Central Park hiver

 

Les fêtes arrivent. Erik et Julian s'offrent

des présents significatifs...

 

C'était un mois de décembre glacé et cristallin et par les grandes baies vitrées de l'appartement de Julian, Erik tout de gris vêtu faisait la différence entre les hivers. Au Danemark, la lumière devenait grise  et un peu plus tard la neige s'annonçait. L'hiver américain mettait plus de temps à venir mais avait un pouvoir paralysant qu'il n'aurait jamais atteint dans son pays où les habitants, accoutumés à la rigueur, ne se démontaient guère. Ils semblaient  le faire ici. Dans le parc, les promeneurs étaient fantomatiques et rares mais il s'amusa à les voir se déplacer. Cette Amérique, cette ville, il n’en était jamais fatigué d’autant cette beauté qui n'était jamais gratuite. Tant de rencontres et tant de changements et sur scène tant d'applaudissements ! Pas de quoi se plaindre et pourtant, il demeurait insatisfait. Julian était parti et il tint parole, s'entretenant avec lui dans la journée du 24, avant de se rendre au  théâtre, puis au matin du 25. Il dit qu'il pensait avoir été « passable » et non « correct »  sur scène et le décorateur le crut. Après avoir raccroché, Erik sentit monter en lui une violence incompréhensible, un désir de faire mal, de tout saccager. En contemplant une photo de Julian, il partit d'un rire sans fin. C'était un rire un peu rauque, dur et cruel. Il se doucha, se prépara et sortit.  Il alla dans un bar puis dans un autre et naturellement pas dans n’importe quels bars. Ce fut simple. Il estima avoir eu de la chance, tout en reconnaissant qu’être beau facilite les choses. Un brun, un blond : c'était parfait. Ils étaient jeunes, les embrasser et les étreindre fut sans implication. Il n'eut pas d'état d'âme et revint chez Julian comme l'aube pointait. Le vingt-six, il ne fit rien et pensa avec délices à ces deux amants impromptus et il eut seul dans l'appartement de son amant ce même rire presque vulgaire qu'il avait pu avoir au téléphone. Il l’avait toujours quand le décorateur l’appela. Ce dernier parut interloqué mais ce fut tout.

A son retour de Boston, Julian  passa dans son appartement sans y trouver Erik puis alla travailler. En fin d'après-midi, il le retrouva. Il était aussi lisse et beau qu'attendu et son ami se montra affable. Comme aucune allusion n’était faite à son hilarité déplacée, Erik insista.

- Je suis sorti, tu sais.

- J’ai compris cela. Tu as bien fait.

- Tu sais vraiment de quoi je parle ?

- Oui.

Le danseur fut déconcerté. Très aimable, Julian souriait beaucoup. Jouait-il la comédie ?

-J'ai des cadeaux pour toi. J'ai préféré te les donner maintenant.

- Des cadeaux ?

- Ce sont les fêtes, non ?

Le danseur resta circonspect puis suivit son ami qui ouvrit la porte de sa chambre. Des paquets étaient posés sur le lit ; ils étaient nombreux et à l'enseigne de grands couturiers ou de stylistes de renoms, de grands parfumeurs et de bottiers aussi. Erik fut stupéfait.

- Je ne t'ai offert qu’une petite nature-morte quand je suis arrivé du Danemark et ne n'était guère qu'un joli tableau. Et ce que je vais t'offrir, là...

- Mais c'était très bien et ce que tu m'as réservé ce jour me comblera aussi, j'en suis sûr. Tu mérites les présents que je te fais. Allons, regarde.

C'était des vêtements sobres et magnifiques, quasiment faits sur mesure, tout en sobriété et nuance. Tout était pensé pour lui, pour ses attitudes, ses humeurs, ses éveils et ses relâchements. Il y avait là, des vestes, des pantalons, des chemises, des tee-shirts prêt du corps, des cravates et des boutons de manchettes, des pull-overs aussi et des chaussures, le tout dans de belles matières raffinées et luxueuses et des couleurs allant du blanc aux roux et aux bleus. Erik, stupéfait, resta indécis puis choisit un cashmere beige et chercha avec quoi le porter. Il se penchait sur les boites et les sacs marqués aux noms d'enseignes prestigieuses quand Julian l'arrêta.

