TOUJOURS shieLE

Erik, le danseur, refuse tout amour

et tout aide.

Il lui tardait de rentrer à New York et le vol du retour lui parut interminable. N'osant affronter d'emblée une réalité qu'il savait douloureuse, il se rendit d'abord dans son logement d'emprunt, l'appartement de sa mère et de là il téléphona en vain. Erik ne décrochait jamais et semblait indifférent au répondeur.

Julian eut l'image du miroir que le danseur lui avait offert. Tous deux y contemplaient leur image et c'était comme un jeu de la vérité. Le visage de celui qui mentait allait s'évanouissant tandis que celui qui restait droit devenait plus net. Erik n'était plus visible. Le décorateur n'était pas superstitieux mais cette image le terrifia. Il se passait quelque chose qui allait le faire souffrir et il ne pouvait plus rien différer. Restait à affronter une réalité sournoise et Julian banda ses forces.  Il se rendit le plus vite qu'il put chez lui et trouva Erik, nu, dans le grand living. Il brûlait de fièvre et n'était pas vraiment conscient. Le décorateur s'agenouilla.

- Qu'est-ce que tu as fait ? Tu m'entends ? Erik, qu'est-ce qu'il y a ?

Les yeux clos,  le jeune homme gémissait. Il avait, laissé à-demi ouverte la baie vitrée et comme les rideaux étaient ouverts, on y voyait se refléter les grands arbres de Central Park. Leurs couleurs étaient changeantes. S'y reflétait aussi un mois de mai précieux car il soufflait un vent léger, que les jours s'allongeaient et qu'il était possible, dans le silence ambiant, d'entendre le chant des oiseaux. Toutefois, dans la pièce principale, la fraîcheur confinait à la froideur. Inquiet, Julian appela un médecin et laissa son ami à terre, se contentant juste de le recouvrir d'une couverture. En attendant le docteur, il consulta le répondeur et chercha dans la chambre d’Erik son agenda. Il fut horrifié. Des voix jeunes ou moins jeunes, masculines ou féminines annonçaient leur venue, changeaient un rendez-vous, disaient de rappeler, donnaient une adresse. Beaucoup de messages étaient vulgaires. Quelques- uns étaient obscènes. Les rendez-vous étaient laconiques. Les voix étaient comme des sifflements. De toute évidence, beaucoup de monde était passé ici. L'agenda du danseur était plein de numéros de téléphone qui n'avaient rien de professionnel. Julian sentit son cœur battre plus vite. Pourquoi ? Il sut plus tard, qu’en son absence des jeunes filles, mannequins le plus souvent, des hommes faits, de jeunes hommes ainsi que quelques femmes mûres s'étaient présentés seuls ou à plusieurs à sa porte. Erik en les recevant, s'était montré très joyeux. En trois semaines, il s'était fait prendre ou avait pris une quinzaine de personnes, à des moments divers du jour ou de la nuit. Au début, il avait dû maintenir une façade, empêcher qu’on entrât dans la chambre de Julian et tout rangé et nettoyé après ces visites puis, peu à peu, il avait négligé des précautions élémentaires. Si le living était à peu près intact, les deux chambres avaient été utilisées. Ses invités avaient été sans gêne ; des vêtements jonchaient le sol. Des bouteilles d'alcool n'étaient pas terminées. On avait fumé des cigarettes et de l'herbe et bien qu'il ait retrouvé quelques préservatifs, il constata que les draps étaient tachés. En outre, ses effets personnels avaient été sortis des tiroirs. Certains de ses vêtements avaient disparu. La cuisine et la salle d'eau lui offrirent le même spectacle. Plus rien n'était nettoyé. Des aliments avariés traînaient. On avait vomi. La violence des odeurs lui sauta au visage.

 Erik avait dû se rendre compte qu'il allait trop loin et vu un premier médecin qui, devant sa fatigue, lui  avait donné quelques jours d’arrêt. Livré à lui-même plus encore qu’auparavant, il avait recommencé ses invitations avant de s'effondrer brutalement. Était- il seul quand il l'avait fait ? Probablement. Il avait dû le rester longtemps.

