Jeux

Erik Anderson tourne en Californie un film sur la danse où

Nijinsky est sans cesse évoqué. Il va chercher sa fille aînée, Kyra et en chemin, celle-ci évoque 

son père...

Erik fut perplexe mais ne dit rien. Les rêves d'autrui sont des objets difficiles qu'il faut manier avec précaution. Peut- être fallait-il laisser à Kyra certains d'entre eux.

- Vous l'avez vu tentant de redonner à votre père le goût de la vie ?

- Oui, en Suisse. J'avais neuf ans. Il est venu voir mon père dans notre villa et nous étions sur la terrasse. Mon père ne le reconnaissait pas et je voyais cet homme devant lequel tous ou presque tremblaient tenter différents stratagèmes pour que revienne à la réalité ce danseur qui avait enflammé les esprits, cette âme vivante de la danse ! Quand il a vu qu'il n'avait aucune prise, il s'est mis à lui parler avec les mots du cœur. Il ne retenait plus ses larmes et moi qui étais une petite fille, je contemplais le visage bouleversé du grand imprésario tandis que s'écoulaient ces phrases en russe. C'était infiniment émouvant. Je me souviens de tout mais ne vous dirai pas ce qu'il lui a dit.

Elle parla encore de la dualité. Son père avait pu être, avec elle, adorable et cruel. Elle se souvenait d'une grande humiliation quand à quatre ans, il l'avait terrorisée en lui demandant de confesser ses masturbations. Mais il l'avait immensément récompensée par des regards d'amour quand il était lucide et calme. Quant à sa mère, elle n’en avait pas, quoi qu’il pût en paraître, une image aussi dure. Tout le temps de la maladie du danseur, elle avait été là. Il avait eu de l’amour pour cette femme et celui-ci, malgré les épreuves, avait duré…Erik, devant tant de contradictions, ne savait démêler le vrai du faux. Ce qu’elle disait était-il vrai ?  Rêvait-elle ? Il n'avait pas de réponse.

Ils restèrent silencieux après ce long dialogue et chacun entra en lui-même. Puis, ils arrivèrent. Il l'installa à l'hôtel  et continua de lui parler. Elle en fut touchée. Il lui dit qu'il viendrait la chercher pour dîner. Elle pouvait choisir l'endroit. Sa chambre était garnie de fleurs. En redescendant, il remercia Enrico, le jeune chauffeur de la production. Celui-ci semblait aussi désemparé que lui mais il lui adressa un sourire si sympathique qu'Erik se sentit mieux.

Julian le trouva presque défait.

- Est-ce si difficile ?

- Oui. Je ne sais plus que penser. Qui a été marquée, qui a été victime…

- Tu n'as choisi un film facile et tu ne pouvais qu'être exposé...

- Je dîne avec elle.

- Tu viendras après. Je te consolerai.

- Me… ? Mais non.

Il était furieux, ses yeux bleus brillant dans son beau visage de faune.

- Tout ira très bien ce soir et demain. Tu seras juste comme il le faut. Frémissant. Aérien. Jeux ?

- Oui, Jeux.

- Ils sont trois.

- Bon chiffre ?

Le danseur, défait, baissait les yeux. Julian lui caressa la joue.

- Erik ! Comment ne pas t'aimer ! Même elle a compris cela ! Si magnifique et vulnérable. Danse et nous n'aurons plus rien à dire ! La danse se passe de mots ! Tu le dis toi-même !

- Je te verrai demain.

- Non, après ton dîner.

Le danseur se promit de ne pas rejoindre son ami mais la nuit était si menteuse qu’il ne tint pas parole.