est pas une pomme ! Une vraie révolution.

- Tu m'as fait des plats danois et français ! J'ai tout mangé, vilaine !

- Oui, mais tu es frugal. Remarque, quand on te contemple, on se dit que tu as raison !

A la fin du repas, Pierre Gagnier, le français qui essayait de lancer son restaurant vint saluer quelques personnes et s'approcha de la table d'Erik. Avec Claire, il parla français. Elle était radieuse d'autant que son fils recevait des compliments et celui-ci se dit qu'il était bon que la visite de sa mère se terminât ainsi. Cependant, alors que le chef changeait de table, Claire vit Erik pâlir et se retournant, elle vit s'avancer vers eux un homme assez grand, vêtu avec recherche et dont l'attitude était imposante. L'homme avait aux lèvres un léger sourire. Erik, manifestement pris de court, prit sur lui et tenta de rester calme  tandis que l'homme prenait son temps pour observer sa mise et son attitude pleine de gêne. Il reconnaissait l'un des costumes qu'il avait offerts à son danseur et semblait apprécier qu'il le portât. Quand il parla, son ton fut mondain.

- Bonsoir, Erik, quelle bonne surprise ! Ça faisait un moment ! Je te vois sur scène très régulièrement mais il semble que nous n'allions plus aux mêmes soirées !

Erik réussit tout de même à rencontrer brièvement le regard de Julian et celui-ci le transperça. Il était mis à nu avec méthode. S'efforçant de rester calme, il sourit à sa mère :

- Maman, je te présente Julian Barney qui est un ami et aussi le prestigieux décorateur attitré du Metropolitan.

- Ah, bonsoir, monsieur Barney. Nous avons tout de même eu des places pour  Cosi Fan Tutte. J'ai adoré voir un tel spectacle dans une salle d'une telle réputation ! C'était excellent et vos décors sont gracieux !

- Madame, bonsoir. Je vois qu'Erik a une mère ravissante et pleine de classe et qui de plus parle un anglais parfait !  Vous êtes venue le voir ?

- Oui mais mon séjour s'achève. J'ai beaucoup aimé New York ! Il y a si longtemps que je n'y étais venue ! Et Erik habite tout en haut d'un immeuble ! C'est si singulier, toutes ces grandes baies vitrées ! On dirait qu'on habite dans le ciel !

- Merci pour vos compliments et pour cette ville. Quant au nouveau logement de votre fils, je ne le connais pas mais la description que vous en faites est intéressante !

- Mais vous êtes en relation. Certainement, vous aurez l'occasion de le voir !

- Espérons ! En tout cas, je suis enchanté de vous avoir rencontrée. Bonne fin de soirée et bien évidemment, de séjour. Je ne peux rester davantage. Je suis ici avec des amis et je dois les rejoindre. Au revoir madame.

Et regardant fixement le danseur, il ajouta sur le même ton mondain, un sourire de commande aux lèvres :

. Erik, on s'appelle ?

Le danseur avait détourné les yeux ne réussissant pas cette fois à soutenir le regard de Julian. Trop scruté, trop mis à nu, il n'en était pas capable. Quand ils burent leur café, le décorateur s'était éloigné. Erik vit bien que sa mère était embarrassée. Cet homme imposant, son fils. Il était des évidences... Elle eut cependant le tact de ne rien demander et le dîner se finit joyeusement. Julian avait eu le bon goût de choisir une table très éloignée de la leur et la disposition du restaurant était telle qu'ils ne se virent plus une fois installés. Quand Ils rentrèrent en voiture, sa mère parla des cadeaux qu'elle avait achetés pour sa famille et ses amis. Erik resta un interlocuteur bienveillant et tenta de donner le change mais une fois chez lui, alors que sa mère s'endormait, il ressentit une grande crainte. Il savait que derrière le masque mondain que leur avait présenté Julian, se cachait une cruauté et un désir de vengeance qui ne demandaient qu'à se concrétiser.

 Tôt ou tard, il serait convoqué et tôt ou tard, il serait contraint de quitter l'isolement heureux dans lequel il avait réussi à vivre pendant près d'un an. Son cœur se serra d'autant plus que, face à cette suite inéluctable, l’ambiguïté de ses attentes le terrassait. Allons, serait-il uniquement désagréable d'être humilié en retour par celui qu'il avait mis à terre ? A cette question, Il aurait aimé la force de répondre »oui », mais, il en était conscient, la réponse était en fait : « non, ce sera déroutant certainement, mais malgré la douleur, ce sera bon... »

Comme il était allé la chercher, il l'emmena à l'aéroport et, comme un clin d’œil, ils prirent un taxi. Sa mère se voulait gaie et encourageante et elle n'aborda aucun sujet fâcheux le dernier jour. Elle avait bien tenté de questionner sur Julian Barney mais il s'était contenté de dire que celui-ci l'ayant hébergé au départ s'était montré trop avide d'en faire son compagnon attitré. Cela ne suffisait pas, elle le sentait d'autant plus que cet Américain nanti et imposant avait déjà côtoyé son fils à Londres et qu'à l'époque, il le lui avait décrit comme un décorateur très brillant, venant d'une famille riche, soucieux de faire une pause en Angleterre mais surtout, la fête. Quelque chose ne collait pas...

Alors qu'elle se dirigeait vers la salle d'embarquement après l'avoir saluée, elle sembla prise de crainte et revenant rapidement vers son fils, elle l'enlaça.

- Erik, tu me promets que tu feras attention à toi ?

- Je te le promets.

- L'homme du restaurant et toi...

- C'est une histoire ancienne.

- On ne le dirait pas...

Il voyait bien qu'elle était frustrée qu'il ne lui ait rien dit de plus sur cet homme qui l'inquiétait. Comme il restait fermé, elle lui dit avec tendresse :

- Tu pourrais retravailler pour le Ballet Royal du Danemark, tu sais ?

- Je le sais, maman.

- Oh, je t'en prie. Souviens-toi de ce que je t'ai dit.

- Je me souviens, tout ira bien, maman. Bon voyage.

- Erik, attention à l'ombre. Elle peut être comme les vagues...

- Je suis résident ici et en règle. L'appartement sera à moi; je prends soin de moi-même. Pas d'ombre ! Maman, bon voyage. Mor, god tur !

Elle le quitta.

Il partit à Saratoga pour la deuxième année consécutive et il y fut bien. Ensuite, il alla en Louisiane et au Mexique avec Jennifer. C'était une fille saine, active et qui parlait de tout. L'été fut beau.