 Le médecin tardant, Julian réécouta les derniers messages pour savoir à quand remontait le dernier : deux jours. Il eut du mal à oublier la voix horrible, égrillarde et moqueuse d'un homme d'âge mûr qui disait ne pas avoir connu depuis longtemps un aussi bon coup. Il s'assit dans un fauteuil près du jeune homme qui semblait reprendre conscience et eut ce raisonnement limpide : à l'ascension professionnelle de son amant semblait correspondre une volonté inverse : celle de se dégrader. Les critiques étaient de plus en plus flatteuses, ses partenaires sur scène disaient grand bien de lui, l'administration du théâtre s'estimait heureuse de l'avoir engagé et formait de grands projets. On le comparait déjà à de très grands danseurs qui s'étaient produit sur cette scène...Et lui qui  convoquait ce ramassis de gens vulgaires à qui il se donnait n'importe comment et sans aucune règle ! C'était accablant et incompréhensible. Il faudrait le faire parler.

 Le médecin, dès son arrivée, se montra si antipathique que Julien dut se retenir pour ne pas le mettre à la porte.

- Alcool, drogue, médicaments variés et négligence. Il n’a pas dû s’alimenter beaucoup ces jours derniers et laissé les fenêtres ouvertes. C’est un rêveur ou un inconscient ?

- Je ne sais pas. C’est grave ?

- Pas réellement mais je vais le faire hospitaliser brièvement. Vous savez que certaines substances sont illicites dans notre pays ?

- Je le sais, oui ! Il s’est laissé entrainer.

- Il a beaucoup de fièvre. Et puis, la promiscuité sexuelle, ce n’est pas…

- Je ne sais de quoi vous parler.

- Je pense que si. Après tout, il est chez vous, non ? Vous savez que ça peut être très méchant. Là, vous voyez de quoi je parle….En ce moment…

- Oui, je vois.

- Tant mieux ! Il faut le transférer. Il a une couverture sociale ?

- Il en a une. Je vais prendre en charge l'ambulance.

- Il va guérir mais il s'est négligé. Il est épuisé.

- Et combien de temps cela va- t-il prendre ?

- Quelques jours. Il restera fatigué ensuite. Vous dites qu'il est...

- Danseur classique.

- Hum. Il lui faut retrouver une bonne forme physique, vous voyez, donc ça prendra son temps.

- Il n’est pas en danger, tout de même ?

- Non mais il a fait l'imbécile, votre danseur. A plus d’un titre, on dirait…

- C’est sa santé qui vous concerne, pas le reste.

