DIAGHILEV ET NIJINSKY

- Ah Diaghilev !  L’imprésario russe, Fokine, Massine, Lifar, les danseuses, les musiciens...Et mon père !

Elle regardait obstinément par la vitre de la voiture et il ne voyait plus qu'un profil buté. Il pensa à Irina : « ne la sous-estimez-pas. Jamais deux fois la même question. » Il se reprit.

- Vous ne voulez pas en parler, je peux comprendre. J'ai lu sur le sanatorium de Bellevue …

- Ah, bien sûr, le sanatorium !

De grosses larmes roulaient sur ses joues maintenant. Kyra ! Il demanda au chauffeur de bifurquer. Un bel endroit. Ce ne pouvait pas être ainsi. Elle pleurait.

- Madame, Mademoiselle Nijinky, je vous en prie.

Elle parlait russe, toute seule et Erik fit arrêter la voiture. Ils en sortirent tous trois et s’avancèrent vers l’océan. Ils se tenaient derrière elle qui marchait sans se retourner. Maladroite et gênée par sa corpulence, elle restait imposante. Elle les ignora un moment puis elle parut se reprendre et dit :

- Il a été envoyé au sanatorium de Bellevue à Kreuzlingen en effet. C'était un établissement dont la publicité était basée sur le confort et le caractère humain. Ludwig Binswanger l'a pris en charge. Il était l'un des théoriciens de la thérapie existentielle. Ne me demandez pas d'expliquer en quoi cela consiste, non que je ne le sache pas mais je ne le veux pas ! Mon père avait des hallucinations. Il s'arrachait les cheveux. Il attaquait ses  gardiens et affirmait que ses membres inférieurs ne lui appartenaient plus. J'étais petite, c'est vrai mais je me suis sans cesse demandé si cet état dans lequel je l'ai vu était dû à sa maladie ou aux traitements qu'on lui imposait. Quelquefois, il était lucide. Il disait : « Mais pourquoi m’enferme-ton ? Pourquoi les fenêtres sont-elles condamnées ? Pourquoi ne puis-je aller à Zurich ? Je dois trouver un éditeur ! Et on ne me laisse jamais seul ! Pourquoi ? » Les docteurs établissaient leurs diagnostics à partir des pages de son journal... Vous entendez ! Vous entendez cela !

Elle regardait Erik et le jeune chauffeur avec colère et effronterie et aucun des deux n’osait lui répondre.

- Elle a donné son journal, elle a fait ça à cet homme bon qui abordait les gens dans la rue et leur disait d'aller à l'église !

Elle faisait les cent pas et semblait très agitée. Le chauffeur, bizarrement, ne s'en allait pas mais il était si attentif et calme que sa présence était apaisante. Erik, bouleversé, regardait cette femme dévastée. Elle le portait, Lui, toujours.

- Et vous êtes là, vous, à ne rien me dire !

Elle commençait de s’apaiser.

- Bien sûr, elle voulait qu'il danse encore ! Mais quelle sotte ! Mais quelle sotte ! Vous savez tout sur lui, bien sûr, vous, le jeune et beau danseur ! Ma mère a organisé un spectacle pour, j'imagine, qu'il aille mieux. C'était la guerre. Il avait sur celle-ci les idées que je vous ai données ! Il s'est assis en face du public. Il a regardé les spectateurs pendant une demi-heure. Puis il a exécuté un solo. Il avait, avec des étoffes, formé une grande croix sur le sol. C'était une danse magnifique et triste. Le spectacle n'a pas plu et naturellement, ma mère et les médecins ont jugé que décidément son état empirait !

Erik hésitait entre la honte, le malaise et le contentement. Elle était de parti-pris mais elle souffrait beaucoup.

- A Saint-Moritz, ils étudiaient son cas. Eugen Bleuler avait inventé le terme « schizophrénie » en 1911 et bien entendu quand mon père, présenté par ma mère, lui a été « soumis », le diagnostic est tombé. Oui, c'est cela.  Le bon docteur a déclaré qu'il était malade mental et incurable. Ma mère était liée à un autre médecin. Un jeune Hans Frenkel. Ils sont devenus très proches, intimes pour tout dire... Il faut bien sûr la comprendre...Son mari malade prônait la chasteté...Si j'avais pu détruire cette « femme », ma mère  quand j'étais adolescente, je l'aurais fait, je l'aurais fait ! Et lui qui a répondu quand elle est venue lui dire le diagnostic du grand docteur : « Petite femme, voilà la garantie de ma mort »...

La voyant très inquiète, il lui dit :

. Votre père a fait l'objet de deux films. Celui de 1980 était très esthétique et élégant. Par contraste, cet étrange documentaire réalisé par la suite n'a pas apporté grand-chose. On y a été impoli avec vous. Je suis un danseur. Pas un acteur. Je n'ai pas de perspectives dans le cinéma. Et je ne suis pas quelqu'un qui peut vous forcer à quoi que ce soit.

Elle le toisa :

- Je peux changer d’avis, ne pas venir ?

- Vous pouvez !

- Il vous arrivera quoi ?

- Ils s'en arrangeront  et j'aurai un certain nombre d'ennuis....

Il dit ces derniers mots avec humour.  Elle s'apaisa enfin et revint vers lui :

- Comme vous êtes sensible et droit ! Irina ne s'est pas trompée : Vous êtes un jeune homme pur. Que voulez-vous ?

- Nous vous voulons, vous ! Si vous êtes là, tout va s'infléchir...