Danseur-Noble-Adam-Kozik-Homotography-4

Erik, formé à Copenhague,

arrive à New York et doit  s'imposer...

Julian exulte.

Dès son premier contact avec la troupe, le danseur comprit que son contrat prenait forme et qu'il n'avait pas grand-chose à craindre. Si la façade du théâtre ne le convainquait pas, l’intérieur lui parut très beau, la salle lui plut autant que la scène et il parcourut les couloirs avec bonheur avant de rejoindre la salle d’entraînement. Elle était semblable  à celles  qu'il avait déjà vues, vaste et claire, bardée de miroirs. Ils étaient nombreux. Il était au fond et respectait les demandes : échauffements, étirements, exercices à la barre, postures diverses. Il ne réfléchissait pas et scrutait son image comme il l'avait toujours fait. Tout était très nouveau parce qu'américain mais en dehors de cela, tout lui était déjà connu. Les répétiteurs la saluèrent de façon très formelle et les danseurs l'observèrent. Certains lui sourirent. D'autres attendirent les intercours pour lui adresser la parole. On lui fit remarquer qu'à Copenhague, on travaillait huit heures par jour environ, spectacle compris et qu'à New-York, il devrait être là dès qu'on le lui demanderait. C'était puéril puisqu'au Danemark, il travaillait sans relâche. Les premiers jours, il resta sur quant à soi, se tint à l'écart des intrigues et attendit. On lui fit de nouvelles remarques qu'il ignora sur son mutisme et son origine danoise. Était-ce une épidémie ? Peter Martins avait été un brillant premier danseur de 1970 à 1983 et sa récente nomination en tant que directeur artistique le rendait redoutable. Et il y avait Erik Bruhn, qui était une gloire au Danemark et qui maintenant dirigeait le ballet de Toronto. Et d'autres encore, moins prestigieux. Trop de Danois ? A cette attaque, Erik réagit non sans orgueil :

-  Le Danemark vous  envoie le meilleur !

Le danseur américain qui l'attaquait eut un haut le corps.

- Tu veux dire que tu es très bon ? On verra si tu réussis.

- Vous verrez, oui.

Le ton était donné mais Erik ne plia pas et de toute façon, les répétitions d'Orphée et Eurydice commençaient. Il était précis et lumineux et comme annoncé, brillant. Julian le sut assez vite et en fut très heureux mais il resta discret, tenant compte du caractère heurté du jeune homme. Il le trouvait souvent au travail dans l'appartement, lisant ou visionnant des vidéos et le laissait tranquille. Il était heureux quand il jouait du piano, peu de danseurs à sa connaissance en ayant une aussi bonne maîtrise. Erik, lui, était plus mesuré. Il avait conscience de sa valeur mais il était simple et toujours sur le qui-vive, ne montrant aucune fatuité. Plus calme, il redevenait curieux et rieur et tous deux marchaient beaucoup dans New York, allaient voir des films et des expositions et traînaient chez les antiquaires et les brocanteurs, une des passions de Julian. Travaillant beaucoup, le décorateur avait besoin de dîners à l'extérieur et de soirées dans des bars élégants. Erik répondit à ses invitations sans qu'il pût démêler s'il le faisait pour ne pas le heurter ou parce que ce type de sorties l'enchantait. Erik jugeait à juste titre son ami très snob et aurait certainement choisi pour lui-même des endroits bien moins en vue et plus gais, mais il pliait.

La nuit, il acceptait aussi des corps à corps réguliers qui éblouissaient son amant américain habitué à des étreintes conventionnelles avec ceux qu'il admettait chez lui et à d'autres beaucoup plus violentes avec des rencontres fortuites très éloignées de son univers. Au lit, Erik que Julian avait trouvé libre et audacieux à Copenhague, était d'un naturel confondant. Il n'aimait pas les conventions, avait peu d'interdits et était très ardent, montrant une nature assez double. Il pouvait se résoudre à être sage mais n'était pas contre la perversité. Julian était stupéfait et subjugué. Ce danseur à la mise souvent sévère qu'il trouvait au sortir de longues journées de travail lisant ou consultant ses notes quand il ne se préparait pas pour le rôle qu'il allait danser le soir, était aussi cet être de la nuit qui le déshabillait et s'agenouillait pour l'exciter avec un art consommé qui en faisait l'émule des jeunes hommes parfois tarifés qu'il se plaisait à rencontrer. C'était incroyable et merveilleux. Quant à lire dans ses sentiments, le décorateur le pouvait difficilement. Le jeune homme lui faisait confiance et l'estimait. En outre, il lui était reconnaissant de l'héberger, ce qui il devait l'admettre, lui rendait facile l'arrivée aux USA. Ils avaient une intimité charnelle exceptionnelle mais en cela, ils n’étaient  que des amants. Où était l'amour ? Julian le souhaitait de ce danseur auquel il ne cessait de penser et à de brefs instants il lui semblait qu'il en recevait pour être rapidement désillusionné. Cependant, il ne désarmait pas. Il avait déjà aimé et été aimé et il savait que bien souvent les sentiments de l'un ne sont pas à la mesure de l'autre mais que tout peut s'inverser et se consolider. A Londres où il avait joué pour Erik le rôle d'un amuseur mondain, il se remettait d'un amour violent et partagé et d'une rupture tonitruante. Trop de passion épuise et il avait coupé les ponts. Auparavant, plus jeune, il avait connu des années durant une situation similaire. Le danseur ne savait rien de son passé amoureux et c’était très bien ainsi. Ils avaient du temps devant eux...

Le sentant en confiance, Julian l'amena à accepter de rencontrer ses amis et ses relations. Erik avait commencé de paraître sur scène et son image se dessinait nettement : il faudrait compter avec lui. Il répétait maintenant Serenade, le second spectacle dans lequel il était programmé et qu'il avait dansé à Copenhague. Tout se stabilisait. Il commença par inviter trois couples d'amis pour un dîner exquis basé sur une cuisine américaine de terroir. Il savait recevoir. Une table splendide était dressée, tout en vaisselle luxueuse et verres de cristal. De grands bouquets de fleurs embaumaient la pièce, Julian adorant les lys et les roses, les éclairages indirects mettaient en valeur l'élégance des lieux, des meubles aux tableaux et aux miroirs ornant les murs. Le maître de maison avait des employées dont une cuisinière épisodique. Elle était merveilleuse et supervisait tout. Les autres femmes assuraient le service. Les convives que Julian présenta à Erik ne parurent pas surpris le moins du monde de le rencontrer. Un des couples s'occupait d'une galerie d'art cotée, un autre était formé de deux universitaires spécialistes d'écrivains américains dont le danseur oublia immédiatement les noms et le troisième, celui qui était formé de deux hommes, étaient des musiciens de renom. Il leur était venu aux oreilles que Julian avait désormais un compagnon magnifique. Ils venaient vérifier. Joignant à une beauté presque hiératique, une ensorcelante jeunesse et une réserve intrigante, il leur plut. Julian ne se trompait pas…