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Afin de garder Erik, le danseur, Julian

déménage habilement dans un autre appartement...

Erik savait qu’il avait raison mais il ne s’attendait pas à ce qui allait suivre.

- Je ne veux pas qu’on arrive à se jeter n’importe quelle ineptie à la figure. Ta situation va se stabiliser, tu vas être résident et pouvoir faire ce que tu veux. En attendant, on va vivre dans deux lieux différents mais ce sera qu'une séparation ponctuelle. Cet appartement est à moi. Ma famille en possède un autre à Manhattan mais il est plus éloigné de mon travail. Il est cependant agréable et je vais m'y installer.

Le danseur demeura stupéfait. Julian lui abandonnait cet appartement splendide dont il ne parvenait pas à se lasser.

- Mais enfin, pourquoi ferais-tu cela ?

- Parce que tu es un magnifique danseur. Entre autre.

- C'est généreux.

- Oui, ça l'est.

Comme le danseur continuait de l’observer avec stupéfaction, il devint plus précis :

- Ma générosité n’est cependant pas complète et je vais énoncer certaines restrictions. Tu dois comprendre que beaucoup de mes documents de travail sont ici. Je ne peux pas tout transférer d'un coup et de toute façon, ce n'est pas souhaitable. Une grande partie de la semaine, je serai ailleurs mais il m'arrivera d'être là aussi. Je te dirai mes « mouvements ». Regarde le répondeur.  Ne prends pas un air offusqué quand je viens travailler ici...

Erik parut gêné.

- Mais non, pas du tout !

 La décision de son ami le soulageait et elle l'arrangeait beaucoup puisqu'elle lui permettait de rester dans un beau cadre sécurisant en lui épargnant la mesquinerie et la dureté d’une rupture, qui après tout, pouvait venir de cet ami pour l’instant très patient. Toutefois, trop afficher sa satisfaction s'avérait maladroit.

- Tu pars de ta maison ?

- Oui.

- Pour moi ?

-Je te suis reconnaissant de dire « pour moi » et non « à cause de moi ». Mais oui, je pars. Enfin pour l'instant.

- Tu as des choses à me dire ?

- Oui.

- Dis-les.

- La première consigne est la suivante : n’oublie pas que, malgré tout, tu es chez moi…

- Je ferai attention mais la danse me prend quasiment tout mon temps. Tu ne me verras pas tant que cela ! J'imagine que tu veux me dire d'autres choses ...

Rien dans la façon dont il parlait n'était provoquant ; il semblait au contraire soucieux d'être conciliant. Julian poursuivit :

- Écoute Erik, à New York, les tentations sont multiples. Tu penses le savoir mais tu ne mesures pas ce qui peut arriver. Ils risquent de ne pas vouloir te lâcher, les hommes que tu vas croiser et pour les femmes, ce sera pareil. Quant à toi, il se peut que tu te sentes très rapidement très motivé. Ce n'est pas à moi de te dire ce que tu dois faire mais il y une chose que je te demande vraiment : ne les emmène pas ici et surtout pas dans mon lit. C'est une ville immense, forte, captivante pour quelqu'un comme toi. Erik, respecte ma demande, je t'en prie.

- Pourquoi me parler ainsi ? Où veux-tu en venir ?

- Trouve tes lieux.

- Je ne sais même pas ce que je vais faire...

- Compte sur eux pour te donner des idées, des bonnes de temps à autre et le plus souvent, des mauvaises... Ne te fie pas trop à toi-même...

Erik était déconcerté. Les remarques de Julian n'étaient pas anodines. A la fois intrigantes et sèches, elles le poussaient à en demander plus.

- Je suis quelqu'un de responsable !

- Responsable ?

- Il y a une suite à cette phrase...Termine-là !

- Ton corps est précieux pour la danse comme l'est ta beauté. Fais attention à toi.

- Mais pourquoi me dis-tu cela ? C'est un drôle de discours !

- Oui mais il est juste. Erik, prends soin de toi...

- Je le ferai.

- Le dire en pensant à autre chose ne suffit pas.

- Je ferai vraiment attention.

- C'est bien ! Et pas ici.

Julian alla dans le sud de Manhattan. C'était un très bel appartement, plus vaste que celui de Central Park mais rien ne reflétait vraiment ce qu'il était, lui. Sa mère avait meublé le tout. Elle était obsédée par les Préraphaélites et la couleur rose. Il dut prendre sur lui pour s'installer là tant il se sentait cerné par les Aphrodite partiellement nues, les belles naïades aux longs cheveux blonds, les Narcisse aux visages figées et les Ulysse revenant de guerre et de voyage, les Persée et les Andromède. Il leur résista vaillamment ainsi qu'aux rideaux rose pale, aux dessus de lit roses, au marbre rose et aux abat-jours roses ; sans oublier les fauteuils et le canapé.

- Dieux du ciel, gémit Julian, que ne me faut-il pas accepter sur cette terre !

Et quand il se fut installé et eut remisé dans une pièce tout ce qui le dérangeait, il se mit à rire sans fin. Sa tâche était vaine puisque même débarrassées d'une partie de leur décoration, les pièces dans lesquelles il se déplaçait restaient surchargées et, pour lui, hideuses.

- Erik, Erik ! Qu'est-ce que tu me fais faire, là ?

Il glissa dans un placard, avant de s'endormir, des coussins roses ourlés de dentelle. C'était là un pis-aller. Ce repli inattendu avait laissé Erik désemparé. Ce pouvait être une bonne tactique. Les premiers temps du reste, les calculs de Julian demeurèrent justes. Erik était redevenu charmant quand il le trouvait dans l'appartement de Central Park et ne cessait de lui poser des questions sur l'histoire de la danse. Il l'appelait pour prendre de ses nouvelles. Ils dînaient souvent ensemble. Portant à tour de rôle, les beaux vêtements que son ami lui avait achetés, il se montrait bavard et plein d'allant et rien dans son attitude ni dans son regard ne laissait penser qu'il sortait comme il voulait. Il ne le faisait pas du reste et semblait apaisé mais les semaines passants, le décorateur lui annonça qu'il avait posé des congés et partait pour l'Italie. Depuis son retour aux États-Unis, il avait travaillé d'arrache-pied en ne s'autorisant que quelques jours de liberté, çà et là. Cette fois, il prenait trois semaines. Milan, Rome et Florence les valaient bien. Le danseur accusa le coup et montra une déception nette. Son ami qui s'en allait ainsi et lui qui ne pouvait le suivre à cause de son contrat ! Julian exulta intérieurement. Cette fois, l'attachement que le jeune homme avait pour lui était visible.