la-femme-hurlante

 

Erik, le danseur, veut échapper à Julian,

qu'il estime trop possessif. La colère se lit, 

la déception aussi...

- Je ne suis pas en couple avec toi, Julian. De cela, je suis sûr. Je l'ai su très vite, quelques jours après mon arrivée à Kennedy. Tu vois  bien que ça ne tient pas ! Regarde ce que je viens de faire !

- Tu passes ton temps à te défendre, à lutter, à te dresser contre moi avec un acharnement spectaculaire et puis tu as des rémissions...

- Je sais, je n'ai pas été très clair.

- C'est le moins qu'on puisse dire. Et puis, tu es resté.

- Mais, oui, je suis resté et je me le reproche ! Et de toute façon, maintenant ! J'ai tout saccagé chez toi, tu sais bien ...

- Erik, je t'avais dit de rencontrer ailleurs.  Tu le sais !

- Tu es incroyable ! Tu aurais eu cette tolérance !

- Oui et tu l'as compris dès le départ. Mais toi, bien sûr, ça ne t'a pas suffi.

- Non  et tu sais pourquoi ? Tu es tellement...

- Tellement ?

- Tellement sûr de ce que tu veux car tu es dans ton droit ! Ton bon droit, tu crois que grâce à lui, tu vas faire que quelqu'un que tu convoites va changer, se tourner vers toi ! Tu es tellement habitué à posséder et à considérer que c'est naturel !

- Je ne te convoite pas. Je t'aime, c'est différent.

- Moi, je ne t'aime pas.

Le coup était rude mais Julian ne désarmait pas.

- Mais quelle obstination ! Pourquoi refuses-tu l'évidence ?

- Je ne veux aller plus avant et je vais enfin prendre la décision qui s'impose. J'ai été maladroit et lâche. J'en suis navré  et je vais partir.

- Tu vas partir ? Après tout ce temps ! Tu peux me dire quel est ton problème ? Tu es en train d'essayer de me faire croire que je te contrains tant qu'il est légitime que tu partes, que les sentiments que je te porte sont si accablants qu'ils te poussent à faire n'importe quoi ? Pourquoi mens-tu ?

Erik faisait front :

- Tu négliges des aspects importants de ma personnalité.

- Vite, un exemple !

- Mon attirance pour les femmes.

Julian contre attaqua. Le dos droit,raidi, il serrait les poings. Dans la colère, il restait plein de lui-même. Lui résister était difficile :

- Ton attirance pour les femmes, on en parle ? Tu peux me dire pourquoi cette Bulgare a pu te mener par le bout du nez et pourquoi cette Anglaise sur le retour a pu s'envoyer en l'air avec toi chez elle à la barbe de son mari ? Tu es nostalgique d'elles ? La première ne sait même plus comment tu t'appelles. La seconde se caresse en regardant une photo de toi ! Elles sont quoi ? Des images pieuses. Moi, j'ai passé du temps avec toi à Londres et en Amérique. Ta nature, je la connais. Tu ne la supportes pas. Je ne veux pas de ta condescendance ! Tu ne ferais pas n'importe quoi pour ne pas être face à toi-même par hasard ?

Erik fut glacial. La jeunesse fait qu'on est vite sûr de soi et que rejeter qui s'intéresse à vous, de quelque manière que ce soit, est facile. L'amour de Julian et les facilités qu'il sous-entendait étaient pour lui, irrecevable.

- Alors là, tu retires ça. Qu'est-ce que tu sais de Sonia ? Rien. Qu'est-ce que tu sais de Jane ? Mais rien ! Tu n'as rien à dire ! Tu ne touches pas à ces femmes-là !

Et il ajouta :

- Tu ne peux pas les atteindre, mets-toi ça dans la tête ! Tu ne peux toucher ni à ce qu'elles sont vraiment ni aux souvenirs que j'ai d'elles car je te l'interdis ! Quant à n'avoir droit qu'à ma condescendance ? Tu plaisantes, j'espère. Tu te sers de moi, physiquement et depuis longtemps. Mais t'aimer ! Ça se programme ? Je dois t'aimer car tu as des sentiments pour moi et parce que tu m'aides en étant mon sauf-conduit américain ? Et je ne dois bien entendu donner mon corps qu'à ceux que tu me désignes : c'est bien cela ?

