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A New York, Erik s'impose sur scène. Beau et tentant,

il attire beaucoup. Son compagnon lui en veut...

 

C'était clair et rude mais tout était dit. Erik refusait d'être mis en avant, il n'était pas l'amant en titre. Il recevait des conseils qu'il ne dédaignait pas et estimait certains amis de Julian mais il avait déjà un système de références : cette Finlandaise avec qui il parlait souvent au téléphone, Jane Hopkins à qui il écrivait et ce directeur artistique danois qui l'avait propulsé ici. En outre, il n'avait pas besoin de Julian pour parler avec Martins. Les déambulations à deux reprirent comme au début de même que les dîners et tous deux en furent d'abord ravis avant que le malaise ne se réinstalle. Il devint d'autant plus aigu que le danseur se mit à sortir de son côté, sans penser à mal et toujours dans l'optique d'une prise de distance. Il était fraîchement arrivé et ne pouvait encore sans risque être indépendant aussi louvoyait-il en allant faire du patins à glace avec une Jennifer ravie qui admirait son aisance, manger chinois avec David et Barbara qui aimaient les restaurants de quartier ou voir des films français en langue originale avec Vincent dont la mère était également française. C'était peu et Julian ne s'en offusqua pas jusqu'à ce qu'il le voie un matin devant l'Opéra de New-York en grande conversation avec une jeune fille brune, une ballerine sans doute. La fille était ravissante et espiègle. Elle riait aux éclats et manifestait une proximité avec le danseur que Julian, qu'aucun des deux n'avaient encore vu, trouva excessive. Ce fut pire quand elle se jeta dans ses bras. Il le fit tourner en riant et ce faisant découvrit son ami qui les observait. Il s'arrêta net et s'écarta de la jeune fille qui continuait de rire. Choqué, Julian tourna les talons. La jalousie le suffoquait. Il était tôt : sa journée de travail commençait. Il se laissa absorber des heures durant et profita de la piscine d'un hôtel de luxe avant de rentrer. Il s'entretenait toujours, tenant à son image et il trouva ce jour-là une sorte d'ironie à le faire. Ce danseur l'aimait si peu qu'il était prêt à séduire une petite ballerine ! Et lui qui avait éconduit des jeunes gens très en vue pour ce danseur classique, n’avait que la consolation de lutter pour garder bel apparence ! Quand il rentra, il trouva Erik assis seul et en silence dans la pénombre de son magnifique salon.

- Tout va bien ?

- Oui. Une des danseuses a quitté la troupe aujourd’hui. Une latino très exubérante. Je lui ai dit au revoir devant le théâtre et on a ri.

Julian soupira :

- Je vous ai vus.

- Ah ? Mais moi, non ! Tu aurais dû venir nous parler !

- J’aurais dû faire ça ?

Erik lui fit face et resta stupéfait. Il avait violemment blessé son ami et ne comprenait pas :

- Franchement, tu ne devrais pas…Ton amour propre te joue des tours…

- Elle était prête à faire l’amour avec toi et toi avec elle.

- Elle, oui mais moi, je ne la désirais pas. On s’est embrassés, rien de plus. Un baiser chaste, en plus !

- Ah oui ? J’ai de la chance, alors !

Julian, l’air fermé, gagna la cuisine où il se prépara un plateau repas. Quand il en revint, il mangea en silence. Appuyé contre le mur, silencieux, le danseur contempla son profil buté sans chercher à plaider sa cause. Julian s’enferma alors dans son bureau et le laissa à son silence puis il gagna sa chambre. Impeccablement vêtu, il avait une autorité forte et une vraie prestance qui en imposaient au danseur. Celui-ci le suivit, se mit nu et attendit, debout, les yeux baissés que son ami s’approche de lui.

- C’est bien ce que tu veux ?

- Oui.

 Il fut pris brutalement par un être, qui, il s’en rendit compte, se retenait à grand peine de le gifler et de l'insulter. Cette façon de faire, qui ne lui était pas habituelle, ne le désarçonna pas. Passif, il accepta la colère et la possessivité de celui qui agissant curieusement augmentait son plaisir et à aucun moment, il ne cria grâce. Au matin, comme l'un et l'autre se regardaient avec surprise, Erik dit avec une simplicité désarmante :

- Elle n’était rien pour moi mais c’était une faute…

- Oui.

Aucune allusion ne fut faite au fait que Julian avait été agressif.

Cette passivité, cette capacité à l’omission arrangea beaucoup le décorateur. Il aurait pu rester amer et se dire qu'Erik, n'étant pas sur son territoire, l'utilisait sans n’éprouver pour lui que de la sollicitude. Or, même s’il faisait mine de ne pas être concerné, le fait qu’il était un homme d’argent, aimait  le luxe et les arts et connaissait tant de gens influents pouvait finir par faire sens  et l’amener à évoluer… Il choisit la patience, qui n'est pas une marque de faiblesse et Erik tergiversa. Retenant la leçon, il s'efforça  d'être drôle et charmant avec celui qui, après tout, lui rendait la vie heureuse. Son ami lui en imposait par son élégance et son autorité naturelles et il  le consultait beaucoup pour un oui pour un non. Les jours passaient dans le travail et la recherche du meilleur et lumières s'allumaient puis s’éteignaient au théâtre le temps d'un spectacle. La vie intérieure et la vie extérieure, les archétypes de la danse et les enjeux du quotidien. Il se sentait heureux. Il adorait New York puisque qu'immensité et possible semblaient s'y rejoindre. Tout pouvait être bien du moment que son ami restait ce guide étincelant qu'il pouvait être, lui montrant les moindres retraits de la ville. Et il y avait la scène. Julian allait le voir danser aussi souvent que possible et l'admirait, l'admirait. Ne sachant pas encore que le danseur  tournerait des films et deviendrait chorégraphe, il restait protecteur et attentif face à celui qui ayant accepté la discipline qu'impose la danse classique l'accepte journellement avec le lot qu'elle a de souffrance et de rigueur. Il commençait à percevoir que la formation d'Erik échappait aux concepts américains tout en le ramenant à Balanchine. Avoir une technique parfaite, un charisme évident et  la beauté, c'était bien mais il allait déjà bien plus loin. Barney qui n'était pas nécessairement romantique n'en revenait pas. Ce jeune homme était prêt à mourir pour son art ou à être surpris, sur son lit de mort, évoquant le rôle auquel il s'était identifié. Il pensait à Pavlova qui, selon la légende, était morte en faisant les derniers mouvements de la mort du cygne et à Nijinsky qui aurait à la fin de sa vie refait les mouvements de bras du beau spectre de la rose. Un danseur comme cela échappait aux codes. Ce devait être l’influence de cette Finlandaise qu'il respectait et de ce russe dont il parlait avec respect mais Erik ne disait rien d'eux, se contentant de les mentionner.

