DEUXIEME PARTIE

bienvenue-a-new-york

 

 Erik Anderson, formé au Danemark à l'école de Bournonville, arrive à New York

pour y poursuivre sa carrière déjà brillante de 

danseur classique....

Au début  du mois d'octobre 1984, Erik prit l'avion pour New York et Julian vint le chercher à l'aéroport Kennedy.  Radieux pendant tout son voyage, il se sentit mal à l'aise quand il posa le pied sur le territoire américain.  Les coups de fil que Julian et lui  n'avaient cessé d'échanger et les lettres qu'ils s'étaient écrites l'avaient galvanisé. Mais plus l’échéance du départ avait été proche, plus il avait été heureux que le contrat qu'il devait remplir au Danemark lui ait permis de gagner du temps. Ce face à face avec cet homme, il le redoutait. Il avait se parjurer en quelque sorte puis que Julian était amoureux, ne cachait pas ses sentiments et l’attirait à lui. C’était mal de céder à l’attirance que lui-même éprouvait. Il le savait.

Arrivé aux États-Unis, il vit son ami s’avancer vers lui, heureux et n’eut pas le front de lui faire grise mine. Il se dit content et très joyeux. Mais Julian perçut son manque de naturel  sans faire  de commentaire. On était en automne, il le lui dit. Il faisait déjà froid  et dans ces cas-là les sentiments qu'on veut exprimer sont comme filtrés. La rigueur des températures les aide à ne pas trop se montrer. Cette façon d’expliquer sa réserve rendit Erik perplexe mais son ami lui adressa un sourire bienveillant. Il comprenait, bien sûr, qu’Erik fût sur le qui-vive et il appréciait de le voir ainsi : le bel embarras d'un jeune homme est toujours un spectacle de choix. Il pensait à ces après-midi tendres où Erik et lui, entre de longues errances, s'étaient contemplés et étreints à l'hôtel au Danemark. Ces longs cils blonds sur ces paupières closes, ce buste imberbe, ces épaules fermes, il les les appréhendait de nouveau. Un peu de route, des paroles encourageantes et du savoir-faire et il serait sien. Il exultait. Ce beau jeune homme blond, depuis longtemps, embrasait ses sens. Il l'avait toujours attendu. Beau, fin, racé, intelligent et danseur classique. Pas n'importe lequel. Il l'aida à récupérer ses bagages et le guida vers le parking. L'aéroport était distant de la ville. Le temps était gris. Il tombait de la neige gelée et la circulation était dense. Comme le jeune homme restait silencieux, il dit :

- Je suis très content, tu sais.

- Moi-aussi.

- C’est un changement de vie ! C'est un peu déstabilisant pour toi…

- Bien sûr mais te voir me rend heureux.

- Sens-toi libre. Tu peux être sincère !

- Je suis sincère.

Cependant, il le voyait bien, le beau Danois se raidissait et il n'était pas encore temps de lui parler de ses abandons et de ses gémissements dans l'amour physique. Les kilomètres défilaient et de temps à autre, le décorateur croisait le regard bleu du danseur où il lisait la réserve tout autant que le ravissement. Cet engagement qu'il avait obtenu dans un lieu prestigieux témoignait de sa valeur. En même temps, il était craintif mais Julian était assez sagace pour voir qu’on ne lui prendrait rien sur cette scène où s'étaient succédé de très grands danseurs. Déjà, il se défendait contre le doute et cette défense obstinée s'étendait à lui. Comme ils entraient dans Manhattan, Julian lui dit :

- Tu connais déjà New York à ce que tu m'as dit.

- Je suis venu deux fois mais j'étais tout jeune. Et pour de courtes vacances

- Cette fois, c'est différent. Regarde. C'est là que tu vas vivre. Manhattan.

La magnificence de l'île apparaissait avec sa structure claire, presque mathématique, ses îlots d'immeubles prestigieux, ses gratte-ciels et de loin et loin ses trouées de verdure que formaient les parcs. Erik regardait encore et encore et cette fois  son regard n'allait plus jamais à celui qui conduisait  mais à cet univers nouveau et magique dont soudain, il savait qu'il le ferait plier. Les promesses d'Irina étaient à tenir et il les tiendrait. Le New York City ballet, cette grande scène et ce sens qu'il avait de la danse...

