maison de plage dans les HAMPTONS

Erik s'installe dans un lieu qu'il 

rend beau. Il rêve et consolide ses projets...

 

Quand ses amis ou connaissances vinrent, ils furent impressionnés. C'était un beau lieu. Comme il manquait à Erik, de la vaisselle, du linge, quelques objets surprenants et du mobilier, ils chinèrent avec lui. Erik ne s'était jamais préoccupé de brocanteurs possibles à New York mais il apprit qu'il en existait beaucoup, notamment dans Manhattan. Il se le tint pour dit et fit avec la fête avec beaucoup de danseurs quand son beau logement fut prêt. L'été était fini et une nouvelle saison commença. Il apprit que son contrat était renouvelé et sut aussi que Jerome Robbins l'avait programmé dans des œuvres qu'il avait créées lui-même. Il voulait le faire travailler sur les Variations Golberg, ballet qu'il avait mis en scène en 1971, Moother Goose qui datait de 1975, The Dreamer qu'il avait montré au public en 1979 ainsi que dans Gershwin concerto qui datait de 1982. Enfin, il le voulait dans un ballet qu'il avait créé avec Twyla Tharp et dont il souhaitait la reprise : Brahms/Haendel. Ceci ne pouvait constituer toute la saison du corps de ballet mais quand il se vit ainsi programmé, Erik fut joyeux. Cette seconde année s'annonçait bien. Il voulait rester aux USA et entama les démarches qui lui permettaient de le faire. Il projetait d'acheter le grand « domaine » qu'il s'était inventé à New York et il lui fallait, pour cela, stabiliser sa situation. Il s'y employa. En attendant, il investit totalement son appartement. Il s’y entraînait. Il avait un miroir, une barre et une lumière magnifique. Que pouvait-il vouloir d'autre ? Quand il dansait, Isabel souvent surprise d'avoir été réveillée, s'étirait et ronronnait en le regardant. Il riait aussi. Dans l'air gris-bleu des journées new-yorkaises, il se sentait bien. Seul. Seul. Si bien ! En septembre, il revit le public et jusqu'à juillet, cela ne cessa pas. Il dansait. La mer bouge, le vent souffle, la flamme d'une bougie ne s'éteint pas. Il dansait. Quelquefois, il dînait avec Emilie, sa jolie interlocutrice de l'hôtel à Saratoga. D'autres fois, il courait ou nageait dans des piscines d'hiver avec David et Barbara mais il aimait surtout passer du temps avec Jennifer. Ils continuaient. Ils faisaient du patin à glace, de la marche et même de l'escalade avec lui ; ils allaient au cinéma. Ils essayaient de cuisiner japonais et riaient de leur défaite et quand ils cuisinaient danois, le poisson étant à l'honneur, Isabel sortait de sa retraite et les observait en ronronnant. Délivré, content, Erik était apaisé. Cependant, le Danemark lui manquait beaucoup et il fut heureux, une nuit, de recevoir, à une heure invraisemblable, un appel d'Irina.

- Jeune danseur, je n'ai pas été courtoise un temps mais vous connaissez mon admiration non conditionnelle ...

- Madame, mais le temps passe. Ne vous inquiétez pas.

- Vous avez compris ce qui doit l'être.

- J'ai compris ? Je l'espère. Je suis à New-York mais le reste est incertain.

- Incertain ? Non. Vous les voulez les ballets qui vous tentent et vous les aurez ! Et puis, vous les inventerez !

- Je voudrais les ballets de Nijinsky. Je veux le Faune.

- Évidemment. Mais vous voulez bien d'autres choses. Insistez, Erik !

-Je m'installe ici. Je suis étranger. Seul.

- Non. Laissez ces inquiétudes-là. Vous êtes un danseur.

- « Un » ou « Le » Danseur ? Je veux dire, pour vous...

- Pour moi, vous êtes« Le ». Restez-le. Pour les autres, vous pouvez le devenir. C'est important. Et pour les Ballets russes, ne lâchez-pas !

- Non, madame.

- Prenez-soin de vous, je suis sincère !

Il fut heureux. Puis sa mère voulut le voir. Elle lui manquait infiniment, celle qu'il voyait encore comme la jeune femme de son enfance, jolie et têtue. Elle n'aimait pas mentir, il adorait cela chez elle et elle était  tendre, avisée, bavarde souvent et observatrice. On était mai 1986. Il alla la chercher à l'aéroport Kennedy et quand il la vit apparaître, en jeans, avec une belle veste de demi-saison prune et rose, des bottines au pied, il la trouva si blonde et si heureuse qu’il ne put s'empêcher de rire tendrement.

- Maman !

- Tu es venu me chercher en taxi, j'espère !

- Non, en voiture.

- Oh non, Erik ! Les taxis new-yorkais et la télévision danoise, tu connais le problème. Moi, je voulais arriver dans un feuilleton. On aurait pris le taxi, il y aurait eu une poursuite...Je m'amuse ! Ceci dit, toutes ces émissions en anglais nous font apprendre la langue plus vite mais bon. Tu as une belle voiture, dis-moi !

- Une belle  Ford, c'est vrai. Je viens de l'acheter.

- Magnifique. D'autres choses coûteuses ?

- Le rêve américain, tu veux dire ?

- Oui !

- Je projette d'acheter le loft que tu vas voir, sinon, mon argent est placé. C'est tout. Ah, j'achète des livres d'art et je vais de temps à autre chez un grand couturier ou un grand coiffeur. Ce dernier détail fera certainement plaisir à  mon père !

- Certainement ! En tout cas, c'est déjà bien.

- Oui, maman.

Il conduisait prudemment et elle regardait autour d'elle. Elle était venue plusieurs fois aux États-Unis quand elle était plus jeune mais tout semblait la surprendre. Elle parlait vite et en français. Il débordait d'amour pour elle. Elle était la jeune mère du premier appartement, la maquilleuse, la lectrice des autres temps. Il était toujours étonné de lire des témoignages de jeunes hommes ayant eu des problèmes avec leur mère. Avec la sienne, c'était facile. Elle parla de Kirsten qui voulait le voir aux USA, d'Else qui était mannequin en Allemagne et gagnait bien sa vie et de Marianne qui avait bifurqué vers le théâtre et qui ne s'en sortait pas si mal. Elle parla de Svend aussi. D'Erik, il était fier. Elle fut admirative.

- Tout le monde t'écrit !

-Je réponds ! Je réponds toujours ! Je sais pour ma sœur aînée et je lui ai dit de venir. Ma jolie jeune sœur fait des photos de mode, je sais ça et l'autre est comédienne de théâtre : elle sait ce qu'elle veut. J'ai même écrit plusieurs fois à mon père. Donc, les relations sont maintenues !

Quand elle vit son loft, Claire fut surprise puis charmée : au fond, en utilisant les meubles en bois clair et en jouant sur la lumière, son fils n'était pas loin du Danemark. Elle adora la partie chambre, la partie living, la barre et les miroirs. Dans toutes les maisons, on mettait des cloisons et on créait des  compartiments. Dans un espace comme celui-ci que créait Erik, on pouvait aller et venir et la lumière était là toujours, c'était bien. Des séparations factuelles étaient créées par des étagères, une draperie. On pouvait donc dormir et rêver sans crainte d'être observés. La ville, trépidante, s'entendait peu et le ciel, à cette hauteur, prenait le pouvoir.

- Il y a un ascenseur, normalement ?

- Oui.

- Il est en panne ?

- En réparation…

- Cinq étages à pied !

- Le Royaume des cieux, ma chère maman !