Kyra Nijinsky assiste au filmage de Jeux, ballet méconnu de son père. Sa présence est étourdissante. Emotion sur le tournage.

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Wegwood l'interrogea sur le tennis auquel la chorégraphie de Nijinsky faisait référence. Les gestes du danseur devaient emprunter à la danse à à ce sport. Elle fut directe. On avait beaucoup dit que Nijinsky s'était pris d'intérêt pour ce sport  lors de vacances estivales, en 1913. Il avait déclaré à un journaliste du Gil Blas : « Comme vous le savez, c'est en assistant à des matches de tennis à Deauville l'an dernier que je fus séduit par certaines formes, par l'harmonie de certains élans et que j'eus l'idée de les parfaire dans la beauté, à les « symphoniser », si je puis dire. » Mais selon elle, il ne s'agissait pas du point d'ancrage le plus important. Son père avait découvert le tennis en 1908 alors qu'il séjournait à Sestroresk, dans la datcha du prince Lvov. Le prince dont il était le favori l'y recevait avec sa mère et sa sœur. Il en fut ainsi plusieurs étés. « Mon père jouait avec Lvov et comme il fallait un troisième joueur, ils enrôlèrent ma tante, Bronislava. Donc ils étaient trois et c'étaient des jeux. »  Il y avait déjà bien là la sexualité et le thème du triangle.

-Comprenez-vous ?

Elle s'adressait au chorégraphe qui parut soufflé puis regarda Erik qui, lui, intériorisait tout. Ces étés chez Lvov, ce court de tennis. Il ne savait pas. Il lui adressa un sourire de reconnaissance.

 En outre, elle voulait que le ballet s'écartât du travail de reconstitution qui avait été fait car, de toute évidence, elle s'en méfiait. Elle défendait Jeux plus qu'elle ne défendrait les deux autres ballets de son père sur lesquels le film s'appuyait, Erik le sentit et implicitement, il lui donna raison. La critique de l'époque n'avait pas été tendre avec Nijinsky, non d'un point de vue éthique que d'un point de vue esthétique et plus grave, chorégraphique. Elle reprocha au jeune chorégraphe de s'appuyer sur le post impressionnisme et le groupe de Bloomsbury, ce qui le rendait trop « classique » par rapport à ce qu'il avait conçu pour le Sacre mais surtout plus conventionnel en matière de danse. Ses emprunts au sport et à la géométrie spatiale pure furent négligés et on parla d'un « classicisme » retrouvé. C'était, de la part de la critique, un mensonge mais, le public se montra déconcerté ; à cause d'un double rejet, le ballet tomba dans l'oubli. En outre le travail de Debussy empruntait à la fois au tango et à la musique de Wagner. Cela aussi avait été pointé. Kyra Nijinsky adorait ce ballet. Il lui importait d'en montrer la beauté puisque celle-ci était passée inaperçue et de c'était une chorégraphie de son père laissée pour compte. Elle prenait en compte le chiffre trois, l’ambiguïté sexuelle, la jeunesse et le passage de l'amour. Elle savait ce qui pouvait être tenté, donné et repris, ce qui est pérenne et ce qui est fugace. Elle aimait ce qui était de l'ordre de l'air et du cercle, de la lumière et de la vie. Les danseurs, le chorégraphe, le metteur en scène et tous ceux qui filmaient furent frappés de l'énergie de cette femme et de sa précision…

Ils se mirent au travail et Erik nota qu'elle contrôlait tout. Le filmage impliquait des arrêts et des reprises mais elle ne cherchait pas s'imposer. Chacun des danseurs lui jetait des regards mais elle l'observait surtout, lui et le regardait pour ce qu'il était : un danseur formé par Irina. Donc, pas n'importe lequel. Ce fut un tourbillon. Elle fut bonne joueuse. La caméra l'aima. Ils furent, eux qui dansaient, pris dans un souffle spirituel et il sembla à Erik qu’ils pouvaient désormais s'envoler...Quand ils en  eurent fini avec la première partie de Jeux, la matinée était passée. Il fut incapable de ne pas la questionner.

