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Jeune danseur danois, Erik Anderson 

arrive à New York et veut conquérir

la maison de Balanchine...

Une fois dehors, le jeune homme resta un moment à contempler la façade du théâtre et en se retournant, il observa celle de l'Opéra de New York. Il fut brusquement pris de crainte. Dès le départ, on lui avait comprendre qu'il était dépositaire d'un don et qu'à ce titre, il était à part. Tout le monde n'avait pas sa chance et peu était prêt à lui pardonner d'avoir de telles capacités, une redoutable faculté d'imitation et une telle sensibilité. Plus les années avaient passé, plus on lui avait fait sentir qu'il devait tenir ses promesses. La lointaine Hannah avait été ravie de lui mais c'était là peu de choses. Irina et Oleg avaient fini par s'incliner tout en lui laissant pressentir de nouveaux défis. Ses professeurs et répétiteurs du ballet danois l'avaient encensé et après eux, Covent garden l'avait adoré. C'était très bien mais maintenant il y avait Balanchine dont il avait senti l'aura dans le théâtre, le très sélectif Jerome Robbins et pour une moindre part Martins. Que ferait- il si cette fois les promesses n'étaient pas tenues ? Il ne pouvait pas sans en être horriblement humilié décevoir cet homme âgé qui venait de lui parler et ce directeur artistique qui l'engageait sur l'insistance d'un homologue persuasif. Et que dirait l'altière Finlandaise à qui finalement il donnait tort? Que penseraient ses anciens camarades, ses anciens flirts, ceux qui avaient dansé avec lui au Danemark et en Angleterre pour qui il ne serait plus qu'un danseur à la carrière manquée ? Comment réagirait sa famille qui, il le savait, se diviserait sa sœur aînée et son père se réjouissant de sa défaite alors que les autres en étaient navrés ? Et enfin, qu'allait dire Julian dont l'opinion se mettait singulièrement à compter. Ne pas réussir ? C'était une éventualité terrible. Il en frémissait à l'avance.

Il rentra lentement en faisant des détours et chez Julian, qui était absent, regarda la programmation que Martins lui avait donnée. Des œuvres prestigieuses pour la plupart où il avait souvent le premier rôle dans des chorégraphies exigeantes. La mise à l'épreuve était évidente. Ne voulant à aucun prix se laisser distraire, Erik chercha dans la bibliothèque de son ami tout ce qui avait trait aux ballets qu'il allait interpréter, tant pour les livrets que les notes chorégraphiques, les décors et les musiques. Il lut encore et encore, travailla mentalement les chorégraphies, utilisa le piano droit que son ami avait placé dans son grand salon et visionna même quelques vidéos de ballets qu'il connaissait mais pas n’avait pas forcément dansé. Redevenant passionné, il en oublia ses craintes et quand Julian, qui travaillait de nouveau, revint vers dix-huit heures, les bras chargés de course, il le trouva revisitant la première chorégraphie d'Orphée et Eurydice, celle que Balanchine avait proposée en 1936 et qui n'avait pas eu de succès. C'est cette version là que Jerome Robbins reprogrammait. Le décorateur le salua en souriant et alla déposer son fardeau à la cuisine dont il mit du temps à revenir. Quand il en sortit, il portait un vase chargé de grands lys. Il ne disait rien et quelque chose dans sa manière d'être soufflait à Erik qu'il le faisait exprès. Le silence régna encore jusqu'au moment où il prit sur une table basse la fiche de programmation que Martins avait remis au danseur. Il la lut avec attention.

- C’est ambitieux mais tu es un bon danseur.

- Un bon danseur…

Erik avait abandonné les notes qu'il consultait sur la chorégraphie. Il était sombre tout d’un coup et son ami, qui l’observait, fut incisif.

- Tu as des regrets ?

- Quoi ?

- Tu as des craintes ?

- Mais de quoi parles-tu ?

- De toi, de ton visage, de ta nervosité.

- Non. Je me suis préparé, tu sais…

Julian le toisa quasiment avant de lui sourire avec gentillesse comme il l'avait fait en entrant mais les forces d'Erik restèrent bandées.

- Je trouverais logiques que tu aies des inquiétudes. Tu es aux USA. C'est une très grande compagnie de danse et pour l'instant tu ne connais que Londres qui peut être mis en concurrence.

Cette fois, ce fut Erik qui toisa son ami.

- Quoi ! J’étais étoile au Danemark. J’ai dansé à Paris !

- Oui, bien sûr… Je vois que ce n’est pas le moment de polémiquer ! Tu intègres le New York City ballet. Ils attendront de pouvoir se lever pour t'applaudir. Tu en es conscient, je le sais.

- Ils le feront. Je les surprendrai.

- Un jeune guerrier…

- Oui.

- Tu sais qui a dansé ici, bien sûr…

- Bien sûr.

A nouveau, Julian fut presque narquois et il le resta tant que sur le visage de son ami se mêlèrent des sentiments aussi contradictoire que le discret appel au secours, la rancœur, le contentement d'avoir démasqué une ruse et la tristesse face au manque de considération dont il était l'objet. Ce dernier sentiment finit par l'emporter et Julian le vit rassembler les livres qu'il avait consultés, les notes qu'il avait prises et les vidéos. Il ne garda qu'un petit lot ainsi qu'un grand carnet sur lequel il avait pris des notes sur les chorégraphies. Il referma le piano et alla placer ce qu'il voulait encore regarder dans la chambre d'ami. Quand il sortit, il s'était changé et paraissait plus austère encore que quelques instants avant. Julian le sentant bien plus blessé qu'il ne l'avait escompté tenta de l'apaiser :

- Je cherche à te provoquer, tu le vois bien ! Allons, cessons cela. Tu ne m'as pas parlé de tes entretiens. Il faut que tu le fasses, non ? De toute façon, on va dîner.

