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Poser pour Rob Williamson, grand portraitriste de son époque ne plaît pas d'emblée à Erik.

Ce qui l'intéresse, c'est le film qu'il tourne. Mais si

Julian insiste...

Peu de temps après, Julian trouva urgent de faire diversion. Erik était épuisé nerveusement...

- J'ai rencontré un photographe. C'est un vrai photographe et un grand professionnel, pas un amateur. Il pourrait faire de très belles photos noir et blanc de toi, dans la ligne des studios Harcourt. Tu vois ?

- Pas vraiment. On ne m'a pas assez photographié sur le plateau, sans doute ?

- Bien sûr que si.

- Qu’est-ce que tu as encore imaginé ?

- Je ne parle pas de rencontres parallèles. Il ne fait que du noir et blanc et ce n'est pas toujours académique mais c'est très beau. Il est très connu de toute façon.

- Ah, qui est-ce ?

- Rob Williamson.

- Quoi !

-Je viens de te dire qu'il était très connu !  Tu sais, ce peut être magnifique. Mais, je ne t'impose rien.

Ils étaient installés dans le beau jardin tropical de leur luxueux hôtel et Erik était intrigué. Désormais bien plus libre car ayant peu à faire sur le tournage, il se sentait un peu désorienté et nostalgique. Se tournant vers son ami, le danseur lui dit :

- Tu lui as parlé, n’est-ce pas et il a accepté. Je ne sais pas quel but il va poursuivre mais toi, quel est le tien ?

- Il était l'auteur d'un livre sur l'étrangeté de la Californie, sur de jeunes filles qui tentent l'aventure du cinéma et sur le métissage culturel à Los Angeles et San Francisco. Il a aussi beaucoup photographié de nombreuses personnalités du cinéma, de la chanson et du théâtre et ses portraits, très soignés, en noir et blanc, sont  recherchés d'une élite. Il va te surprendre et c’est là mon but.

Le rendez-vous fut fixé deux jours plus tard, en fin d'après-midi et ce jour-là, Erik et Julian restèrent à l'hôtel dont ils utilisèrent les services. Il y avait un coiffeur, une merveilleuse piscine et divers salons d’esthétique.

- Tu te sens prêt ?

- Oui.

Erik hocha la tête et ils roulèrent vers Bel-Air où vivaient Rob Williamson qui avait enfant découvert le bonheur de prendre des photos et n'avait jamais voulu le quitter. Il habitait une petite maison élégante mais simple et son studio photo s'y trouvait. Rob se révéla réservé et très professionnel.

- Vous connaissez les studios Harcourt ?

- Oui.

- Dans votre cas, ce sera ma référence.

Il le photographia en effet comme une star des années quarante. C'était le même type d'éclairage, le même maquillage discret, le même type de vêtements, la même ambiance élégante. Rob était professionnel et précis. Il avait une façon très adroite de régler les éclairages et avait répondre à toutes les questions d'Erik sur le type d'appareil et d'objectifs utilisés, la qualité du papier pour les tirages et les possibles encadrements de telles photos. C'était magnifique et exaltant. D'autant qu'après ces photos qui cadraient son visage, il en proposa d'autres en buste ; Erik y porterait une chemise blanche avec cravate  et une veste élégante. Ce fut beau aussi. Et très esthétique. Cette séance terminée, ils retrouvèrent Julian qui était resté seul dans un petit salon. Erik demanda à voir d'autres photos noir et blanc du photographe et celui-ci lui en montra beaucoup. Le danseur reconnut quelques acteurs ou actrices devenus célèbres et des chanteurs aussi. Il dit son admiration. On but du thé puis du scotch. On s'observa. Rob qui faisait profil bas observait le danseur.

- Vous m’avez dit ne pas souvent poser pour des photographes mais vous venez de vous montrer habile : vous vous contrôlez très bien. Je ne photographie pas de danseur classique, vous savez. J’ai des idées reçues….

Il était en tension vers lui, Erik le sentait et cherchait comment formuler d’autres demandes. Julian l’aida.

- Quand nous nous sommes rencontrés il y a très peu de temps, je connaissais votre travail. Voyez-vous, Erik, lui, ne le connait pas. Il ne sait pas que vous faites des photos dans un style complètement différent. Il va être très intéressé…

Le jeune homme ne put s'empêcher de sourire :

- Vous voudriez me montrer ?

Williamson répondit d'emblée :

- Ah oui, absolument mais laissez-moi réfléchir à ce que je veux vous présenter. J’aime bien dérouter !

Julian prit un air rêveur. Erik, qui avait quitté ses beaux atours, était maintenant tout en gris et avait l'air d'un jeune homme chic de la côte est. Il fixa longuement ce petit homme au physique quelconque et aux cheveux gris. Il faisait partie de ces êtres qui sont sans beauté mais compensent cette absence par un charme insinuant ; ils sont doués dans un domaine précis et exploitent leurs dons. Dans leur vie professionnelle, ils sont perspicaces et dans leur vie privée, aussi habiles qu'ils le peuvent. Rob Williamson avait été marié, avait deux grands enfants et venait de se séparer d'un compagnon qui lui avait été cher douze ans durant. Ce- faisant, il avait eu, tant lors de son mariage que de sa plus longue liaison, toutes sortes de partenaires et ne reniait rien. Il devait souffrir  malgré tout mais le cachait et à cet instant et se montrait avec ce danseur qui lui en imposait d'une exquise politesse.

