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Erik pose pour Rob Williamson,

photographe de renom...

- Je ne suis pas sûr d'avoir trouvé ce que je cherche de vous. Pour les portraits c'est facile. J'observe mon personnage et je le place dans un décor qui suggère un univers. Dans votre cas, je vous ai photographié dans ce qui semble être un salon élégant et j'ai ciblé les années quarante. Je vous ai dit de passer un crayon blanc sur votre paupière inférieure et de souligner le tout de khôl noir. Vous verrez, ça crée une différence. Là, j'ai cherché. Vous avez placé votre visage plus près ou plus loin de la lampe, vous avez tenu écarté ou on le miroir et vous vous y êtes contemplé. J'ai encore quelques photos à faire. Venez devant le fond noir. Asseyez-vous, tournez-moi le dos, regardez dans le grand miroir et passez un trait de khôl sous votre œil droit. Vous devez paraître concentré. Ne me regardez à aucun moment.

Ce furent les derniers clichés. Ils avaient peu parlé et à aucun moment Williamson n'avait abandonné son exquise politesse. Il finit par lui dire :

- C'est fini pour cette série.

- Je me rhabille ?

- Cela dépend. En ce qui concerne votre ami et vous, j'ai pensé à deux photos. Cela suffira : elles vous racontent. Je vais donc vous demander si vous êtes d'accord. Si c'est le cas, je n'ai plus besoin de ce beau dispositif. Il n’y aura pas de décor. Ce sera très simple !

Ce le fut : sur la première photo, on voyait le visage d'un homme brun vêtu et de dos qui étreignait un jeune homme blond dont on ne voyait que les épaules, une ébauche de visage et la chevelure très blonde. Le visage de l'homme était volontairement flou mais la photo intense et dérangeante, comme si elle témoignait d'une tristesse et d'un éloignement. La seconde photo présentait un homme altier, très bien vêtu de gris et de noir qui faisait face à un jeune homme nu. Aucun des deux visages n'était reconnaissable. La posture de celui qui était nu était fière et belle mais en avançant une main qui allait atteindre son torse, l'autre homme montrait sa prestance et son contrôle sur l'homme plus jeune et nettement offert. Une violente tension érotique les faisait se rejoindre.

-Voilà, nous avons terminé.

Julian resta silencieux tandis qu'Erik se rhabillait. De nouveau, le photographe souhaita parler seul à seul et fit face à un danseur qui le captivait et l'intimidait.

- Je dois vous dire que vous avez toutes les qualités d'un modèle. Je parle du physique, bien sûr, mais aussi de sa capacité au silence et à l'attention. Quant aux photos de vous deux, je les crois belles mais peut-être vont- elles le dérouter...

- Je vous demande pardon ?

- Je n'ai rien dit.

- Quand pourrais-je voir les clichés ?

- Demain mais venez seul.

Erik revint à Julian qui n'eut pas l'air surpris  de cette demande et acquiesça :

- Oui, retourne le voir. C'est très bien ainsi.

Le lendemain, Rob lui montra de nombreuses épreuves et quelques tirages. Le noir et blanc magnifiait le visage d'Erik et, réellement, c'était de magnifiques photos. Quant aux autres où il était nu, elles n'étaient jamais crues mais restaient provocantes. Ce corps dans l'abandon se voilait et se dévoilait par le travail des ombres. Cette réticence n'en était pas une. Deux photos troublèrent violemment le jeune homme : sur l'une d'elle, il était allongé. Son torse apparaissait lisse mais ses tétons pointaient. Sa main reposait sur une de ses cuisses. Une de ses jambes était écartée. Son autre main semblait vouloir rejoindre son sexe au repos. C'était une image silencieuse, impudique et en même temps rassurante : la promesse d'un bel auto érotisme. L'autre était celle où il était assis, les jambes en tailleur, sur le sofa. On voyait cette fois son beau visage et son regard à l'expression conquérante. Les mains étaient sages mais la raideur naissante du sexe se devinait sous les jambes repliées. Là, il allait se lever et rejoindre...

- Vous aimez ?

- Monsieur Williamson...

- Rob. Appelez-moi ainsi.

- Bien. Rob, ces portraits sont absolument magnifiques. Nous les prendrons tous deux.

- Pas les nus ?

- Si bien sûr.

- Très bien, vous achèterez donc tout en double. Je suis cher...

-Julian choisira sans doute l'ensemble. Pour ma part, je ne veux que certaines photos.

- Les plus impudiques ?

- En fait, elles le sont toutes quand me photographiez nu car vous aimez la provocation. Mais certaines me plaisent davantage.

- J'adore être dans la confidence !  Dites-moi : il reste celle où vous êtes tous les  deux. Chacun de vous les achète ?

Intrigué, Erik le regarda.

- Je ne saisis pas.

Le photographe poursuivit :

- Je les aime ces photos. Leur prix pourrait être très élevé. Vous les voulez quand même ?

- Où voulez-vous en venir ?

- Quelqu'un comme vous n'aime pas quelqu'un comme lui.

Le raccourci était si surprenant qu’Erik ne put retenir une exclamation :

- Ah !

Le photographe, nullement intimidé, garda le même ton : celui de la certitude.

