Jerome_Robbins_ca

 

Balanchine était mort quelques années auparavant mais sa stature auréolait la maison. C'était le fils d'un compositeur géorgien qui était entré par hasard, à l'âge de neuf ans, à l'école des Ballets impériaux, à Saint-Pétersbourg ! Quel merveilleux  début d'histoire. Robbins avait tracé sa route en Amérique et était passé de la comédie musicale au ballet classique et du ballet classique au cinéma avec une grande sûreté. Mais Balanchine ! Il était difficile de ne pas l'admirer. Si la carrière de Robbins était très américaine et plus facile à connaître, celle de Balanchine était internationale. Or, à New York, il était dans « sa » maison. Le New York City Ballet était une des troupes de ballet les plus prestigieuses du monde avec le Kirov et l'Opéra de Paris. C'était la demeure d'un petit Géorgien qui était né dans une famille de compositeurs, de danseurs et de soldats. Le trouvant peu motivé pour la danse, ses parents l'avaient orienté  vers une carrière militaire mais, en  fin de compte, il avait désobéi ! Soldat, non, certainement pas. C'était la danse classique qu'il voulait apprendre et il intégra la prestigieuse école de Saint-Pétersbourg : l'école des Ballets impériaux. La Révolution étant venue, l'école ferma  et le jeune George,voulant survivre, crut bon de jouer du piano pour accompagner des films muets avant que l’école, quelque peu malmenée, n'ait rouvert ses portes! Elle fonctionna de nouveau et reçut les noms de « Conservatoire de Saint-Pétersbourg » et de « Conservatoire de Leningrad ». Il y apprit beaucoup et il étudia au conservatoire aussi où il apprit le piano, le contrepoint, la musicologie, l'harmonie et la composition. A vingt ans, il créait des ballets et avait une petite troupe qui ne fut pas jugée licite.  Quand il partit en Allemagne, en 1924, il dansa pour la République de Weimar avec d'autres danseurs russes dont Tarama Geva, sa femme, Alexandra Danilova et Nicolas Efimov mais ils choisirent de se dérober à l'Union soviétique et, à Paris, Diaghilev les accueillit. Il créa plusieurs ballets pour les Ballets russes et ne se ménagea pas. Mais Diaghilev mourut en 1929 et sa belle création se désagrégea. Nullement abattu, Balanchine émigra aux États-Unis où il finit, grâce à un mécène, par fonder la compagnie de danse qui l'engageait à ce jour, lui, Erik. C'était écrasant : Balanchine n'avait rien fait sans Stravinski mais il avait aussi fait avec Darius Milhaud, Henri Sauguet, Kurt Weil et tant d'autres ! Comment pouvait-on être ainsi ? Saint-Pétersbourg, la Révolution, Diaghilev, Serge Lifar, l'Amérique à travers Broadway d'abord puis avec l’école de danse qu'il mettait en place avant d'en arriver à ce corps de ballet ! Cette vie extravagante, ces pays traversés, ces épouses, la musique, la danse. La danse surtout. Tout chez cet homme était impressionnant avant son arrivée en Amérique et tout le restait tandis qu'il s'y installait. Un directeur de ballet qui se double d'un chorégraphe, d'un créateur et d'un grand mélomane, c'est bien. S'il est musicien, c'est mieux, mais s'il se mêle de faire danser Fred Astaire, c'est incroyable ! Cet homme avait vécu dans plusieurs pays et sous plusieurs régimes. Il avait fui un régime politique contraignant, tout laissé et conduit une troupe de danseurs à travers les États-Unis comme un grand baladin avant de créer une troupe extraordinaire. Depuis son adolescence, Erik avait été bercé du récit de sa vie.

Jerome Robbins, son successeur, avait lui-aussi une trajectoire singulière mais elle l'impressionnait moins. Issu d'une famille de juifs russes émigrés aux États-Unis, il n'avait pas connu le déracinement. Il avait fait des études de chimie qu'il avait abandonnées pour des raisons financières puis avait étudié la danse classique et moderne, appris le théâtre avec Elia Kazan entre autre et appris à jouer du piano et du violon. Dès 1939, il s'était produit dans des comédies musicales chorégraphiées par Balanchine et avait commencé à imaginer ses premiers ballets. En 1940, il avait intégré l'American ballet theatre comme soliste et en 1944, il avait chorégraphié son premier ballet, Fancy Free, qui lui avait ouvert les portes de Broadway et du cinéma. Il avait mis en scène "West Side Story" en tant que spectacle et avait obtenu là un immense succès. Erik était stupéfait qu'un homme qui avait pu avoir un grand succès avec une mise en scène du "Roi et moi"  ait pu franchir les portes du New York City ballet et rejoindre Balanchine ! Où pouvait-on trouver pareille merveille  sinon aux États-Unis ?

Ayant hâte de le rencontrer, Erik partit à l'avance mais le trajet était assez bref, il s'en rendit compte. Il en profita donc pour contempler longuement la façade du bâtiment qui lui parut déplaisante et trop factice. Tout était, à l'intérieur, très moderne. Il attendit peu et parla avec le maître des lieux. Dans son grand bureau encombré de photos et de livres, Jerome Robbins le reçut en homme d'expérience. Il fut concis, mais ce qui devait être dit le fut. Pas très grand, mince, il avait l'air d'un vieux sage à qui il ne faut pas essayer d'en compter. C'était une icône. Erik le perçut comme tel. Intimidé, il comprit le sens de la proposition qui lui était faite. Il s'adressait à un jeune homme qui s'était fait connaître au Danemark et avait été apprécié à Londres. Il jouissait d'une réputation flatteuse mais pas d'une réputation extraordinaire. Cela revenait à dire qu'il lui donnait sa chance car Peter Martins s'était quasiment porté garant de lui et que son intuition le trompait rarement. C'était sans doute là un cadeau merveilleux car beaucoup de jeunes danseurs passaient des examens difficiles pour intégrer le New York City ballet et bon nombre d'entre eux se désespéraient de ne pas être recrutés. Jerome Robbins fut très clair dans ses questions. Il parut satisfait des réponses faites et finit par dire :

- Comprenez-vous votre chance ?

- Oui, je la comprends.

- Rien n'est facile dans ce corps de ballet et de toute façon, rien n'est facile à New York. De grands danseurs étrangers ont eu, ici, une énorme réputation mais ne l’ont pas forcément maintenue.... Vous le savez ?

- Je le sais. Je n’y encore jamais travaillé mais je connais cette maison. Actuellement, je n’y suis personne.

- Bien répondu et ?

- J’y serai quelqu’un.

- Bonne installation.