Nijinsky danse JEUX

 Erik Anderson, danseur classique, tourne en Californie un 

film sur la danse. Kyra Nijinsky, la fille du grand

danseur, vient le voir danser Jeux, le ballet de son père...

Jeux. Il l'attendait en costume de tennis, immobile et calme, entouré des deux danseuses. Il reprenait le rôle de Nijinsky, Adelia celui de Karsavina et Carey celui de Ludmilla Schollar. Le décor était sombre. Un fond gris, des cercles de couleurs sur le mur de fond et le sol. Les éclairages étaient déjà réglés. Wegwood et ses danseurs avaient travaillé. Elle arriva avec un assistant metteur en scène qui la conduisit sur la scène. Erik présenta le chorégraphe, les danseuses, le metteur en scène et signala le travail de toute l'équipe. Elle était un peu gauche dans sa grande robe dorée mais était discrètement maquillée et bien coiffée. Elle regarda longuement Erik qui figurait son père et celui-ci lui fit un signe de tête avant d'aller en coulisses. Elle s'assit près de Julian et la musique de Debussy retentit. Une balle de tennis traversa la scène. Le jeune homme apparut, blond, aérien, levant sa raquette puis sortit. Les jeunes filles entrèrent par la droite et par la gauche et longtemps dansèrent. Elles étaient ensemble puis séparées, semblaient se séparer pour mieux se retrouver et attendre. Le jeune homme réapparut et voulant  répondre à leur attente se mit d'emblée entre elles. Levant sa raquette de tennis, il eut comme un étirement et un déhanchement qui faisaient de lui, plus encore, l'objet de leur désir. Il s'ensuivit une danse de séduction dans laquelle l'une puis l'autre étaient attirées avant que le jeune homme, les départageant de nouveau, ne s'exprimât par une série de sauts merveilleux tout en grâce et tension. Puis, il dansa avec l'une et avec l'autre avant de les faire se rejoindre. Ils  dansaient tous trois, évoquant un magnifique, interdit et fugace échange des corps ; tout était aérien, rapide, extrêmement gracieux et contrôlé. Car, il s'agissait encore de la recherche du plaisir et de la quête de celui qui pouvait le dispenser. Et puis, comme si le bel amant qu'elles attendaient les laissait pour compte, les jeunes femmes dansèrent de nouveau toutes deux et se séparèrent. L'une d'elle dansa seule et on retrouva les constantes du ballet : les danseurs de profil, pas sur pointes, les bras levés, les poings serrés. Sans doute était-ce celle qui voulait le plus le jeune homme car elle était la plus audacieuse, la plus effrontée. Ses petits poings serrés indiquaient qu'elle restait au combat ! Et il sembla qu'elle le gagnait car le jeune homme revint et dansa en couple avec elle. Ils décrivaient un cercle. Puis l'autre jeune fille, reprenant courage, s'immisça dans cette danse sexuelle et ils furent trois, lui au centre et elles l'entourant, dansant gracieusement et s’entre regardant. Plus tard, de nouveau elles dansaient entre elles et lui à part. Il avait de beaux mouvements contournés, des déhanchements et des étirements sans que rien jamais ne cessa d'être épuré et esthétique. Solaire, il rivait les regards et de fait, comme elles l'attiraient, il revenait entre elles et se montrait à la fois joyeux et implorant. Ne devait-il pas recevoir le salaire de son beau travail de séduction ? Il semblait qu'elles le pouvaient puisque, bondissant, il se remettait entre elles et cette fois, rayonnait et séduisait. Ils dansaient tous trois avant qu'elles ne le fassent ensemble et que reprenant sa raquette, il ne fasse  mine de lancer une balle perdue. La balle du reste n'était pas là. Restait la symbolique. Il se laissait aller au sol mais les jeunes filles revenaient et il dansait avec l'une, l'autre puis ils dansaient tous les trois car il peut en aller ainsi de l'amour et de ses élans. Elles étaient dressées, il se penchait. Elles étaient penchées, il se dressait. Tous se mettaient à battre des bras puis, le danseur se mettant une fois de plus entre elles, elles lui caressaient le visage, entourant rapidement son visage de leurs mains. Ils faisaient mine de s'embrasser et l'instant d'après et lui, s'allongeant, son visage tourné vers le public, ils embrassaient à tour de rôle  les danseuses qui se penchaient vers lui; Une balle de tennis traversait de nouveau la scène. Le jeune homme se redressait suivi des danseuses. Il était évident que les beaux accouplements étaient terminés et que, dans ce décor à la fois inattendu et connu, puisque les scènes de l'amour le sont, ils allaient se séparer. Et en effet, lentement, ils sortaient de scène, allant vers d'autres jeux qui les sépareraient et qui sait, les feraient peut être de nouveau se croiser ou s'enlacer. Tout avait été filmé avec précision  et sans aucune interruption afin de ne créer aucune interférence entre les danseurs, la musique, la chorégraphie et elle qui regardait  tout cela. Chaque danseur était lumineux  et tout s'était parfaitement déroulé. Cependant, quand tout s'arrêta, tous retinrent leur souffle. Kyra Nijinsky se leva et avança vers les danseurs. Elle se plaça devant Erik et montra, expliqua. Quelques gestes, un maintien, une décision.