sh2_miroir

Le miroir offert par Erik plait à Julian

mais il en souligne l'ambiguité...

Ce fut une soirée particulière car le décorateur se montra presque distant avec son ami que cette froideur inattendue rendit incandescent. Il l'attirait à lui avec sûreté. De ce qui suivit, Erik parut ravi et au petit matin, il fut presque confus d'avoir dédaigné cet être qui savait déjà tant de lui.

- Ton cadeau !

 Il lui offrit tardivement un étrange miroir tout cerné d'or qu'un artisan lui avait vendu l'avant-veille.

- Oh, c'est  joli !

- Alors, ça te plait ?

- Bien sûr car c’est un objet magique ! Que peut refléter un tel miroir ?  Juste le visage de ceux qui le contemplent ?

- C'est le rôle d'un miroir.

- Ce peut être aussi un outil merveilleux s'il reflète leur état d'esprit. Il le fait ?

- Le but d'un miroir est de...

Julian eut un rire un peu dur et Erik se tut. Son ami savait  donc vraiment ce qu’il avait fait le soir du vingt-cinq. Il était percé à jour et il était déconcerté. L’attitude du décorateur était-elle un signe de mansuétude ou de faiblesse ? Il ne trouva pas la réponse. Voyant son malaise, son ami devint charmant et plus rien ne fut dit. Une semaine passa. Le décorateur mettait en place les décors d'une  "Turandot"  au Metropolitan et tout était encore à faire. Très présent dans l'appartement, il restait longuement dans son bureau et quand il en sortait, il observait le danseur dans une des belles tenues qu'il lui avait offertes. Ils s'étreignaient toujours beaucoup mais de façon plus conventionnelle, les jeux libertins ayant reculé. Quand vint le dernier jour de l'année, ils acceptèrent une invitation. Le danseur rejoignit son ami dans une belle maison lointaine où des hôtes aisés les reçurent. Il passa une partie de la nuit avec des mondains à qui il dut sourire et qui souvent lui tinrent sur les ballets qu'il aimait ou des danseurs qu'il avait admirés des propos si butés qu'il en resta stupéfait. Par respect pour Julian, il se retint de répondre mais celui-ci le retrouva seul à plusieurs reprises, soupirant et tentant de garder son calme. A la vérité, le jugement du monde lui faisait peur. Si un artiste jugé excellent à un moment n'était plus adulé du tout avant d'être rejeté, qu'en était-il de sa véritable valeur ? La carrière d'un danseur classique n'est pas si longue. Lui-aussi pouvait tomber en disgrâce et sur quels critères ? Le lendemain, Erik se leva tard et partit au théâtre où il travailla d’arrache-pied avec cette sévérité qui faisait parfois reculer. Le soir, il monta sur scène où il fut très applaudi. Quand il eut regagné l'appartement de Julian, ils burent du champagne et se sourirent. Personne ne fut très bavard et dormant côte à côte, tout fut difficile. L'hostilité d'Erik revenait et s'intensifiait. Les jours suivants, le décorateur passa beaucoup de temps au Metropolitan et bien que les deux bâtiments fussent côte à côte, il ne croisa pas Erik. Il le complimenta cependant pour sa prestation dans Casse-Noisette.

- Je ne suis pas si  bon.

- Les critiques ne disent pas ça ; et crois-moi, ceux dont je parle ne sont pas angéliques !

- Je ne suis pas si bon.

- Mais personne ne te dit rien !

- Comment tu le sais ?

- Je suis Américain. Je sais.

A peu de temps de là, son ami le surprit faisant seul des essayages et s’observa dans l’un des miroirs de la chambre d’ami. Il portait un blouson en cuir, un pull près du corps  avec  des  jeans. C’était des vêtements offerts. Le décorateur le complimenta.

- Superbe.

Le danseur se tourna vers lui. Sur son visage se lisait le désir de ces étreintes que les fêtes précédentes lui avaient permis d'assouvir. Julian le provoqua :

- Sors seul. Ce sera simple.

- Quoi ?

- Tu m’as très bien compris. Tu l’as déjà fait, du reste…

- Je ne veux pas. Non.

- Pourquoi ? Ce serait indécent ?

- Oui. Tu n’as pas à me pousser à faire ça.

- Là, c’est un problème de respect. Le souci étant de savoir qui respecte qui.

- Justement, je te respecte et donc, je ne sors pas seul.

Le décorateur se demanda si Erik mesurait l’ambiguïté de sa réponse mais il n’alla pas plus avant. Il dévia la conversation et peu à peu. Ils s’installèrent sur un canapé et burent des verres. Les débuts furent timides mais le danseur devint cet être de désir dont Julian guettait les apparitions et ils s'étreignirent.

Les jours et les semaines qui suivirent  montrèrent cependant que l’équilibre dans lequel ils vivaient était précaires. Le décorateur prit donc les devants :

- Tes tentatives pour trouver ton propre logement n’aboutissent pas, je le vois et tu es, de toute façon,  assez hésitant. Au rythme où vont les choses, on va se fâcher. Tu ne supporteras plus d’être là  et tu m’en voudras. Une fois les hostilités déclarées, il est difficile de revenir en arrière. On s’est dit trop de sottises et on est blessé…