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C’était les mots d’un homme qui perd la raison. Perdre. La. Raison. Ça  pouvait se mettre en équation avec devenir fou. Trouver. La. Folie. C'était ce qu'il voyait car le Danseur, il le savait, avait cherché à ce que rien ne lui échappe. Et tout était parti. Il n'avait trouvé que les ténèbres. Il devait être à bout nerveusement et sans cadres. L'Ecole impériale lui en avait donné un et même s'il était impitoyable, il l'avait maintenu debout. Les Ballets russes l'avaient mis au-devant de la scène et il avait brillé ; une fois qu'il en avait été exclu, il n'avait rien pu faire. Non qu'il ne fût un homme de projet mais tout était allé trop vite. Ses chorégraphies étaient mal comprises. N'ayant jamais eu à se préoccuper de rien, il lui était difficile d'avoir le sens des affaires et la guerre avait éclaté. Et il y avait le choc violent de la rupture avec Diaghilev et cette jeune  épousée avec qui au début il communiquait par signes puisqu'il n'avait aucune langue commune. Il avait dû se sentir écrasé. A cause de la danse ? Pour la danse ? Erik ne savait pas répondre. Ce qui était sûr, c'est que toutes les compagnies européennes qui avaient voulu engager le grand Nijinsky l'auraient distribué dans des rôles standards ; mais il avait chorégraphié plusieurs ballets dont Le Sacre et il était un artiste expérimental. Les rôles qu'on pourrait lui confier devaient accroître ses dons et non les brider. D'où l'écrasement londonien après le somptueux carcan des Ballets russes. Il lui aurait fallu être sans grand amour propre pour satisfaire aux standards européens et vouloir absolument gagner de l'argent ; ou avoir suffisamment de poids pour prendre en main une troupe. Il n'avait fait ni l'un ni l'autre...Il avait des aptitudes prodigieuses pour le saut et il était resté là-haut. Pourquoi redescendre ? Peut-être ne voulait-il plus savoir qu'il avait été un enfant pauvre et méprisé ? Peut-être ne supportait-il plus d'être si à part. Le génie met à part. Erik le prenait pour ce qu'il était : un danseur extraordinaire, un créateur et certainement un homme seul. Il pensait à Kyra qui était né dans un contexte difficile, à l'amour inconditionnel de son père pour elle, à l'ambivalence de Romola de Pulsky, à sa famille à elle, aux psychiatres suisses qui posaient sur Nijinsky des diagnostics sans retour et à ces photos de lui pendant ces années d'exil car il y apparaissait si différent du danseur androgyne que la légende avait dessiné. Si lourd, étrange, fatigué. Même ses sourires étaient incompréhensibles, comme décalés. Il avait l'air de souffrir dans ses costumes comme s'ils étaient trop étroits pour lui  et il ne semblait, pendant ses années d'internement, ne jamais être photographié seul. Pourtant, seul, il l'était. Et les prénoms de ses filles ! Kyra. C'était un prénom qui provenait du grec. Kurios signifiait « Seigneur «  et « Maître ». Il l'avait féminisé. Il avait voulu pour elle, si tant est qu'il se préoccupa des prénoms, qu'elle soit énergique et franche, froide et agressive en même temps, autoritaire et dominante. Elle pourrait être très double. Il faudrait compenser son manque de manque de confiance en elle qu'elle compensait par des mouvements d'orgueil ; et il faudrait faire avec son côté « garçon manqué ». Elle ne serait sans doute pas facile à vivre...Tamara, sa seconde fille, avait un prénom hébreu. C'était un prénom très courant en Russie et plus particulièrement en Géorgie, où une Sainte Tamara avait été couronnée reine en 1184. Il pouvait être une forme slave de l'hébreu « tamar » qui signifie « date ». La date était l'une des sept espèces végétales par lesquelles Israël était béni de Dieu. Tamara apportait la bonté, la paix et la justice. Nijinsky avait-il su qu'il donnait à ses filles des prénoms qui les mettaient en opposition ? Peut-être. Kyra, la guerrière, méritait le sien car, en dépit d’une vie qui pouvait être mondaine et valorisante pour elle, elle avait choisi de l’imiter en tout, voulant sans doute lui obéir...L’autre avait eu une vie plus paisible. Ces deux prénoms et ces deux exigences différentes ! Le danseur en restait marqué et ému.

Les kilomètres se succédaient et il cessait parfois de se poser des questions pour observer les variations du paysage et discuter avec  Enrico, le chauffeur latino-américain. C'était un homme jeune, assez beau qui adorait le tango et lui en parla avec passion. Il n'était pas toujours chauffeur. Il était aussi musicien. Il dit à Erik de venir l'entendre avant de quitter la Californie dans un club de San Francisco où il se produisait et le danseur prit ses coordonnées ; Pourquoi pas, après -tout. Avant d'arriver, la silhouette fine et le joli visage de Chloé lui revinrent en mémoire et  il les désira violemment. Il n’avait pourtant plus pensé à elle depuis longtemps. Pourquoi lui revenait-t ‘elle en mémoire ?  Enrico gara la voiture et Erik se dirigea vers la villa. Kyra ouvrit tout de suite. Elle l'attendait. Elle portait une robe d'été jaune pâle, assez ouverte et qu'elle trouvait manifestement jolie. Erik la jugea mal choisie mais ne la contraria pas, la salua et fut invité à entrer. Il y avait du café, des jus de fruits et des pâtisseries qui l'attendaient. Il était temps de faire un vrai déjeuner mais elle avait dû oublier l'heure ; il prit les choses à la légère et bavarda avec elle. Elle devait passer une à deux nuits hors de chez elle et l'interrogea sur ce qu'il était bon d'apporter. Ils discutèrent vêtements et produits de toilette. C'était si incongru qu'Erik se mit à rire et devant sa gaieté, elle rit aussi. Il l'aida à préparer ses affaires, voulut lui remettre la photo et le carnet, se vit retourner le carnet et, l'ayant décidé à se changer, l'aida à choisir une jupe longue beige et une jolie blouse couleur marron, il la guida, portant sa valise, vers la voiture. Elle les interpella :

- Eh, les garçons, vous serez gentils avec moi ?

Ils rirent :

- C’est promis !