Jeux_-_The_Art_of_Nijinsky

 Invitée sur le tournage du "Danseur", Kyra Nijinky s'impose sur le plateau. Nous sommes e Californie, en 1988. 

Déterminée à défendre l'oeuvre de son père, Kyra est péremptoire...

 Elle désigna aussi son visage : une expression à modifier, les yeux à farder davantage. Il était vêtu comme Nijinsky à l'origine et il était coiffé comme lui, ses cheveux ramenés en arrière. Cependant, sans se permettre la moindre critique sur le travail de mise en scène et les danseurs, elle appela à plus de précision. Il refit une figure, tint une posture. Refit. Encore. Encore. Elle n'était pas dure mais précise. Elle lui fit refaire tout ce qu'il dansait dans la première partie du ballet. C'était exigeant et difficile puisque la caméra  les traquait. Erik, le visage penché, l'écoutait puis exécutait. Mills filmait. Elle n'était pas stupide, plutôt princière, et regardait la caméra avec naturel. Elle reprit plusieurs détails de chorégraphie à deux puis à trois. Elle rappela Jaques-Dalcroze qui avait influencé son père. Il avait créé l'eurythmie qui avait pour but de créer à l'aide du rythme, un courant rapide et régulier de communication entre le cerveau et le corps. Il enseignait à ses élèves comment représenter les valeurs des notes par des mouvements de pieds et du corps, et les intervalles de temps par des mouvements de bras. Elle s'adressait maintenant aux danseuses et leur parlait dans les mêmes termes. La grâce et la justesse du geste. Elle leur dit de marquer plus subtilement leurs différences car Karsavina avait montré un rôle plus fort et dominant que Scholler. Elle leur dit de penser à la circularité. Dans le ballet, les cercles se font et se défont, les lignes sont pures. Il y avait tant de croisements et d'entrecroisements. Elle indiquait ce qu'elle voulait par de grands gestes de bras et  parlait  avec animation au chorégraphe. Quand les jeunes filles dansaient de nouveau, elles étaient comme Erik après ses paroles, plus sculptées. Elle reprit. Ils reprirent ; Ils s'étonnèrent que si corpulente elle fut agile et comme il l'avait noté la première fois, ils furent sensibles à son phrasé. Cet accent qu'elle avait : des intonations russes dans l'anglais. Jeux était un ballet court à l'argument anecdotique. Il avait interrogé et déçu. Il était peu montré.

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Son argument en était beau : dans un parc au crépuscule, une balle de tennis s’était égarée ; un jeune homme, puis deux jeunes filles s’empressaient à la rechercher. La lumière artificielle des grands lampadaires électriques qui répandaient autour d’eux une lueur fantastique leur donnait l’idée de jeux enfantins ; on se cherche, on se perd, on se poursuit, on se querelle, on se boude sans raison ; la nuit était tiède, le ciel baigné de douces clartés, on s’embrassait. Mais le charme était rompu par une autre balle de tennis jetée par on ne sait quelle main malicieuse. Surpris et effrayés, le jeune homme et les deux jeunes filles disparaissaient dans les profondeurs noturnes du parc. Ce ballet ravissant, Debussy s'en était détourné. Debussy, qui disait de Vaslav qu'il avait une spontanéité naturelle ou acquise. Kyra n'ignorait rien de son père et encore moins de Jeux. Elle avait vu les danseurs au travail ; elle changeait les choses. Les corps, longs et blancs, se croisaient davantage. Les mises à distance étaient plus nettes. Elle travaillait sur des images très graphiques de couples séparés et réunis et sur la singulière figure du jeune homme. Elle était pour les êtres vifs et purs. Curieusement, Wegwood ne prenait pas ombrage d'elle car elle ne défaisait pas son travail mais semblait l'éclairer, le revisiter. Elle pointa l'entrée en scène du danseur, le moment où, placé entre les jeunes, il laisse celle-ci caresser son visage, le moment où ils sont allongés et miment l'amour et la séparation des amants fugaces. Elle connaissait le minutage du ballet par cœur et quand elle guidait le chorégraphe et les danseurs, elle y faisait référence. Elle disait : « à la huitième minute, à la dixième... » ; Elle citait les figures. Elle avait été danseuse. On ne pouvait la tromper. Mills filma sans l'interrompre les reprises du ballet puis il la laissa commenter les costumes des danseurs. Elle demanda à Erik de se tenir dans des postures qu'elle lui fit reprendre à plusieurs reprises. Elle parlait d'énergie.

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Aux danseuses aussi, elle fit des remarques. Elles furent plus déconcertées qu’Erik qui, ne le comprenant pas toujours, se fiait à son instinct. Il saisissait sans pouvoir l'expliquer ce qu'elle essayait de faire : elle le rapprochait du travail de son père. Elle fit comprendre à Wegwood qu'il ne devait pas affadir la relation entre les deux femmes au détriment de l'attirance qu'elles affichaient pour le jeune homme mais qu'au contraire, l'ambiguïté sexuelle devait être davantage soulignée. Dans ce ballet, le jeune homme devait aimanter les jeunes filles mais ce devait être une lutte sous-jacente. Il n'était pas si évident de les séparer ni d'attirer l'une puis l'autre. Imperceptiblement, elle transformait ce qui avait été chorégraphié non qu'elle remit en cause le travail de chacun mais parce qu'elle avait à faire un travail de mémoire. Elle en savait plus que quiconque. Pourtant, la chorégraphie de Jeux avait été perdue quand Diaghilev avait retiré cette pièce de la programmation des ballets russes. En soi, le ballet et sa thématique s'accordaient bien avec la partition de Debussy mais les décors de Baskt n'en facilitaient pas la lecture. Il s'agissait d'une haute maison victorienne et d'un coin de parc. Les déplacements latéraux utilisés par Nijinsky, les bras repliés au niveau des épaules et les poings serrés perdaient de leur pouvoir dans un décor trop conventionnel et de plus, le ballet avait paru, dans cette intense période de créativité des Ballets russes, trop chargé en concepts, trop foisonnant et peut-être aussi trop épuré. Kyra fit remarquer qu'avoir simplifié le décor en lui redonnant un rôle symbolique était une bonne initiative. Elle évoqua Diaghilev dont l'idée était de faire figurer en fond de décor un grand avion, image métaphorique claire. Puis elle revint à la chorégraphie. Le travail de son père ayant été égaré, on s'était livré à des extrapolations mais elle qui était si habitée par le grand danseur s'était penché sur ce ballet : ce qu'elle disait ne faisait aucun doute.