tableau New York

 

Erik reçoit sa mère à New York. elle

adore tout ce qu'elle voit..

 Puis sa mère voulut le voir. Elle lui manquait infiniment, celle qu'il voyait encore comme la jeune femme de son enfance, jolie et têtue. Elle n'aimait pas mentir, il adorait cela chez elle et elle était  tendre, avisée, bavarde souvent et observatrice. On était mai 1986. Il alla la chercher à l'aéroport Kennedy et quand il la vit apparaître, en jeans, avec une belle veste de demi-saison prune et rose, des bottines au pied, il la trouva si blonde et si heureuse qu’il ne put s'empêcher de rire tendrement.

- Maman !

- Tu es venu me chercher en taxi, j'espère !

- Non, en voiture.

- Oh non, Erik ! Les taxis new-yorkais et la télévision danoise, tu connais le problème. Moi, je voulais arriver dans un feuilleton. On aurait pris le taxi, il y aurait eu une poursuite...Je m'amuse ! Ceci dit, toutes ces émissions en anglais nous font apprendre la langue plus vite mais bon. Tu as une belle voiture, dis-moi !

- Une belle  Ford, c'est vrai. Je viens de l'acheter.

- Magnifique. D'autres choses coûteuses ?

- Le rêve américain, tu veux dire ?

- Oui !

- Je projette d'acheter le loft que tu vas voir, sinon, mon argent est placé. C'est tout. Ah, j'achète des livres d'art et je vais de temps à autre chez un grand couturier ou un grand coiffeur. Ce dernier détail fera certainement plaisir à  mon père !

- Certainement ! En tout cas, c'est déjà bien.

- Oui, maman.

Il conduisait prudemment et elle regardait autour d'elle. Elle était venue plusieurs fois aux États-Unis quand elle était plus jeune mais tout semblait la surprendre. Elle parlait vite et en français. Il débordait d'amour pour elle. Elle était la jeune mère du premier appartement, la maquilleuse, la lectrice des autres temps. Il était toujours étonné de lire des témoignages de jeunes hommes ayant eu des problèmes avec leur mère. Avec la sienne, c'était facile. Elle parla de Kirsten qui voulait le voir aux USA, d'Else qui était mannequin en Allemagne et gagnait bien sa vie et de Marianne qui avait bifurqué vers le théâtre et qui ne s'en sortait pas si mal. Elle parla de Svend aussi. D'Erik, il était fier. Elle fut admirative.

- Tout le monde t'écrit !

-Je réponds ! Je réponds toujours ! Je sais pour ma sœur aînée et je lui ai dit de venir. Ma jolie jeune sœur fait des photos de mode, je sais ça et l'autre est comédienne de théâtre : elle sait ce qu'elle veut. J'ai même écrit plusieurs fois à mon père. Donc, les relations sont maintenues !

Quand elle vit son loft, Claire fut surprise puis charmée : au fond, en utilisant les meubles en bois clair et en jouant sur la lumière, son fils n'était pas loin du Danemark. Elle adora la partie chambre, la partie living, la barre et les miroirs. Dans toutes les maisons, on mettait des cloisons et on créait des  compartiments. Dans un espace comme celui-ci que créait Erik, on pouvait aller et venir et la lumière était là toujours, c'était bien. Des séparations factuelles étaient créées par des étagères, une draperie. On pouvait donc dormir et rêver sans crainte d'être observés. La ville, trépidante, s'entendait peu et le ciel, à cette hauteur, prenait le pouvoir.

- Il y a un ascenseur, normalement ?

- Oui.

- Il est en panne ?

- En réparation…

- Cinq étages à pied !

- Le Royaume des cieux, ma chère maman !

 

Il lui dit de lui parler en danois tout autant qu'en français et elle le fit. Les inflexions du danois lui manquaient et sa nostalgie, qu'il ne définit pas vraiment, émut sa mère.

- Tu te souviens, ta méthode pour apprendre le danois quand tu es arrivée à Copenhague. Tu m'as lu les phrases... » Han er glad » pour « je suis content » et « han er amerikansk » pour « je suis américain ». C'est moi, maintenant : je vais devenir américain. Parle-moi, comme là-bas ! Je regrette le Danemark. Je voudrais être là-bas mais ici ma carrière, ici, est en plein essor !

- C’est très bien ! Tu as eu un tel acharnement !

- Tu viendras me voir. C'est une très belle salle. Y danser est un privilège !

- Oui, je viendrai et on ira partout !

