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A son arrivé à New York, Erik, danseur classique

à la carrière prometteuse , séjourne chez son

amant, le fortuné Julian Barney....

 

L'appartement mélangeait les styles de façon audacieuse et Erik fut sidéré par l'harmonie qui s'en dégageait. Deux canapés de cuir évoquant les années cinquante faisaient angles et entouraient une table basse chargée de livres d'art. Ils jouxtaient des meubles d'horloger américain du début du siècle, hauts et munis d'innombrables tiroirs, des commodes en chêne à quatre tiroirs d'aspect rustique et des tables et des chaises qu'auraient pu utiliser les colons du dix-neuvième siècle. Il y avait aussi des vitrines hautaines, des fauteuils en velours, du mobilier de jardin comme on avait pu en trouver dans le Mississippi  des fauteuils variés aux formes opulentes et des tables de salon. Erik ne se souciait pas des nuances de couleur, des variétés de bois, de la présence de meubles en fer forgé. Il alliait le tout et il en résultat un appartement au style bohème, extrêmement élégant et propice au rire et aux rêves. Julian avait racheté du mobilier de bureau et de jardin qui, transformé par lui, devenait beau. La pièce principale comportait quelques tableaux figuratifs dont des toiles d'Edgar Hopper mais la chambre qu'il occupait ne comportait que des miroirs et des photos de famille,d'amis et de spectacle. La cuisine était exubérante et il avait déniché, pour la décorer, des toiles d'un peintre quaker du dix-neuvième siècle : Cassius Marcellus Coolidge. Tous représentaient des chiens adoptant des attitudes humaines et fumant le cigare dans une ambiance bonne enfant. Le travail sur les couleurs fortes était manifeste dans la cuisine et l'emploi du jaune et du rouge s'arrêtait, selon Erik, à la limite du possible mais le fait est que l'ambiance y était gaie. Le réfrigérateur imitait un modèle des années cinquante et la plupart des meubles évoquaient une cantine ouvrière. De fait, face à tant de noir, de gris et de blanc, les couleurs fortes emportaient la mise. Les salles de bain procédaient de la même audace. Seul le bureau de Julian semblait échapper à la donne. Les murs étaient couverts de livres. Les bureaux au nombre de trois venaient de rédactions de journaux américains du siècle passé et leur beauté était imposante. Il y avait des fleurs dans des vases, des orchidées mais pas de rideau aux fenêtres. Restait la chambre d'ami avec un lit bas, des coffres et une armoire aux lignes pures avec tout de même un fauteuil chippendale. Elle était sobre mais toute comparaison avec celle de Julian s'avérait impossible puisque les portes en restèrent fermées.

- Tu aimes ?

- Au Danemark, on est plus sobre mais comme tu as mélangé les styles, c'est superbe !

- N'était-ce déjà pas le cas à Londres ?

- C'était déjà très recherché, très beau mais pas si personnel. Ici, c'est vraiment étonnant.

Julian sourit. Erik avait enlevé son manteau d'hiver. Il portait un jean et un grand pull noir à col roulé et avait de grosses chaussures. Il avait son style propre cette fois et avait abandonné le dandysme qu'il affectionnait en Angleterre. Portant des matières confortables mais non luxueuses et ayant écarté tout accessoire, il n'imitait plus non plus le décorateur. Son apparence était presque hiératique. Maintenant sa réserve, il dit qu'à Copenhague, tout était déjà gris et bleu, la neige s'annonçant.

- Tu vois ici, c'est encore l'automne.

- La saison qui ne rend pas communicatif ?

- C'est à voir. Tout est coloré et chaleureux ici, tu l'as toi-même constaté. Tu vas voir : tu vas vouloir rester quelques temps!

Cette fois, charmé, le beau jeune homme baissait sa garde et se mit à sourire.

- D'accord. C'est très généreux.

Julian lui sourit et enchaîna :

- Tu as faim ?

- Non, vraiment pas.

- Un café ? Un bain ? Les deux ?

- Je suis d'accord pour l'un et l'autre. Tu accueilles si bien !

Comme il ressortait tout renouvelé de la salle de bain dont il avait d'un regard exclu son ami et que, vêtu comme à son arrivée, il regardait avec  gravité le décorateur, celui-ci lui dit :

- Sans doute es-tu fatigué ?

C'était un clin d’œil et un appel mais Erik ne voulut pas comprendre  pas et secoua la tête.

- Non, pas du tout ! Mes parents étaient tellement contents qu'ils m'ont entouré et gâté avant mon départ et j'ai voyagé en première ! L'hôtesse de l'air était tellement belle !

- Plutôt danoise ?

- Ce n'était pas une compagnie danoise. Très américaine mais vraiment bien faite. Des jambes ! J'avais envie de lui demander son numéro de téléphone !

- Tu ne l'as pas fait ?

Quelque chose venait de changer dans la voix de Julian et Erik comprit sa maladresse.

- Non.