- Non, moi pas ici.

- Parlons de tes rendez-vous. Allons...

- Jerome Robbins est une légende. Dois-je de te le dire ? Ça a été bref. Il attend de me voir au travail. Martins m'a présenté mon contrat et a parlé de mes rôles. Plus technique et plus proche. J'ai terminé.

-  Tu es bien laconique ! Au moment du repas, tu seras plus bavard…

Erik enfila un imperméable gris et posa sur sa tête un feutre de même teinte, survivance de son dandysme. Avant de sortir, il dit à son ami en le regardant avec rancœur :

- Je mange seul.

- Tu prends tout très à cœur...

- A cœur ? Oui. Je n’ai pas travaillé pour une compagnie assez prestigieuse, c’est cela ? Tu ne peux savoir à quel point j'ai regretté de ne pas avoir appris la danse au Kirov. Pas la bonne date de naissance, pas le bon pays. Je sais que ça aurait été extraordinaire. J'ai été formé par une Allemande puis par un Russe et une Finlandaise qui eux savaient de quoi ils parlaient et surtout de qui. Ces images des danseurs russes ont accompagné mon enfance et mon adolescence. Je les ai tant regardées. J'ai appris à danser en pensant à Pavlova, à Karsavina et à Nijinsky. J’ai peur, oui mais pas pour les raisons que tu évoques.

Julian, abasourdi, prit la mesure d'un désir et d'une attente qui allaient bien au-delà de lui, lui qui par fatuité avait escompté que ce danseur qu'il aimait cherchait ce prestigieux contrat pour se rapprocher de lui.

- J'ai été maladroit.

Erik le toisait presque, lui en voulant de cette mise en cause.

- Ils vont m’ovationner et tu verras quelle a été ma formation…

- Je t’ai vu danser et je suis tout de même connaisseur. Je t’ai atteint plus que ce que je voulais. Reste, je t'en prie. Voyons...

Erik franchit la porte de l'appartement sans lui répondre. Il revint deux heures après très calme et vidé de toute colère. Julian, mal à l'aise, s'assit en face de lui.

-  Toujours heurté ?

- Non, je ne suis plus fâché.

- Ton repas était bon, au moins ?

- Horrible.

Ils se sourirent. Pendant l’absence du danseur, le décorateur avait trouvé dans son salon deux chaussons de danse teints en noir.

- Ils sont anciens, n’est-ce pas ?

- L'un d'eux est un objet de collection !

- Dis- m’en plus.

- Il y a deux d'époques différentes. L'un est récent, l'autre ancien. Du sur-mesure. Le plus vieux est russe. Un danseur du Kirov l'a porté. C'est un cadeau de mes professeurs, le Russe et la Finlandaise. L'autre est danois et je l'ai teint. Il ressemble à l'autre comme ça. Ce sont des talismans. Le passé et le présent…

- Laisse-moi les regarder encore.

Erik accepta et quand son ami les eut contemplés, ils s'observèrent. Rien n'était comme Julian le voulait et il regrettait les beaux scénarios romanesques que, pendant des semaines, il avait laissé se dérouler dans sa tête mais ce danseur à l'étrange caractère était sa chance, il le savait et de toute façon, il l'aimait déjà pour longtemps.

- Tu ne sais vraiment pas qui a pu porter le chausson russe ?

- Plusieurs noms ont été avancés mais je n'en sais pas plus. Il date des années cinquante. J'aurais préféré bien avant.

- C'est déjà bien...

Plus tard, le décorateur regagna sa chambre pensant que cette fois, il y dormirait seul mais Erik qui avait manifestement relu sa programmation et beaucoup lu le rejoignit. Ils restèrent immobiles l'un près de l'autre,  tous deux nus et pensifs. Un danseur bande toujours ses forces et demain il est prêt à s'élancer. Aussi retient-il ses pulsions. C'est une remarque attendue. Ce soir-là, elle fut vraie. Longtemps immobile et les yeux grands-ouverts, le jeune homme exacerba le désir de celui qui reposait auprès de lui. Il ne le voulait pas ainsi mais il était tout à sa promesse et à sa résolution. Tendre le bras pour être rassuré en touchant le corps ami ou l'appeler lui aurait paru fautif. Il s'en garda et aspiré dans une histoire nouvelle dont le sens ne cessait de lui échapper, le décorateur fit de même. Tout au plus lui demanda- t-il au cœur de la nuit s'il savait ce qu'il en était advenu de l'autre chausson russe. Le danseur eut un doux rire :

- Je n'en ai aucune idée, hélas. Tu sais, je voudrais tant le savoir !

- Tu n’es plus en colère, on dirait…

- Non.

- Ils vont t’adorer, je le sais. Jeune guerrier, jeune prince…

- Tu leur laisses beaucoup de temps ?

- Non.

Au matin, ils se contemplèrent rapidement puis se séparèrent non sans avoir remarqué qu'après cette question, ils s'étaient l'un et l'autre endormi.  Erik était déjà en route que Julian retrouvait toute sa raison. Le succès attendait cet Erik qui ne cessait de le surprendre.