- Cette chemise, enlève ton pull et passe- la.

Un styliste américain l'avait dessinée et elle était belle, blanche et sobre mais de belle facture. Erik se mit torse nu et l'enfila. Le temps qu'il le fasse, il attendit ce regard de désir que souvent son ami lui décochait mais celui-ci resta étonnamment sobre. Toutefois, quand Erik voulut boutonner sa chemise, il s'interposa et comme lentement il commençait à glisser les boutons dans les boutonnières, il sentit le désir de l'homme qui s'était rapproché et lui faisait face et n'en fut pas surpris. Ce qui le déconcerta, ce fut d'être aussi troublé par cet Américain qui ne cessait de l'irriter. Julian était, comme à l'accoutumée, superbement vêtu, une cravate rouge foncé relevant une chemise bordeaux et un costume noir. Il était rasé de près et portait une eau de toilette nouvelle à dominante poivrée. Quand, l'air très concentré, il ferma la chemise d'Erik au niveau de la poitrine, le corps du danseur réagit malgré lui et sur son torse, ses tétons durcirent et pointèrent légèrement. C'était un signe clair et pour lui qui faisait mine de désirer de moins en moins son compagnon, une récession. Celui-ci le gratifia quelques secondes durant d'un regard légèrement amusé puis il prit une cravate dans un des sacs et le lui passa autour du cou. Elle était bleu-noir. Il la lui noua puis prit des boutons de manchette et ferma sa chemise aux poignets. Erik, envahi par un trouble qu'il croyait avoir oublié, baissait les yeux et surveillait la respiration de son ami. Elle n'était pas hachée ni modifiée d'une quelconque manière  et il en déduisit que Julian se contrôlait bien. Ou peut-être jouait-il seulement...

- C'est déjà très bien. C'est sobre et élégant et tu as beaucoup de classe. On va s'occuper du reste. Enlève le reste de tes vêtements.

C'était cette même voix mesurée et discrètement sensuelle de l'hôtel à Copenhague quand il avait si impatient d'entrer dans la chambre de son ami. Erik, suffoqué d'être ainsi sous le charme, retira ses chaussures et son pantalon.

- Tu changes aussi de sous-vêtements...

Il était impossible que son amant fût sans ironie et le danseur chercha à rencontrer son regard mais celui-ci occupé à chercher dans un autre sac, lui dit simplement :

- Allons, Erik, je te vois souvent nu, non ?

Le jeune homme plia et se vêtit comme demandé. Julian lui fit enfiler une veste bleu-nuit puis lui demanda de s'asseoir. Il lui tendit de fines chaussettes et lui tendit un pantalon avant de lui passer des chaussures. Elles étaient à lacet. Il s'agenouilla pour les nouer et Erik de nouveau fut bouleversé par cet abaissement qui n'en était pas un, par cette habileté et par l'attirance violente qu'il avait pour cet homme.

- Mais relève-toi, voyons.

- Je me relève Erik, bien sûr mais il fallait bien que je le fasse. Hein, ces lacets ?

Et il se releva. Ils se firent face et se regardèrent. Le décorateur était admiratif et cette fois il était tendre ;

- C'est bien, c'est très bien. Viens te voir.

Il se vit dans un des grands miroirs de la salle de bain attenante à la chambre d'ami et dut se rendre à l'évidence. Si l'intention de Julian était de lui présenter de lui-même une image si différente qu'elle lui ouvrait des perspectives, alors, il avait réussi car Erik, ainsi vêtu, était comme révélé à lui-même. Dans ces vêtements à la fois stricts et émerveillant, il était le jeune homme qui séduisait tant parce qu'il était beau que parce qu'il était un danseur lancé ; mais il était aussi une épure et d'une figure aussi simple on ne peut attendre que la créativité et la force. Il était mystérieux et fort.

- J'essaie le reste ?

- Non, c'est bien comme ça. Reste comme tu es.

- Alors, ouvre ton cadeau, toi.

C'était un miroir joliment orné d'or, qu'il avait trouvé chez un antiquaire, un objet de rêve inattendu, presque insolite.

- Bon choix. Tu es habile.