Il ne servait à rien d’éluder et l’acceptant brutalement, il fit face à cet homme qui le voulait intensément. Il lui sourit. Son enthousiasme n’était pas si grand  et il restait méfiant. Mais l'attente de Julian était forte et il n'y avait plus grand chose à alléguer. Le café avait été bu, des propos polis échangés, et le bain lui avait redonné une nouvelle vigueur. Le décorateur  lui lança un regard si éloquent qu'il ne restait qu'à le suivre dans sa chambre. Elle était vaste et d'un grand raffinement. Toutes sortes de tableaux ornaient les murs. De tableaux cossus intérieurs anglais du dix-huitième siècle côtoyaient des toiles de peintres américains du dix-neuvième. Comme il s'approchait de lui et lui caressait la joue, Erik abandonna toute réserve. Les draps étaient frais, le corps de son amant entretenu et odorant, ses yeux bruns posés sur lui pleins de certitude. Il restait à se caresser et à gémir longuement avant de s'apaiser. Quand ils furent rassasiés l'un de l'autre, Erik ne sentit que le bonheur d'être dans l'instant et ils passèrent une fin de journée joyeuse à marcher dans le quartier et à faire des achats pour le dîner. Le soir, dans la pénombre du grand salon, le danseur resta longtemps, émerveillé, à observer la rue qui jouxtait le parc et les arbres mouvants du grand jardin et de nouveau l'amour physique lui parut simple et porteur de joie. Le lendemain, cependant, il fut  assailli par un sentiment de vacuité et de décalage. Il y avait eu Mads et Sonia et tous deux avaient bandé leurs forces pour l'avoir. Sonia avait été la première femme dont il avait été follement épris mais alors même qu'il lui appartenait avec délices, elle, avait été lâche et l'avait laissé pour rejoindre un amant fortuné. Mads, qui avait précédé la ballerine, avait été si rieur et tendre au début de leurs relations que jaloux, morbide et vengeur quand il avait voulu se détacher de lui. Et il était mort brutalement. Et maintenant il y avait cet homme qui le voulait tellement  et qui ne savait de lui que ce qu'il avait bien voulu lui montrer. Comment serait-il,-lui ? Comme Sonia qui ne lui avait pas pardonné d'être le danseur qu'il était ? Comme Mads qui ignorait tout de la danse et ne voyait que le bel amant à former ? Il pouvait être celui qui voulait le diriger dans son art. C'était possible, il le savait d'autant que la culture de cet Américain était phénoménale tant dans le domaine de l'opéra que de la danse mais il ne saurait le tolérer de lui parce qu'il y aurait jalousie. Sonia avait été cassante parce que jalouse. Mads était indifférent à la danse et en un sens, c'était mieux mais il s’était donné la mort par amour. Il avait lui aussi été jaloux. Ces deux êtres l'avaient laissé dans le désarroi et la honte comme s'il n'était pas bon d'être crédule. Aimer violemment n'est pas le gage qu'on vous aime en retour et être aimé de façon possessive peut être tout aussi dangereux. Julian ne pouvait donc que faillir. Il semblait si empressé !

- J'ai pris un congé de trois jours. Nous allons visiter. Tu te sens prêt Erik ?

- Oui. Tu me rends la pareille ! Je t'ai fait beaucoup marcher dans Copenhague !

- Exact.

Et ils marchèrent beaucoup en effet. Au Modern Art et au Metropolitan Museum, Julian était disert mais il l'était aussi devant la statue de le Liberté, dans le quartier chinois où à Little Italy. Il adorait commenter et le faisait avec drôlerie s'ingéniant à interroger Erik sur ce qu'il avait retenu. Il n'aimait pas nécessairement l'Amérique mais il aimait la côte est et son histoire. Des théâtres new-yorkais, il savait tout comme il n'ignorait rien des spectacles de danse et d'opéra. L'écouter était un plaisir et Erik prit beaucoup de plaisir à errer dans la ville avec un être aussi érudit et aussi drôle. Et puis, il fut admiratif : Julian l'estimait comme danseur et n'avait aucun doute sur sa réussite. Son respect était total et il faisait même preuve d'humilité face à un jeune artiste dont il connaissait la force. La méfiance d'Erik ne put que fléchir.

- Je vais rester quelques jours...

- Ou quelques semaines...

- Je ne sais pas encore...

- Erik, moi je sais. Un logement tu en trouveras un mais tu ne peux le faire tout de suite à cause de la bureaucratie américaine. Tu ne peux avoir que du transitoire pour l'instant.

- Je suis donc supposé attendre...

- Oui. Alors, commence par entrer sur scène et nous étonner...

- D'abord les rendez-vous : Jerome Robbins et Peter Martins.

- Oui, quand est-ce ?

- Après- demain 

- Encore une journée de marche et d'amour, alors ?

- Oui.

 Puis vint le jour des rencontres. C'était une fin de matinée et Erik était vêtu de noir, une mise sévère qui accentuait sa gravité.

- Ne m'accompagne pas. Je préfère. Ça ira bien.

- Je n'en doute pas.

Pour lui à qui on avait beaucoup parlé du flamboiement des Russes à l'orée du siècle, les chorégraphes américains avaient d'abord eu peu d'impact mais le temps avait passé. Il allait entrer dans la maison de Balanchine et faire corps avec elle ! Il exultait et il y avait de quoi !