- Le fait est que je t'aime. C'est un sentiment violent. Je n'ai jamais rien connu de tel et ça n'autorise pas grand-chose. Erik, j'ai tellement espéré, attendu quelqu'un comme toi ! Tu es si fermé ! Si tu veux t'écarter de moi et vivre ailleurs, laisse-moi conserver avec toi une intimité physique. On verra comment on peut se voir. Laisse-moi t'atteindre ainsi à moins que là-aussi, tu te mettes à dire que  ça ne te plaît pas tant que ça...

Erik était trop mis en cause par un discours si intense et si vrai. Ne pouvant le recevoir comme tel et ne voulant que fussent mises en cause ses belles résolutions, il fut cinglant de nouveau:

- Exact, Julian. En fait, en ce qui concerne le sexe, tu es trop snob.  Ce n'est pas mal mais ce n'est pas ce qui me plaît le plus. Tu sais, plus on est loin de moi, grossier et efficace sexuellement, plus j'aime ça. Tu vois, tu ne me connais pas.

Le décorateur se raidit :

- Erik, tu ne devrais pas  me dire cela...

Mais le danseur eut un rire provoquant et il toisa Julian  qui pâlissait devant tant de morgue :

- Ah et pourquoi ? Il n'y a rien de grave là-dedans ! Mais rien du tout ! Toi, tu préfères ce qui se passait en Angleterre ! Que les gentils garçons et les gentilles filles que tu recevais fassent l'amour à deux ou plus vers cinq heures du matin dans ton bel appartement londonien, ça ne te posait pas de problème d'autant que l'un de tes invités te rejoignait ensuite dans ton lit. Ce n'était pas gênant, hein ? C'était la jetset !  Ceux que j’ai rencontrés n’étaient pas du même monde ! Peu de discussions, beaucoup d'actions...

- Arrête-toi !

- Ah les étalons américains ! Ah ces femmes décidées ! Et les couples !

- Tu as tort, tu as vraiment tort. Ne me fais ce type de confidences !

Erik soupira et cessa de se raidir. Ils avaient parlé dans le salon et sur la terrasse et là, dans la belle lumière d'une fin de journée de juin, ils regardaient le ballet des oiseaux au-dessus des arbres de Central Park. Il parut soudain dessaisi de toute colère et redevenu calme, il tentait de convaincre son ami en lui parlant avec patience, comme on le fait avec un enfant buté qu'il faut à la fois consoler et remettre sur le droit chemin :

- Ce que tu me demandes, Julian, je ne peux pas te le donner et ce que je veux, je pense vraiment que tu ne le sais pas. Tu n'es pas le danseur que je suis et tu n'es pas l'amant que je suis et à cela, tu ne peux rien. Tu as un rêve. On dirait qu'il est blond. Danseur, peut-être, certainement comédien... Mais on dirait aussi que ce n'est pas moi.

Julian sembla comme s'affaisser sous le choc des propos et il s'appuya au mur, très pâle et muet. Erik dit :

- Je ramasse mes affaires maintenant, c'est aussi bien.

Julian lui répondit par une plainte :

- Non, Erik, écoute, non...

- Écoute, beaucoup de choses en toi sont magnifiques et souvent, avec moi, tu as été très bien. Il n'y a qu'à regarder la façon dont tu m'as reçu ici à mon arrivée, tu as eu beaucoup de tact. Tu m'as très bien soigné. Il est impossible de s'ennuyer quand on parle avec toi : ta culture, ta façon d'exposer les choses. Mais, je t'assure, il faut se séparer.

- Adamsson. Peter Adamsson. Queens. 977 652 1014. Il fait des chaussons sur mesure.

- Merci.

Quand il eut rassemblé ses effets qui tenaient dans deux grands sacs de voyage, il laissa derrière lui un homme hautain que le malheur cassait et qui retenait ses larmes.