- Est-ce bien ?

Il était tout entier vêtu de blanc et respirait la jeunesse. L'espace d'un instant, il sentit le trouble chez elle et en fut touché.

- Ce n'est pas la ressemblance physique entre mon père et vous, vous ne vous ressemblez pas. C'est...

Elle ne termina pas sa phrase et baissa les yeux. Il avait, la veille, lors du dîner, parlé avec elle de sa vie de danseuse, de sa famille, de son bref mariage et de son sens du temps qui passe. Et de son père, sans cesse. Elle avait été très bavarde et cependant, elle lui restait mystérieuse. Lui en avait-elle dit tant que cela ? Il en doutait.

Elle les rejoignit pour un déjeuner de tournage où son étrange  présence marqua les esprits. Assise à côté d'Erik, elle demeura silencieuse jusqu'à ce que se penchant vers elle, il lui dit à l'oreille une phrase qui la fit sourire. Alors elle fut affable. Julian qui les avait rejoints regarda avec respect cette femme surprenante et son danseur, qui ayant momentanément quitté ses vêtements de danse, restait en blanc. Elle voyait quelque chose en lui, c'était évident. Cette façon qu'elle avait de le regarder à la dérobée et d'avoir l'air ensuite secrètement rassurée... 

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L'après-midi, ils reprirent le filmage. Elle s'intéressa plus aux danseuses qui, lors des pauses, s'approchaient d'elle et lui posaient des questions mais elle revint vite à Erik et au chorégraphe. Elle  évoqua les dernières minutes du ballet, notamment, le moment où le garçon séduit les jeunes inconnues toutes deux ensembles avant qu’une balle de tennis ne traverse la scène, induisant la séparation des amants d'un moment. Elle était presque véhémente et les danseurs étaient tout à elle, retravaillant cette scène comme elle le voulait. Quand ce fut terminée, elle parut satisfaite mais se dit fatiguée. On devait encore lui présenter le Spectre de la rose et L’Après-midi d'un faune, ballets dont on lui avait envoyé des vidéos de tournage mais qu'elle devait commenter et faire reprendre. A l'évidence, tout ne pouvait se faire en un jour.  On avait donc prévu un hôtel pour elle. Le chauffeur de la production l'y conduisit et Erik lui tint un peu compagnie avant de s'éclipser. Wegwood et son épouse la prenaient en charge ce soir-là. Comme il la quittait, elle lui dit :

- Le prix du sang, vous avez compris.

Il ne lui répondit pas. Le lendemain, elle commença par s'occuper du Spectre de la rose, observa son danseur en costume et parla. Ce qu’elle avait à dire était factuel et elle ne fut pas sévère. Elle le fut davantage pour le Faune mais elle était claire et il ne demandait qu’à l’entendre. Massive, maladroite, hautaine, elle souriait malgré tout et ses grands yeux verts  montraient la joie. La journée de tournage s'achevait qu'elle était encore là, heureuse. Erik pensa qu’elle serait lasse et voudrait dîner seule dans sa chambre mais ayant eu vent d’une soirée impromptue, elle voulut s’y rendre et tous acceptèrent. C'était un repas dans une maison, non dans un restaurant. Il y avait là un charmant laisser aller, des gens qui apportaient des plats variés, d'autres des boissons. Il y avait aussi de longues tables couvertes de nappes blanches, avec des fleurs et de belles assiettes dorées. Beaucoup de monde. Beaucoup de rire. Aucun éclairage direct. La maison donnait sur un jardin avec piscine. La terrasse en était encombrée de tables couvertes de mets. La musique était violente et pour elle incongrue mais forte d'elle-même, se tenant près d'Erik, elle parut contente. Elle ne cessa de lui parler et il sembla à celui-ci qu'elle n'avait cessé de le faire depuis qu'il l'avait retrouvée. Il portait une sweat blanc et un jean et il comprit enfin qu'elle était sensible à sa beauté.