- C'est votre choix de me répondre ainsi. Vous devez très bien vous connaître…

 Julian n’avait vu de médecin comme celui -là : imbu de lui-même, culpabilisant et sournois. Il restait à espérer qu'il était bon médecin. Toutefois, il se trouvait là au bon moment et le décorateur écouta donc sans montrer son hostilité  ce quadragénaire malveillant. Celui-ci fit le nécessaire pour les médicaments et la brève hospitalisation. Tout fut rapidement fait.  Quand l’ambulance arriva, Erik était et regardait son ami sans mot dire. A la clinique où il alla le voir, il garda la même réserve. Ce fut à sa réinstallation dans l’appartement, alors qu’une garde-malade allait et venait et qu’une infirmière rébarbative officiait chaque soir qu’il tenta d’en savoir plus. Il regarda d’abord  Erik, étudia ses profils muets, travailla près de lui et s'assura que tout allait bien. Le jeune homme restait pâle et semblait éreinté. Il avait besoin de solitude, de calme. Lui poser des questions alors qu'il se rétablissait à peine était encore difficile aussi ne dépassaient-elles pas la pensée de Julian. Immobile, toujours vêtu de ces beaux mélanges de matières et de couleurs qui avaient tant frappé le jeune homme à Londres, il avait perdu son air rieur mais gardé son élégance bostonienne qui allait bien au-delà des vêtements. Tant qu'ils ne purent vraiment se parler, ils s'adressèrent des regards et par ce biais inattendu, ils en apprirent plus l'un sur l'autre que pendant les semaines où ils avaient pu librement échanger. Julian pensait, non sans raison, qu'il y avait chez Erik un goût farouche pour l'indépendance que cet amour venait contrarier. Il avait envie d'y répondre mais s'il le faisait, il s'éloignerait de son art qu'il cherchait à vivre comme une ascèse et s'il perdait son art, il perdait cette image mouvante des deux mers se rejoignant à Skagen qui en était le symbole. L'important c'était de bien distinguer les eaux des deux mers et de continuer à les chercher dans le friselis des vagues qui les faisait se rejoindre. Tout le plein était là dans cette image fugitive ; le bleu, le gris, le miroitement, les collants, les justaucorps scintillants des soirées de gala, le maquillage de scène, le sourire imposée et les chaussons faits sur mesure...A un moment précis les deux courants étaient unis. Un. Pas deux donc. Erik était en tension vers l'unité, une unité qu'il atteignait quelquefois mais s'éloignait souvent. Elle était là parfois quand il dansait mais elle demandait à ce qu'il fût seul, seul...Donc, loin de tous.

 

Cette analyse, pour fine qu'elle fut, était incomplète, Julian le savait. Erik venait de se dégrader en  le dégradant lui-aussi. Refuser d'être aimé n'impliquait pas de se donner à n'importe qui, n'importe quand, histoire de provoquer et d'excéder. En Amérique, la promiscuité sexuelle  passait toujours pour douteuse. Le danseur n'avait pas envie d'être lisse et encore moins de passer pour le compagnon officiel d'un décorateur très connu mais il y avait bien d’autres moyens de prendre ses distances. Il avait choisi d’être odieux car un comportement si radical ne pouvait que briser leurs relations. Il avait tout saccagé. Julian renvoya à Erik une charge de réprobation muette. Il lui en voulait de ne jamais être parti alors que des solutions temporaires existaient, de s'être fait malgré tout prendre en charge et d'avoir agi de façon outrageante. Il lui en voulait aussi d'avoir montré qu'il pouvait être veule. Il n'avait pas besoin de le savoir...

LE MINOTAURE

 

Cette courte période fut paradoxale. Erik sembla un temps totalement dépendant de Julian, érigé en protecteur et quand il alla mieux, il fut un tendre interlocuteur l'espace de quelques jours. Ils évoquèrent l'Angleterre, le corps de ballet là-bas, l'arrivée en Amérique, leurs escapades. Le sentant confiant, Julian orienta la conversation vers les aventures multiples qu'Erik avait eues. Celui-ci répondit aux questions de son ami concernant les autres et il accepta sa colère qui fut vive. Il dit ses rencontres sexuelles rapides à commencer par cet homme qui faisait du jogging à Central Park alors qu'il s'y promenait tranquillement et qu'il était le premier à avoir amené ici.

 - Il a une profession ?

 - Il a dit qu'il était avocat.

 - Avocat ? C'est une blague.

 - Je n'en suis pas sûr. Tu es bien décorateur !

 - Et le couple ?

 - Ils sont dans le design.

 - Et la blonde ?

 - Mannequin.

 - John je ne sais quoi ?

 - Ah, lui, il est serveur.

 - Ils se connaissent ?

 - Non.

 -Tu leur as donné mon adresse....Il y a un portier dans cet immeuble. Pas d'état d'âme ?

 - Non.

 Il déjoua toutes les tentatives de Julian. Il ne regretta pas, n'avoua aucun faux-pas, ne demanda aucun pardon. Et la maladie qui le quittait puisqu' il n'avait rien contracté de grave lui donna une nouvelle force.

 - Tu as fait l'amour avec eux aussi brutalement, sans les connaître ?

 - Oui.

 - C'est bestial. J'ai écouté leurs messages.