- Voilà, j’ai travaillé sur l’étreinte amoureuse. C’est un thème exigeant qui peut favoriser l’audace mais demande une grande rigueur.

Williamson changea de pièce et gagna son bureau. Il sortit d’une étagère une grande boite blanche et étala ses photos. Elles étaient toutes noir et blanc. Aucune d'elles n'était vulgaire et aucune pornographique. Il y avait des couples hommes-femmes mais ils ne prédominaient pas. Erik regarda l'une après l'autre les photos et ne fit pas de commentaire puis il regarda alternativement Julian et Rob.

- Ils sont tous en tension.

- Ils le sont, quelle que soit la tension…

- Qu’ils veuillent s’étreindre encore ou se séparer ; qu’ils aient subi ou qu’ils se sentent heureux.

Les yeux de Julian brillaient singulièrement et Erik y chercha un assentiment qu’il ne trouva pas car le décorateur lui déroba son regard puis quitta la pièce avec un demi-sourire. Erik revint à ces images de couples qui semblaient s’aspirer ou se rejeter l’un l’autre. Certains avaient vingt ans, d’autres soixante. Quand il eut assez, il regarda Williamson et il le sentit troublé.

- Vous attendez cela de moi ? Que je pose ainsi ?

- Oui.

- Avec lui ?

- Il est votre ami et il me faut et son accord et le vôtre.

- Julian voudra.

- Et vous ?

Le ton était déférent, un peu lointain et calme. Erik pensa aux très belles photos qu'il venait de voir.

- J'ai vu des couples très exposés. Vous aimez montrer que tout peut se briser…

Williamson n'en prit pas ombrage :

- Tout peut renaître aussi…

Erik scruta le photographe mais ne donna pas son accord. Loin de s’en offusquer, Williamson lui sourit.

- Vous avez raison d’être réticent. Ces photos-là, justes après une série de portraits, ce serait difficile. Il manque une étape en fait. Il faudrait que vous posiez nu.

- Nu ?

- La nudité solitaire est un thème que j’affectionne. Vous ne pouvez pas le savoir car ces photos-là, je ne vous les ai pas montrées. Souhaitez-vous poser  pour moi ?

- Oui.

- En ce cas, allez rejoindre votre ami, servez-vous un verre et détendez-vous. Dans quinze minutes,  revenez au studio, celui du départ, seul bien sûr. J'ai un décor à créer. Il va de soi que ces prises de vue ne concernent que vous et moi.

- Il va de soi que je lui en parle…

- Faites-le. Il sera d’accord, vous le savez.

Quand il revint, il vit un fond blanc, une banquette recouverte de velours grenat, une lampe élégante avec des pendentifs de cristal et un petit miroir. Tout était prêt pour régler les éclairages.

- Retirez vos vêtements. J'ai mis la climatisation. Vous risquez d'avoir un peu froid mais c'est voulu. Placez-vous devant le fond clair et regardez-moi dans le miroir...

Le regard de Rob Williamson restait celui d'un photographe. Il étudiait, calculait, cherchait. La nudité d'Erik était vue comme elle aurait pu l'être dans l'atelier d'un peintre ou d'un sculpteur, un maître exigeant et des élèves appliqués s'attachant à en rendre compte.

- On voit le danseur. Vous êtes très musclé. Vos cuisses sont fortes mais ça ne se déséquilibre pas l'ensemble. Vous êtes malgré tout fin et élancé. Je suppose qu'il ne vous est pas difficile de porter une danseuse mais la solidité chez vous n'est pas si massive. Vous avez un corps dressé à l'effort...

Comme Erik restait muet, il  fit une  première approche :

- Retournez-vous et allongez-vous. Appuyez-vous sur vos avant-bras et gardez la tête droite. Cambrez-vous. Écartez les jambes. Non, moins que cela.

Il fit ses premières photos. Erik se redressa mais resta de dos et cette fois à genoux. Il se retourna et s'allongea sur le dos. Rob le photographia en buste, son visage légèrement de côté, une belle expression lascive au visage et une main caressant un de ses mamelons ; le cliché suivant le voyait grave. Il le photographia en entier, hiératique et immobile puis plus excité. Enfin, il le fit asseoir de face, le buste droit, les épaules en arrière et les jambes croisées avec impudeur. Cette fois, la nudité du danseur était non seulement totale mais elle devenait provocante. Toujours grave et calculateur, Rob modifia éclairage et changea les objectifs de son appareil. Il photographia encore. Il fit des portraits de face et de profil, le cadra à nouveau en buste puis refit des photos de lui de dos.