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Après sa rupture d'avec Julian, Erik retrouve

ses amis et change de vie. 

Il rejoignit David et Barbara, des danseurs du ballet qui acceptaient de l'accepter de loger quelques temps et tout fut facile. Ils vivaient dans le Queens, quartier qu'Erik ne connaissait pas et qui lui permet de changer d'atmosphère et il découvrit le côté pénible des transports en commun. Toutefois, ces trajets longs et répétitifs, ne durèrent pas. La saison du corps de ballet prenait fin à New York et toute la troupe allait au festival d'été à Saratoga. Ce n'était pas un festival  très long mais il s'agissait là d'une tradition et les représentations du NYCB y étaient très suivies. Beaucoup de danseurs logeaient ensemble, partageant un hôtel une maison qu'ils louaient. Certains faisaient la navette. Erik choisit de rester là. La ville n'était pas immense pour qui faisait référence aux standards américains ; elle était prospère et assez paisible. C'était un joli lieu de villégiature. Il trouva un hôtel amusant, une de ces grandes bâtisses qui fleurissent en Nouvelle-Angleterre et évoquent tout à la fois le château médiéval, sa réplique hasardeuse et une vaste maison de maîtres qu’Edgar  Poe aurait pu évoquer et y élit domicile. Les chambres y étaient immenses et coquettes et leur décoration un peu ancienne le ravissait. Pendant plusieurs mois, il avait vécu dans une des parties les plus chics de Manhattan. L'appartement de Julian était superbe et tous les lieux qu'il avait pu voir, résidences, maisons,  appartements, salons de beaux hôtels, quand ils sortaient tous deux ou répondaient à une invitation, étaient de la même veine élégante et pleine de classe. Aussi, cette petite ville résidentielle avec son centre-ville cossu, son beau parc, sa belle salle de spectacle et ses vestiges historiques le ravit-il. Émilie,  une danseuse de la troupe, descendit dans le même hôtel que lui et lui tint compagnie. Il ne la connaissait pas vraiment mais elle était d'un contact agréable. Parler de tout et de rien avec elle était plaisant. Pendant le festival, il put constater que sa réputation, sans être totalement établie, lui valait une certaine reconnaissance et des applaudissements nourris. Ainsi, les choses avançaient-elles...Quand les représentations furent terminées, les vacances prirent leurs droits ! Le jeune homme qui s'était trouvée brusquement dans une situation nouvelle, n'avait rien prévu. David et Barbara le décidèrent à rester avec eux et Jennifer, sa partenaire dans Roméo et Juliette, se joignit à la troupe. Des États-Unis, Erik n'avait vu que New York, qu'il connaissait assez bien, Boston, que Julian lui avait fait découvrir et Cape Code où il était allé plusieurs fois avec lui. La campagne et les villes moyennes, qu'elles fussent ou non portuaires, lui étaient inconnues. Il trouva donc plaisant, après avoir goûté le calme d'une petite ville du nord de l'état de New York, de rejoindre Portland et ses environs. Deux semaines durant, il fit des randonnées à vélo, de la marche, et des photos dans les petites villes de la côte est où ils s'installaient. Il fit du bateau, il cuisina. La campagne américaine, quand l'été la prenait en charge, pouvait être radieuse et, loin de New York, il était agréable de courir, de marcher dans les forêts, de faire du cheval et de nager. Erik s'amusait des remarques de ses amis. Ils  trouvaient la mer froide, l'été inclément. Ils appelaient la chaleur, les plages ensoleillées. Lui, avait grandi au Danemark et ce qu'il disait faisait rire les autres! Il aimait la légèreté de ces jeunes américains, si prompts à se mettre en short, à jouer avec lui au tennis et à faire le soir des dîners à la guitare sur la plage. Rieur, bavard, il était de tous les projets. Il allait avoir vingt-six ans et se sentait, après des mois difficiles, redevenir jeune. Ce fut une belle période brève. Il revint apaisé à New York. Ne voulant pas encombrer Barbara et David, il se lança dans la recherche d'un logement. Ses trois amis l'accompagnèrent et donnèrent leur avis. Un beau studio fut trouvé « parfait comme garçonnière pour un danois sexy émigré aux États -Unis »  mais il l'écarta. Un petit appartement jouxtant la partie la plus calme d'Harlem lui valut des conseils enthousiastes car il était « joli et lumineux » mais il ne le retint pas. Enfin, après de multiples recherches, il trouva ce qu'il voulait dans le sud de Manhattan. C'était un grand local au dernier étage d'un immeuble et en fait il ne s'agissait que d'une seule pièce, il est vrai, très grande.  Personne ne comprit. Cuisine et salle d'eau étaient à part mais Erik voyait un bon œil de rattacher la cuisine à la grande pièce. En fait, dans un même espace, tout serait intégré. Il pourrait  dormir,  recevoir et  travailler, sans qu'aucune cloison ne délimite divers espaces de vie.  Tout était très lumineux, de grandes baies vitrées ouvrant sur la rue. Les lofts, qui devaient être prisés plusieurs années après, ne l'étaient pas encore, si bien que l'idée d'Erik surprit. Il tint bon cependant et s'installa dans son grand « couloir désert » comme lui fit remarquer Barbara. Il se plut à dire qu'il ne vivrait pas loin de  de Times Square mais ses amis plaisantèrent en disant qu'en fait, il était en réalité plus près de Penn Station. Son ami David se moqua gentiment de lui.