 - D'accord.

 - Il y avait des préservatifs usagés dans ma chambre !

 - Exact.

 - C'est du mépris ?

 - Non.

 Julian le regardait. La lumière dans l'appartement entrait maintenant par la grande baie, le ciel était clair et dans la douceur du jour, le beau visage se découpait avec pureté. Les yeux clairs le haut front, les pommettes hautes et les belles lèvres généreuses ; l'expression changeante du regard, tantôt douce, tantôt sérieuse, tantôt narquoise ; et ses cheveux blonds qui bougeaient. Il n'avait pas dû lui être difficile de ramener du monde ici ! Ce physique racé et hautain et cette demande sexuelle si franche, il y avait de quoi être demandeur mais tout de même, cette brutalité, ce déclassement, cette volonté d'avilissement. Julian comprenait que certains ébats avaient été violents, qu'Erik avait été contraint mais il comprenait aussi qu'il avait tout accepté. Il y avait une part d'ombre et il la traqua dans son regard bleu sans qu’il ne puisse rien déceler. A plusieurs reprises, il y eut des coups de fil étranges et des messages qu'il écouta sans sourciller. C'était ces mêmes voix vulgaires, ces mêmes propositions...Julian rougit et fit changer son numéro de téléphone. La garde-malade et l’infirmière des premiers jours avaient compris certaines choses. Même maintenant qu'elles étaient parties, Julian ressentait une gêne sournoise. Il ne supportait que des femmes d'une si faible envergure aient put les juger or elles l’avaient fait. Et quant à ce jeune homme qu'il l'avait reçu entouré à New York, il n'acceptait pas qu'il ait montré ce qui devait être caché…

 Enfin, Erik fut guéri et ils parlèrent enfin.

 - Tu vas danser de nouveau. Roméo et Juliette : Martins aux commandes.

 - Oui. Je vais reprendre mon rôle.

 - Tu es Roméo ! Un beau jeune homme éperdument amoureux et prêt à mourir d'amour…

 - C’est un beau rôle.

 Erik était assis sur un des canapés du grand salon, les jambes repliées et la tête sur les genoux. Il portait un pantalon beige et un pull à encolure en V, des cadeaux de son ami. Il était encore trop pâle. Changeant de ton, le décorateur s'assit très près de lui et le tança :

 - Pourquoi  as-tu fait cela ?

 - La jeunesse.

 - Non. Dis pourquoi.

 - Le respect, la saleté. Le trop grand respect. La désobéissance.

 - C'est à dire ?

 - Je vais danser quelqu'un qui est pur.

 - Comme toi. Tu ne veux pas me répondre ?

 - Non.

 - C’est cette danseuse qui se moquait de toi ou ce Danois ?  Tu es toujours gêné quand je l'évoque. Il est mort brutalement ?

 - Oui…

 - Il y a un rapport entre ce que tu viens de faire et eux, n'est-ce pas ?

 Erik eut un hochement de tête négatif mais il ne se ferma pas. Redevenant soudain humble, il suffoqua son interlocuteur :

 - J'ai été horrible ici. Ils ont fait des dégâts mais j'ai caché tout ce que tu m'as donné et ce que je t'ai donné. Personne n'a vu. Les vêtements, le petit tableau, le miroir et d'autres présents que nous nous sommes faits. Tout est dans deux valises dans le débarras. Tu peux vérifier.

 Julian, voyant mal où son jeune ami voulait en venir, fit un signe de tête négatif.

 - Qu'est-ce que tu veux me dire ?

 - Tout est là. Personne n'a touché à rien.

 - Et pourquoi me le faire savoir ? Tu veux réparer, demander pardon ? Je ne comprends pas.

 Erik eut un air hagard et ne répondit pas. Quelques jours plus tard, il reprit le travail et se montra rigoureux et obstiné. Roméo et Juliette. C'était sa dernière prestation de la saison et celle où il était le plus attendu.

 - Tu viendras ?

 - Oui, je serai là.