- Vous aimez le Guide, vous aimez sa force. Lui, intimement, je ne pense pas. Julian Barney ne peut vous étouffer car vous êtes adroit mais pour cela, vous devez sans cesse lutter avec lui. Vous adorez le faire mais bientôt, vous serez las. Il a beau être l'incontournable esthète dont vous avez besoin et très certainement le partenaire sexuel qui vous éblouit le plus, il méconnaît votre nature. Il reste dans ces jeux qu'il aime tout en respectant le danseur et le jeune homme à la tête bien faite mais il est avant tout un prédateur.

Le danseur eut un sourire ambigu :

- Ma nature, vous  la connaissez ? Et son rôle à lui est-il si clair ?

- Mais j'observe...

- Je ne l'aime pas vraiment ? Mais comment le savez-vous ?  L'amour a bien des formes. Enfin, il ne l'ignore pas à la différence de vous...

Rob ne s'offusqua pas des propos de son jeune interlocuteur mais il ne fléchit pas :

- Si, il l'ignore. Vous êtes bisexuel, Erik, et à ce stade de votre histoire, vous ne voulez pas de ce Julian Barney, malgré tout ce qu'il vous apporte. Vous voulez une femme à aimer et surtout vous voulez une femme qui vous aime ! Il vous manque la douceur et vous allez la rencontrer.

 Le danseur, irrité par ces propos, toisa Williamson. Il ne lui déplaisait pas qu'il lui dise une vérité mais il n'aimait pas qu'il fût cavalier avec Julian.

- Il ne mérite pas mieux de ce que vous en dites ?

Williamson apprécia. Le beau jeune homme ne se laissait pas faire.

- Mériter mieux ? Bien sûr, naturellement !  Je ne suis pas devin mais je connais bien l'être humain, les mécanismes du cœur, ce à quoi ou à qui on pense tenir et ce à qu'on cherche  vraiment... 

- Je ne vous suis pas.

- Mais si...

- Cette conversation est close.

Le photographe obtempéra car il voyait le moment où ce beau danseur qu'il voulait attirer à lui allait claquer la porte. Il poursuivit :

- Comme vous voulez. Revenons aux photos. Je vous abandonne une partie des nus, ceux qui vous plaisent secrètement.  Mais quant à ces deux photos de vous avec lui, je souhaiterais que nous discutions de leur prix.

Erik se mit à rire.

- Un marchandage ?

- Mais oui ! Je vous écoute, Erik.

Le danseur lui proposa une somme astronomique. Le photographe, ébloui, lui dit :

- Vous avez votre sens commun ? Vous savez, vous pourriez lui dire qu'il n'est pas convenable d'acheter des photos à un tel tarif et qu'en fin de compte vous attendez de moi plus de mesure. En somme, ces photos, vous me les laissez et vous réfléchissez.

- Je vous paie le prix que j'ai moi-même fixé.

- Il sera au courant de cela, de cette somme indécente?

- Probablement mais c’est mon affaire ! L'essentiel est qu'il voit ces photos.

- Et qu'il ait la preuve de votre soumission ?

- Le mot amour vous dérange ?

- Eh bien !  Une personne comme vous suscite l'intérêt d'un homme comme moi. Vous n'êtes pas anodin. Vous êtes, parait-il, un grand danseur et malheureusement de cela, je ne sais rien, mais vous êtes bien plus que séduisant, vous êtes étonnant !

- Donnez-moi ces photos.

Rob s'exécuta.

- Je suis photographe. J'ai donc plus que deux yeux. Je ne voudrais que quelqu'un comme vous puisse être un jour ou l'autre dans le malheur. Vous êtes précieux. N'auriez-vous pas à m'accorder encore un peu de temps ? Vous photographier est une bénédiction.

- Pourquoi feriez-vous cela ? On dirait que vous voulez vous jouer de lui…

Williamson apprécia : le danseur était rusé.

- Vous aimez les stratagèmes et en ce sens, vous êtes comme moi. Celui-là ne vous convient pas, voilà tout. En ce moment, vous vous voulez « épris de lui ». Quelle chance a cet homme !

Et, presque intimidé, le photographe toujours sous le charme, ajouta :

- J'irai vous voir danser et je verrai ce film. Vous êtes un de ces « humbles » qui nous paralysent...

- Je crains de ne pas vous suivre, « Rob ».

- Oh que si ! Vivement notre prochain rendez-vous !

Williamson s’approcha d’Erik, lui caressa la joue puis l’embrassa aux coins des lèvres. Le danseur recula d’emblée, eut un rire amusé mais froid et le quitta.

A Julian, il montra tout. Les photos noir et blanc étaient belles et il les aima. Pour les autres, il exulta: elles étaient incandescentes. Il demanda à en garder plusieurs. Les deux dernières l'émurent infiniment. 

- Il te les a vendues chères ?

Erik mentit.

- Assez mais ça va.

- On les garde à deux ?

- Bien sûr.

- Elles sont crues et belles.

-Je trouve aussi.

Julian demeura ravi et rêveur et cet épisode le renvoya à Proust, qu’il avait lu naguères avec délectation : « Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on prend en présence de l'être aimé n'est qu'un cliché négatif, on le développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa disposition cette chambre noire intérieure dont l'entrée est condamnée tant qu'on voit du monde.