-Bon, c'est la 31° rue et tu peux aller à pied à Madison Square Garden. Tu n'es pas en effet pas très loin de Times Square mais l'ambiance est, on va dire, différente. En termes clairs, tu n'es pas chez les Riches !

Jennifer trouva l'idée magnifique et décida d'aider Erik. Très bonne danseuse, étoile, la jeune femme venait du Maine et était une travailleuse hors pair. Erik aimait qu'elle fût amicale et directe. Brune, jolie, elle avait des yeux bruns pailletés de vert. Sa famille n'avait jamais rien compris à sa volonté de faire de la danse mais elle était très déterminée. Elle s'était débrouillée et avait réussi. Ses parents quand ils avaient appris qu'elle était engagée au New York City ballet n'avaient même pas réagi. Ils avaient payé des cours de danse à leur fille unique des années durant sans voir là aucune finalité et maintenant qu'elle avait de la danse classique une carrière, ils restaient perplexes. Cependant, faisait remarquer la jeune fille, la réputation du corps de ballet avait commencé à s'imposer à eux. On leur avait parlé. Confusément, ils étaient fiers.

- Je vais t'aider à décorer ton « chez toi » Erik, si tu veux.

Il voulait bien, oui. Jennifer était la seule à ne pas se laisser décourager par l'endroit : ce grand hall avec des murs immenses !

- Tu vas  laisser comme ça ?

- Oui.

- Avec ces grandes poutrelles métalliques ?

- Oui !

- On va t'aider à peindre ce qui peut l'être ! Et peut-être pour le sol...

- C'est gentil ; ne t'inquiète pas pour le sol. J'ai des idées.

Erik avait de l'argent. Il fit ce qu'il fallait pour payer les travaux et racheta des meubles à des particuliers désireux de vendre à bas prix pour meubler son logement. Au final, il créa un bel espace. Les briques étaient restées mais il avait mis en valeur les grandes baies vitrées sans rideaux. Un faux parquet était posé et les espaces avaient été définis. Grand lit et tables basses ; la chambre ; longue table et chaises, buffet et vitrines, le tout d'inspiration scandinave : le salon. Il y avait de grandes étagères pleines de livres, un canapé, de grands fauteuils. Le plus surprenant était la présence de miroirs et d'une barre. La cuisine était basique et la salle de bain aussi. Il y avait des tapis au sol, tous brun et orangé. Près du coin chambre, il avait créé un mur d'images avec des photos des siens, du Danemark, de danseurs et de spectacles qu'il aimait. Dans les vases, il y avait de vraies fleurs, toujours renouvelées et comme il avait trouvé une chatte errante, il lui consacra un espace près d'un grand canapé. Cette chatte, toute blanche, avait autour de son œil droit une vaste tache rousse. Il l'appela Isabel. David fut curieux :

- « Isabel » mais pourquoi ? »

- « Isabel got red hair. Isabel's a red hair ». Dans mon livre d'anglais, quand j'étais petit, il y avait ces phrases. Elles me sont restées, donc elle s'appelle comme ça. Dans mon livre, il y avait des dessins de chat.

