DIAGHILEV

Kyra Nijinsky, qu'Erik est venue chercher, pour

qu'elle assiste aux filmages des ballets de son père

évoque Diaghilev de façon surprenante...

-Vous tournez un film où il est question de Nijinsky ! Souvenez-vous : «  Je suis le taureau, le taureau blessé. Je suis Dieu dans le taureau. Je suis Apis. Je suis Indien. Je suis Indien Peau-rouge. Je suis Noir. Je suis Chinois. Je suis Japonais. Je suis l’étranger. Je suis le voyageur. Je suis l’oiseau des mers. Je suis l’arbre de Tolstoï. » Oui, vous comprenez et vous serez là pour le prix...

- Ce que vous dites...

- Est à prendre comme il doit l'être. Voyez-vous, j'ai mis très longtemps à comprendre. J'étais toute jeune, je voyais mon père si malade ! J'en ai voulu à ceux qui l'avaient entouré : le terrible télégramme de Diaghilev le rayant des Ballets russes dont il avait été l'étoile, ma mère épousant un jeune homme dont elle s'était emparé alors même qu'il ne communiquait que par signes avant le mariage, ses terribles et souvent cruelles maladresses, l'indifférence de ceux qui avaient connu le danseur à la mode et s'étaient écartés en prenant un air gêné....Une terrible solitude est tombée sur nous ! Et puis, les années ont passé et mon regard a changé. Voyez-vous, Diaghilev a certainement abordé sans ambages un garçon de dix-neuf ans mais il n'était pas stupide : il avait du flair. Il lui a tout de même donné les Ballets russes. On a beaucoup parlé de la cruauté de Diaghilev à l'égard de mon père mais pas de l'attitude de mon père à son égard. Quand Diaghilev a reçu le télégramme du mariage, il s'est senti renié, trahi. Il a été malade quatre mois durant. A l'hôtel, le premier soir, il a tout détruit dans sa chambre. Ensuite, il a pleuré interminablement et de façon incontrôlable. Stravinsky a écrit qu'il ne fallait pas laisser l'imprésario seul, de peur qu'il ne se suicide. Mon père, si souvent décrit comme une victime, a tout de même écrit qu'effondré, Diaghilev se soulageait de sa souffrance à Capri avec de jeunes hommes à la sexualité libre. Je n'ai plus la citation exacte en tête. Ah oui, si : «  il a enterré sa peine grâce aux talents sexuels des garçons locaux. » Vous ne pourrez dire le contraire : c'était cruel ! Et les représentations que mon père avait de lui pouvaient venir de son état mental pas de ce que Diaghilev avait voulu faire. Mais bref. Ensuite et bien sûr, il y a eu d'autres jeunes gens. Léonid Massine dont j'ai déjà parlé et un jeune homme poète, russe et sensible : Boris Kochno. Il lui était arrivé avec une lettre de recommandation émanant de je ne sais plus qui. Kochno était jeune, il avait dix-sept ans. Il ne connaissait rien au monde la danse. Il est devenu le secrétaire de Serge Diaghilev. Encore une fois, celui-ci a initié  un jeune novice au monde de la culture et de la danse. Kochno a créé quelques arguments de ballet et surtout crée une sorte de protection autour de Diaghilev et puis, il est parti. Il y a encore eu un anglais : Patrick Kay. Celui-ci a été rebaptisé Anton Dolin. Il a, lors d'une audition, subjugué le maitre qui l'a vu comme celui qui désormais porterait la compagnie. Mais le bel Anglais est parti au bout d'un an. La suite, vous la connaissez : c'était Serge Lifar. Il avait la beauté brune et stylée de Massine combinée à l'apparence innocence de mon père. Vous savez, Lifar a fait un peu comme tous les autres ; je reste. Je ne reste pas, Je veux mon indépendance. Je vous obéis quand même. Pour finir, il a rencontré, l'année de sa mort Igor Markevitch, qui avait seize ans !  Diaghilev a guidé chacun d'eux et regardez combien sont partis ! Et combien ont profité de sa culture extraordinaire, de son sens évident des affaires de ses nombreuses relations, de sa dure prodigalité ! Il a donné à Massine La légende de Joseph. Au danseur anglais, il a offert le Train bleu et à Lifar la carrière que vous savez ! Markevitch, avec lequel j'ai été mariée, a fait une bonne carrière de chef d'orchestre. Pensez aux contes de fées et aux Ogres. Dévoraient-ils vraiment leurs proies ou en étaient-ils empêchés ? Pensez à la fin de Diaghilev. Il désobéissait à ses médecins, mangeait et buvait trop, ignorant son diabète. Qui est venu, à Venise quand la Mort s'est approchée : Kochno et Lifar ! Beaucoup étaient morts. Beaucoup l'avaient oublié ou gardaient leurs distances. Comprenez-vous ce que je dis sur le prix à payer ? Il ne départage pas. Pensez- à ce que je viens de vous dire...

- Il est donc simple de dire que certains détruisent et d'autres sont détruits ?

- Bien sûr que oui, Erik. Diaghilev a eu avec mon père une relation difficile, certainement écrasante mais il l'a aidé à créer et quelles créations ! Et puis, pour lui venir en aide quand il a basculé, il est intervenu pour lui à plusieurs reprises. Tout d'abord, pour des raisons que je n'expliquerais pas ici, il nous a aidés à sortir de Hongrie où nous étions en résidence surveillée. Cela lui a demandé beaucoup de diplomatie et coûté de l'argent mais le fait est que nous avons pu sortir. Ensuite, il a, en 1921, engagé ma tante, Bronislava et celle-ci l'a ébloui. Personne ne l'obligeait à engager la sœur de son ancien compagnon  mais c'était dans les deux cas, il me semble, une façon de montrer que cet amour avait existé. Ensuite, il a tenté, à plusieurs reprises de le remettre en « éveil ». Je ne citerai que la dernière tentative. En 1928, il a décidé d'amener mon père à Paris pour qu'il assiste à une soirée de ballet. Lifar a, parait-il, dansé merveilleusement. Diaghilev avait l'espoir que le spectacle rendrait le goût de vivre à ce danseur qu'il avait admiré d'autant que sur la scène du Châtelet, il s'est promené avec Karsavina et lui. Mais mon père a paru absent. Lorsque le public a  appris que Nijinsky était dans le théâtre, un flot d'émotions a parcouru la foule. Mais il n'y a pas eu de miracle. Le spectacle terminé, Diaghilev a aidé mon père à descendre les escaliers, mais le danseur a pris peur. La voiture attendait pour l'emporter, Diaghilev a mis ses mains sur les épaules de cet homme malade et l'a embrassé. Lorsque la voiture est partie, tous les espoirs et les désirs de Diaghilev s'en sont allé avec lui. Oh je ne veux pas dire qu'il voulait que mon père redevienne le danseur incomparable qu'il avait été ! Non, c'était un rêve qui s'en allait !