Sagesse-et-Folie-r1

En chemin, Erik lui dit que ses demandes avaient été reçues. Elle verrait elle-même qu’on l’avait écoutée. Il lui confia aussi avoir beaucoup relu le Journal de son père, avant de venir. Elle fut presque véhémente :

-  Mon père, à la demande des médecins suisses, a rédigé un journal de janvier à mars 1919. Il y a consigné ses pensées. Vous savez, ce texte l'a authentifié comme authentiquement « fou » ! Il existe pourtant une « culture » de la maladie psychique mais voyez-vous, on ne citera pas Hölderlin, Schumann, Nietzsche, Van Gogh et Artaud. Eux-aussi souffraient de troubles violents mais on cite mon père à cause de son Journal !  Vous comprenez ?

- Oui, je comprends.

- Je ne pense pas ! Le Journal tel qu'il vous est présenté en librairie à l'heure actuelle n'est pas le bon. Il a été expurgé. A mon avis, il en manque un tiers. C’est à ma mère qu’on doit cela ! Tout ce qui touche à la sexualité de mon père a été modifié ou supprimé, pour ne citer que cet aspect et vous comprendrez que je puisse trouver cela extrêmement gênant. Mon père a réellement été attiré par Diaghilev, avec tout ce que cela implique mais elle a fait en sorte qu'il le présente comme un monstre. En outre, Vaslav était certainement fragile mais il avait une culture personnelle importante. Il avait lu Pouchkine, Gogol, Tolstoï, Dostoïevski. Il pensait que ce qu'il lisait devait influer sur sa vie et sur son travail. La version actuelle de son journal ne lui rend pas justice sur ce point. Ce pauvre être sans défense tombé dans la folie !

- En même temps, il veut de toute façon montrer qu'il n'est pas « fou ». N'est-ce pas ?

- Oui. Vous savez, mon père n'a pas vu  ce texte comme la dernière chance qui lui était donnée de montrer qu'il n'était pas malade. Il l'a vu comme une possibilité de démontrer qu'il était passé à un autre plan, une autre dimension. Il avait joint son âme à Dieu. A ma mère, d'ailleurs, il dit : «  tu sais, c'est mon mariage avec Dieu ». Il disait que le peuple devait non pas « penser » mais « ressentir ». Quand on n'était plus dans le sentiment, la sensation mais seulement dans la pensée, on allait vers la guerre. Quand il disait cela, il se heurtait bien sûr à ma mère ! Elle essayait de le comprendre à travers son intellect et il demandait à être compris d'après ses ressentis ! Beaucoup ont ri que Nijinsky ait fait des classements parmi les hommes politiques ; il a dit que David Lloyd George, le premier ministre britannique ne se servait que son intellect alors que  Woodrow Wilson qui était pacifiste était en relation avec ses ressentis. Mon père avait lu Tolstoï dont on a peine aujourd'hui à mesurer l'influence ! Il était sûr de ce qu'il écrivait. Vous savez, il n'avait pas l'intention de gagner de l'argent avec son journal : une fois publié, il l'aurait distribué à qui voulait le lire. Il voulait qu'on le connaisse comme un pacifiste ! Il n'aimait pas l'idée que son texte soit imprimé, il aurait voulu des fac-similés car, selon lui, on était bien plus près d'un écrit vivant que de sa reproduction. Il pensait vraiment qu'on le comprendrait. Cette humanité en deux catégories : ceux qui pensaient et ceux qui ressentaient. Souvent, il citait Lloyd Georges et Diaghilev. Il disait : « ce sont des aigles. Ils permettent aux petits oiseaux de continuer de vivre ! »

- Donc selon vous, sur ce conflit mondial, il avait des vues justes ?

- Il démontrait son pacifisme et son amour de l'humanité. On oublie aujourd'hui qu'il s'inscrivait dans un courant de pensées, que des intellectuels et des artistes pensaient comme lui. On ne voit que l'incohérence de certaines pages...

- Il a aussi dessiné la guerre…

- On ne sait pas généralement qu'à Saint-Pétersbourg, mon père avait étudié le dessin. Léon Bakst le lui a enseigné. Et savez-vous qui étudiait en même temps que lui ? Marc Chagall ! Celui-ci a dit bien avant que mon père ne tombe malade qu'il dessinait comme un enfant. Vous savez : ces grands yeux bicolores, ces cercles... Vous savez que certains collectionneurs les recherchent avec avidité maintenant ? C'est risible, n'est-ce pas ! Il était terrifié par la guerre, c'était pour lui le passage d'un monde joyeux, celui qu'il avait connu, à un autre si monstrueux et tourmenté... Ce n'était pas un peintre. Il « voulait » dire.

 - Alors, il a voulu dire  Diaghilev.