nijinsky et diaghilev à londres

Son étrange visage s'apaisa et elle lui confia :

- Maintenant, nous pouvons parler de Diaghilev ! Il venait d'une famille riche et cultivé. Son père était colonel de cavalerie et sa mère était une jeune fille de la bonne société, excellente interprète au piano. Sa petite enfance a été celle d'un privilégié et une partie de sa jeunesse aussi encore qu'à un moment, sa famille ayant perdu sa bonne position sociale, il a dû prendre sur lui de l'aider. A Saint-Pétersbourg, il a étudié le droit et la musique. Il aurait aimé être compositeur. Cependant, Rimsky- Korsakov lui ayant dit en personne qu'il n'avait aucun avenir dans ce domaine, il a abandonné ce rêve. Il s'est rapproché à Pétersbourg d'un groupe d'artistes parmi lesquels on trouvait Léon Bakst et Alexandre Benois qui allaient le suivre dans ses aventures. Diaghilev avait beaucoup d'abattage ; il est devenu conseiller du prince Sergei Mikhaïlovitch Volkonsky, qui chapeautait alors tous les théâtres impériaux et il a commencé à s'occuper de la programmation d'opéra et de ballet avant qu'une brouille ne l'éloigne du prince. En 1905, il a organisé à Saint-Pétersbourg une énorme exposition sur le portrait en Russie. Il avait voyagé un an à travers le pays pour découvrir dans des musées lointains d'extraordinaires tableaux inconnus. Un an après, il a présenté au Petit Palais à Paris une partie de cette imposante exposition. En 1906, dans cette même capitale, il a organisé une série de concerts russes qui ont eu beaucoup de succès et l'année d'après il a fait donner à l'Opéra de Paris un Boris Godounov très admiré avec Fédor Chaliapine. En 1909, il a lancé les Ballets russes et là, je pense que je peux vous épargner la liste des ballets qu'il a présentés au public des années durant et celle des artistes qu'il a fait travailler. Vous savez, j'ai à titre personnel, haï Diaghilev et je doute qu'on puisse me le reprocher mais la stature de l'homme était imposante. Tout de même : Debussy, Ravel, Poulenc, Satie...Et ces ballets merveilleux. Ces chorégraphes...C'était un imprésario étonnant et convainquant.

- Mais sa personnalité pouvait être aussi écrasante que blessante...

- Fokine l'a redouté. Ninette de Valois n'arrivait pas à soutenir son regard et le tout jeune Balanchine, quand il travaillait avec lui, a dit que Diaghilev arrivait aux répétitions avec une canne et qu'il s'en est servi pour le frapper, voulant ainsi montrer son mécontentement. Je crois avoir compris qu'il avait giflé mon père à plusieurs reprises et devant témoins. Des dizaines et des dizaines de personnes ont travaillé pour lui. La plupart n'en sortaient pas indemnes…

- Les textes de votre père sont si tristes, le concernant.

- Mon père a eu le sentiment qu'il s'était vendu à Diaghilev. Il était pauvre. Sa monnaie d'échange était son corps et la danse.

- Oui, j'ai compris cela, madame.

- Vous savez ce qu'il a dit. Il s'est senti mal un jour.  Il a écrit : «  Je mangeais des oranges. Comme j’avais soif, j’avais demandé des oranges à Diaghilev. Il m’en apporta deux ou trois. Je m’endormis avec une orange dans la main. Quand je me réveillai, l’orange était à terre, tout écrasée.  J’avais dormi longtemps. Je ne comprenais pas ce qui s’était passé. J’avais perdu conscience. J’avais peur de Diaghilev, mais pas de la mort. Je me dis que c'était la fièvre typhoïde. » Vous avez bien entendu : « je ne comprenais pas ce qui s'était passé ... » Vous savez, il vivait un paradoxe. Avoir donné ainsi son corps parce qu'il était pauvre lui semblait terriblement condamnable mais il est devenu le danseur du siècle ! C'était une forme d'Enfer. Il en était une autre qui consistait à épouser ma mère pour sortir de l'adversité, mais il n'y a pas échappé. Diaghilev l'a renvoyé, ma mère est restée son épouse et la maladie l'a terrassé.

- Il l'a assimilé à la Mort. « Je ne veux pas de son sourire que la mort dessine. »