Comme il baissait les yeux maintenant et qu'il était tout en lui-même, le décorateur reprenant courage lui dit :

- Lincoln Center. C'est le siège du New York City Ballet. En face, c'est le Met : mon travail.

- Je sais.

- Tu ne seras pas loin.

- Pour y aller à pied, tu veux dire ? Tu habites le quartier…

- Oui. C'est une belle façon de commencer, non ?

- C'est clair mais merci, Julian. Tu sais, j'ai réservé un hôtel dans ce quartier.

Devant l'incongruité de la situation, le décorateur préféra l'ironie :

- Oh non mais que tu es drôle Erik ! Un hôtel dans cette partie de Manhattan ! Tu vas devoir faire des heures supplémentaires! Non, j'ai un petit appartement près de Central Park. Je te l'ai dit, je souhaite t’accueillir.  Ça te laissera le temps de voir ! Tu ne dis rien ?

- Non. La réserve danoise.

- Écoute. De ta venue à New York, on a beaucoup parlé au téléphone depuis la visite que je t'ai faite, alors, ne fais pas l'étonné et mets ta réserve de côté, qu'elle soit danoise ou non...

Dans les yeux du danseur passaient une inquiétude et une défiance peu compréhensibles pour lui mais il ne s'en préoccupa pas, trouvant à juste titre, ce jeune danseur fascinant. Celui-ci pourtant hésitait.

 - Donc, je vais chez toi ?

-  Oui.

Comme le jeune homme semblait toujours tendu, il chercha à l'amuser :

- Bienvenue aux USA ! L’Amérique de Ronald Reagan ! Ne me dis pas que tu n'es pas gâté. Un vrai conservateur, gardien des traditions de l'Amérique ! Le roi du néolibéralisme et l'ardent défenseur de l'armée. Quand j'ai vu ce qu'il faisait pour augmenter le budget de l'armée, j'ai failli faire un autodafé avec les derniers numéros du New York Times ! Il ne plaisante pas, l'ancien cow-boy de cinéma. Il vaut mieux ne pas être dérangeant physiquement quand on veut travailler ici, en ce moment. Mais toi avec ton visage d'ange, tes yeux bleus et tes cheveux blonds, tu as tout pour toi ! Tu aurais pu être noir ou latino...Rends-toi compte !

Erik ne put s'empêcher de rire. Julian gardait son humour dévastateur.

Une fois arrivé chez lui, il marqua sa surprise. L'appartement était bien plus vaste que Julian n'avait bien voulu le dire et, magnifiquement exposé, il était ravissant. Il était constitué d'un grand living, de deux chambres et d'un bureau. Il disposait de deux salles de bain et la cuisine était grande. En outre, il ouvrait sur une terrasse avec vue sur Central Park. L'immeuble était cossu et affichait des signes d'aisance : une belle entrée, un portier, un parking privé. Il s'élevait sur cinq étages et Julian vivait au troisième. Même en cette saison brumeuse, la vue qu'il offrait sur le parc était merveilleuse et Erik ne put retenir un sourire d'enfant quand son ami eut ouvert la porte-fenêtre qui y donnait accès. Les grands arbres dépouillés de feuilles offraient des silhouettes pures et fines et dans les allées qu'il apercevait, il voyait circuler des New-yorkais divers : homme vieillissant promenant un beau chien de race, couple d'étudiants rieurs et bavards, nounou aux prises avec un petit garçon impoli, sportif pressé courant à vive allure pour ne citer qu'eux. La lumière était basse mais elle perçait la barre des nuages et le parc, qui semblait immense, lui apparaissait dans une beauté confuse mais attirante.

- C'est magnifique ici !

- Tu n'auras pas à traverser le parc. Tu rejoindras la soixante-cinquième rue et tu la suivras. Ensuite, le théâtre est inratable : il est immense.

- En effet, c'est tentant.