jeune erik

Erik danse Roméo et Juliette

dont Balanchine a fait une version.

Julian souffre.

Ce fameux soir, Julian alla le voir interpréter Roméo et il fut bouleversé. Erik avait maigri et sa silhouette longue et nerveuse avait gagné en singularité. On voyait souvent sur scène un « beau Roméo », un « Roméo  séduisant  et souriant, certainement triste par moments mais toujours  irrésistible. Or, le jeune danseur avait changé la donne ! Il livrait au public un jeune héros candide, éperdument amoureux mais comme déjà marqué et luttant pour son bel amour. On voyait aussi un adolescent qui voulait être un homme, un amoureux qui découvre la cruauté d'un monde et sa stupidité, un être qui croit qu'on peut faire reculer le malheur et un jeune homme qui n'accepte pas la perte de l'être aimé et décide de le rejoindre avec une détermination adulte...Sa technique restait impeccable mais son sens de la dramaturgie avait avancé. Ses mouvements, ses sauts, la façon dont il soutenait la ballerine, dont il la portait, ses pirouettes, ses arrêts ! Et cet air qu'il avait quand il découvrait Juliette pour la première fois, l'émotion qu'il dégageait lors de la scène du balcon où les interprètes étaient attendus...Et la scène de la mort ou croyant son amour mort il tente le réveiller, le porte, le redresse tandis qu'il pleurait réellement avant de se donner la mort et elle qui le suivait. Dans les dernières minutes du spectacle, Julian sentit que dans la salle, on retenait son souffle. Il venait de se passer quelque chose de magnifique : cette Juliette tout en retenue, lui si éperdu, si avide de montrer son amour, leur entente à tous deux, les sourires qu'il s'adressait, cette explosion de tendresse, cette découverte d'un sentiment aussi violent que fatal et ce final où, déterminé il buvait du poison juste avant qu'elle ne se réveille...C'était, à cause de lui, d'une force et d'un impact ! Julian le sentait ; la salle l'avait adoré. Quand le rideau tomba et que les danseurs saluèrent, Jennifer Hawkins qui avait dansé Juliette fut applaudie pour sa prestation mais quand ce fut son tour, beaucoup de spectateurs se levèrent et il fut acclamé. Julian n'en revenait pas. Souriant, élégant, Erik s'inclinait et se redressait, faisait revenir sur scène sa danseuse et, charmant, se mit à applaudir le public. Il eut de nombreux rappels. Beaucoup de spectateurs restaient debout. A l'évidence, sa doublure, qui avait pris son rôle puisqu'il était souffrant n'avait pas fait l'affaire et son retour lui valait une ovation. A partir de ce soir-là tout changea. Erik expliqua qu'alors qu'il répétait avec Jennifer Hawkins le matin du spectacle, Jerome Robbins était venu dans la salle de répétition et les avait regardés. Puis, il avait parlé, mimé. Ils avaient joué et rejoué la scène du balcon avec lui. Ça avait un moment inoubliable. Le soir, il n'avait rien calculé mais il avait senti à l'attitude de Jennifer qu'il était différent, incroyablement proche d'elle et incroyablement précis. Sur scène, il avait su qu'il n'avait jamais été meilleur. Jennifer se pliait à son rythme et l'accompagnait avec adoration. Ç'avait été totalement magique.

Julian ne put que l'encenser. Tous le faisaient.

- Erik, c'est magnifique. J'ai vu beaucoup de spectacles au New-York City ballet mais là ! Ils  vont te vénérer !

Mais en même qu'il le sentait dans une sorte de couronnement, qu'il le savait adulé par la presse spécialisée, abordé par l'autre et invité sur des plateaux télé, il ne pouvait qu'être amer.

- Si angélique sur scène et si lointain, ici. On recommence ? Tu te protèges, ne dis rien mais tu peux plus éluder. Je me réinstalle dans mon appartement, tu le sais.

- Oui, c'est évident.

- Que comptes-tu faire ? Quelle est ta relation à moi ?

Erik eut un étrange soupir. Son visage se ferma complètement et sa voix devint plus sèche. Son corps se rétracta. Évitant de croiser le regard de Julian, il déclara :

- Je t'ai déçu. Tu aurais voulu que je sois ton compagnon attitré. Tu as tout mis en œuvre  dès que j'ai posé les pieds sur le territoire américain pour que ça devienne une réalité et je ne peux t'en blâmer. Mais je crois qu'il n'y a pas de « nous ». Je regrette mais il n'en a jamais eu. Ce « nous » c'est toi, ce sont tes délires.

- Et donc ?