Et ils furent contents. Claire, pendant les six semaines qu'elle resta, ne fut jamais pesante. Elle avait établi la liste de ce qu'elle voulait voir et faire et s'y tint. Les amis d'Erik la trouvèrent charmante et ils la prirent en charge quand ils le purent. Erik visita Manhattan à pied avec elle et elle sembla curieuse de tout. Elle était saine, pensait Erik, saine et forte. En même temps, elle était directe. Un soir qu'il dînait ensemble dans l'appartement, un des soirs où il n'était pas sur scène, elle lui dit.

- Erik, tu sais, je n'ai jamais abordé avec toi ce genre de sujet mais je t'observe et je fais attention dans la rue où au restaurant à qui te regarde le plus. Tu attires les femmes mais je crois que tu aimes mieux les garçons, tu veux qu'on en parle?

- Je ne suis pas sûr. Je veux dire : on peut en parler mais je ne te dirai rien de décisif.

- Tu  peux être très amoureux d'une femme ?

- Oui, assurément. Tu sais bien, Sonia.

- Et une femme anglaise ? Tu y as fait allusion.

- Ce n'était pas aussi fort mais c'était très beau.

- Et physiquement car ça compte aussi, tu penses que...

- Je pense quoi ?

- Les hommes t'attirent plus ?

- En ce moment, personne ne m'attire.

- Tu ne réponds pas.

- Si. Les hommes. Physiquement.

- Et les femmes ?

- J'aime tellement leur compagnie. Elles peuvent être douces. Elles sont idéales, en fait.

- C'est une belle façon de dire les choses. Dis-moi, ici, il y a eu beaucoup de « physiquement » ?

- J'ai arrêté.

- Ici, un homme t’a donné de l'affection ou plus ?

- Oui, il m'a donné plus mais il n'y a pas de suite.

- Tu ne le vois plus ?

- Non.

- Tu voudrais quoi ?

- Mais tout !

- Oh, simplifie-toi ! On ne peut pas avoir tout le monde !

- Dans mon rêve, je rencontre  une danseuse ici et je me marie. On a des enfants blonds.

- Et ta femme est américaine ?

- Pas forcément.

- La femme charmante et les enfants blonds te feraient-ils tirer un trait sur les garçons ?

- Oui, ce serait mieux.

- Ce serait mieux, en effet, mais tu n'en es pas sûr.

Claire regarda attentivement le beau visage de son fils puis elle dit :

- Tu sais, quand tu étais petit, tu rêvais tant et même quand la danse t'a pris et que tu as tant travaillé, tu as gardé cette part de rêve. Je ne devrais pas te dire ça mais c'est un côté de toi qui m'inquiète. Je ne sais si tu prends bien en compte les dangers qui peuvent t'entourer et les difficultés qui peuvent naître du fait qu'on n'affirme pas ses choix. Là, je ne te parle pas de tes choix professionnels mais de ta vie intime. Tu ne pourras vivre sans souffrir beaucoup dans une sorte d'entre-deux et quoi que tu en dises, Erik, tu louvoies. Il te faudra choisir. Quand bien même ta souffrance irait diminuant dans ce type de situation, parce que, malgré tout, tu t'en accommodes, ce sera l'autre qui sera accablé. Le comprends-tu ?

- Oui, certainement...

- Je t'en prie, ne te referme pas.

- Maman, on arrête cette discussion.

- Oui mais tiens compte de ce que je t'ai dit. Je ne parle pas en l'air. Maintenant, on va au Modern Art et à la Fondation Guggenheim. Je sens que je vais adorer et y retourner plusieurs fois avant de partir.

Les jours filèrent et il se débrouilla pour qu'elle vît les villes voisines. Elle alla à Philadelphie, à Washington et plus au nord à Boston et à Portland. Elle vit les petites villes côtières et acheta des vêtements, des objets et des produits alimentaires. Charmée, rieuse, elle ne logeait pas toujours dans le loft, ayant été adoptée par les amis d'Erik. Jennifer prenait grand soin d'elle. Elle recula son départ avec son assentiment et quand celui-ci se profila, la troupe se préparait à partir pour le festival d'été à Saratoga. Elle demanda à son fils de la conduire dans un restaurant élégant qui venait d'ouvrir près de Central Park. Il acquiesça. C'était un lieu très chic, avec des boiseries, de grandes baies vitrées, des banquettes en cuir et des tables de bois. L'ensemble était sobre, nappes et serviettes étant blanches. Il y avait des éclairages d'angle et des bougies sur les tables. Pour créer une atmosphère inattendue qui laissait penser que malgré un style très urbain on était loin de la ville, on avait placé devant les baies vitrées, de grandes haies vertes qui créaient une illusion de jardin. C'était un beau lieu et Claire fut admirative.

- Oh, ça me plaît ici ! Tu vois, Erik, j'avais raison !

- C'est un des lieux où il faut se montrer à New York !

- Et tu te montres dans ce genre d'endroit, j'espère ?

- Oui, ça m'arrive.