 Quand ses amis ou connaissances vinrent, ils furent impressionnés. C'était un beau lieu. Comme il manquait à Erik, de la vaisselle, du linge, quelques objets surprenants et du mobilier, ils chinèrent avec lui. Erik ne s'était jamais préoccupé de brocanteurs possibles à New York mais il apprit qu'il en existait beaucoup, notamment dans Manhattan. Il se le tint pour dit et fit avec la fête avec beaucoup de danseurs quand son beau logement fut prêt. L'été était fini et une nouvelle saison commença. Il apprit que son contrat était renouvelé et sut aussi que Jerome Robbins l'avait programmé dans des œuvres qu'il avait créées lui-même. Il voulait le faire travailler sur les Variations Golberg, ballet qu'il avait mis en scène en 1971, Moother Goose qui datait de 1975, The Dreamer qu'il avait montré au public en 1979 ainsi que dans Gershwin concerto qui datait de 1982. Enfin, il le voulait dans un ballet qu'il avait créé avec Twyla Tharp et dont il souhaitait la reprise : Brahms/Haendel. Ceci ne pouvait constituer toute la saison du corps de ballet mais quand il se vit ainsi programmé, Erik fut joyeux. Cette seconde année s'annonçait bien. Il voulait rester aux USA et entama les démarches qui lui permettaient de le faire. Il projetait d'acheter le grand « domaine » qu'il s'était inventé à New York et il lui fallait, pour cela, stabiliser sa situation. Il s'y employa. En attendant, il investit totalement son appartement. Il s’y entraînait. Il avait un miroir, une barre et une lumière magnifique. Que pouvait-il vouloir d'autre ? Quand il dansait, Isabel souvent surprise d'avoir été réveillée, s'étirait et ronronnait en le regardant. Il riait aussi. Dans l'air gris-bleu des journées new-yorkaises, il se sentait bien. Seul. Seul. Si bien ! En septembre, il revit le public et jusqu'à juillet, cela ne cessa pas. Il dansait. La mer bouge, le vent souffle, la flamme d'une bougie ne s'éteint pas. Il dansait. Quelquefois, il dînait avec Emilie, sa jolie interlocutrice de l'hôtel à Saratoga. D'autres fois, il courait ou nageait dans des piscines d'hiver avec David et Barbara mais il aimait surtout passer du temps avec Jennifer. Ils continuaient. Ils faisaient du patin à glace, de la marche et même de l'escalade avec lui ; ils allaient au cinéma. Ils essayaient de cuisiner japonais et riaient de leur défaite et quand ils cuisinaient danois, le poisson étant à l'honneur, Isabel sortait de sa retraite et les observait en ronronnant. Délivré, content, Erik était apaisé. Cependant, le Danemark lui manquait beaucoup et il fut heureux, une nuit, de recevoir, à une heure invraisemblable, un appel d'Irina.

 - Jeune danseur, je n'ai pas été courtoise un temps mais vous connaissez mon admiration non conditionnelle ...

 - Madame, mais le temps passe. Ne vous inquiétez pas.

 - Vous avez compris ce qui doit l'être.

 -J'ai compris ? Je l'espère. Je suis à New-York mais le reste est incertain.

 -Incertain ? Non. Vous les voulez les ballets qui vous tentent et vous les aurez ! Et puis, vous les inventerez !

- Je voudrais les ballets de Nijinsky. Je veux le Faune.

- Évidemment. Mais vous voulez bien d'autres choses. Insistez, Erik !

-Je m'installe ici. Je suis étranger. Seul.

- Non. Laissez ces inquiétudes-là. Vous êtes un danseur.

- « Un » ou « Le » Danseur ? Je veux dire, pour vous...

- Pour moi, vous êtes« Le ». Restez-le. Pour les autres, vous pouvez le devenir. C'est important. Et pour les Ballets russes, ne lâchez-pas !

- Non, madame.

- Prenez-soin de vous, je suis sincère !