- Deux ballets. On t'admire. Tu viens d'ailleurs...

- Du Danemark, tu le sais.

- De bien plus loin. La salle se remplit  de critiques, d'amoureux de la danse et tu n'es pas convaincu ! Pourtant, tu tiens ta promesse : ils se lèvent, ils t’ovationnent !

- Non. Ce peut être des spectateurs plus snob que lettrés et pas forcément des amoureux de la danse !

- Non ! Explique-moi.

- Les chaussons noirs, la Russie ? Je ne parle pas beaucoup.

- Tu tiens des promesses ?

- Si tu veux. C’est comme s’il y avait un héritage. Je dois répondre.

De nouveau, il parut gêné de vivre chez Julian. Il voulait son indépendance et  se démultiplia. Il eut un soudain un projet de collocation et parut très content jusqu'à ce que le danseur qui lui avait l'offre se rétracta, ce qui le vexa. Il nourrit ensuite l'espoir de loger dans le Queens. L'appartement était spacieux et le loyer modique mais Julian n'eut même pas besoin d'insister sur les trajets quotidiens et fastidieux qu'impliquait un tel lieu de vie. Erik comprit de lui-même et se lança plus activement dans ses recherches mais les offres étaient rares et orientées sauf les hôtels et il se résolut pas à en prendre un. Il était encore enfantin ce qui permettait à Julian de le retenir.

- Il me faut partir !

- Je souhaiterais que tu restes car j'ai confiance en toi. C'est toi qui ne me rends pas cette confiance !

- Tu me prendrais au piège !

- J'adorerais mais c'est peu probable.

 Sa manière d'être était intimidante car elle n'était pas impolie. Il était prêt à devenir délicieusement adolescent, comme il l'était à Londres, laissant derrière lui toute ruse.

- Tu es très jeune et pour un Européen, l'Amérique est un autre monde. J'ai le sentiment que tu as un abri ici, tu es protégé. On dirait que tu ne veux pas l'accepter alors que ça te rassure et mon but est bien de te rassurer !

- Tu le fais.

- Alors ?

Erik était mal à l'aise. Bien plus jeune, il s'était fait une promesse qu'au bout du compte, il ne tenait pas. Plus jamais Sonia et surtout, plus jamais Mads. Or il y avait déjà eu Jane et maintenant, il y avait cet homme qui ne le laissait pas indemne. Il s'en voulait et lui qui n'était pas superstitieux se prenait à penser qu'il paierait car il s'était parjuré mais quand il s'interrogeait davantage, la raison de ce parjure ne lui apparaissait pas.

- Je n'ai pas de réponse.

- Je vois et tous voient ce que tu es. Tu es une exception et ceci est bien au-delà de ma vie sentimentale. Ne résume pas mon attitude à une simple captation.

On approchait de décembre et le danseur s'apaisa, se contentant le plus souvent de dormir dans la chambre d'amis. "Casse-Noisette" qui faisait comme chaque année l'attraction des fêtes était déjà en répétition et Erik allait et venait, toujours aussi sur le qui-vive et de plus en plus observé. Sentant qu'à son tour il devait rassurer Julian, il rechercha avec lui tout ce qui à New -York était danois, des livres à la vaisselle et du mobilier aux cosmétiques. Ils goûtèrent aussi à une cuisine que le décorateur connaissait peu. Et pour finir, Erik émit un dernier vœu :

- Au Danemark, Morton et Mathias Skaende me fournissaient mes chaussons de danse. Je peux me les faire envoyer mais je pense qu'il y a ici de vrais professionnels. C'est très important. Pourras-tu me donner des adresses ?

- Tu veux des chaussons de danse sur mesure ?

- Oui, viens voir. Ceux-là viennent du Danemark ; regarde bien. Tu vois la différence ?

- Ils ne sont pas identiques ; une très légère différence entre le pied gauche et le pied droit.  Pour ce dernier, le talon est renforcé et la pointe aussi... Et tu le ressens ?

- Bien sûr. Les frères Skaende sont des génies. Leurs chaussons te sont adaptés. Seulement, ils sont âgés. Ils vont arrêter.

-Je vais chercher.

Il le fit sans succès et le temps passa. Peu avant Noël, Erik devint mutique et froid. Il devait assurer une représentation le 24 décembre et une le 25 alors que Julian partait pour Boston rejoindre des amis de longue date et saluer sa mère. Au moment où il quitta l'appartement, il eut un pressentiment. Il laissait Erik trop seul.

- Tout ira bien ?

- Je serai très occupé. La danse…