BARYSHNIKOV ET BALANCHINE

 

 Conscient des difficultés qu'il éprouve en tournant un film sur sur le grand danseur russe, le danseur Erik Anderson fait une pause et écrit:

 

« Ce que je tourne »  par Erik Anderson

 

Scène 1.

Je figure Nijinsky qui ne comprend pas la réaction de Diaghilev suite à l'annonce de son mariage avec Romola. C'est une scène muette tout en violence. Mon visage doit exprimer des émotions intenses, allant de l'incrédulité à l'abattement et au désespoir. Le travail est intérieur. Pas de paroles et une gestuelle réduite. Les larmes doivent affleurer. Le texte en voix-off s'ajoutera ensuite. Dominantes rouge-orangé.

 

Scène 2.

Je figure Nijinsky qui est à Londres et pleure de l'humiliation reçue. Il est malade et épuisé. Scènes muettes comme précédemment. Il y aura surexposition de photos du danseur et de moi-même. Dominante bleu et gris.

 

Scène 3 :

 Nijinsky est  aux États-Unis. C'est la deuxième tournée. Il n'arrive pas à gérer la troupe et sent son échec. Je figure un jeune homme qui souffre trop de blessures restées ouvertes : l'éviction brutale des Ballets russes, la terrible rancœur de Diaghilev et l'approche d'une violente dépression ; L'appréhension de sa maladie  mentale à venir peut-être. Et la conscience qu'il a d'être un génie tandis que personne ne se rend compte. Il est agité, se ronge les ongles au sang. Il commence à pleurer puis se met à hurler. Il se tape la tête contre les murs. Dominante verte.

 

Scène 4.

Il y a encore un contrat et il doit aller en Amérique du sud mais il en a assez. Souhaitant voler de ses propres ailes, Il part avec sa femme. Diaghilev le fait arrêter dans un train en Espagne et il est tenu de danser de nouveau pour lui. Il rejoint le Nouveau monde. Jamais plus, il ne dansera. Mon visage doit exprimer une souffrance qui devient pathologique. La maladie va s'installer. Le gris et le noir domine.

 Dans tous les cas, faire affleurer Nijinsky. Son génie.

 

En fait de rêve, il fut frustré. Il devait encore tourner deux scènes violentes où le danseur russe sent que sa raison lui échappe. Dans la première, Nijinsky était en Suisse, dans un des chalets qu’il allait  devoir habiter longuement. Il était de profil et pleurait. Ses larmes, qu’il ne pouvait contenir, roulaient sur ses joues pour venir s’écraser sur ses mains crispées. Dans la seconde scène, il dessinait de grands cercles sur une feuille, s’irritait de l’entrée d’une domestique dans  le salon où il travaillait et entrait en fureur, ne se contrôlant plus et hurlant. Mills et tout ce qui étaient présents eurent le sentiment de ne rien contrôler et Julian lui-même fut pétrifié. La souffrance d’Erik était aussi terrifiante que sa violence. Il mit plusieurs  jours à se remettre du tournage et personne ne sut que lui dire. Pour une fois, Mills et Julian partagèrent la même surprise et le même désarroi.

- Il est totalement habité par Nijinsky. Quelquefois, je me demande où est sa volonté propre. J’agis comme un voleur. Je vole ses émotions car elles sont uniques. Et elles sont passagères. Et je vole ce qui vient du plus profond de lui.

- Mais cette violence…

- Elle vient de lui. Il ne compose pas. Ce n’est pas de mon fait, cela, Julian.

Ce fut Erik qui dut les rassurer.

- Allez- vous vous calmer tous les deux ? Quand le film est fini, je retourne à New York. J’aurai l’impression de faire un travail de bureau ! C’est plutôt comique, non ?

Ainsi, tout pouvait se faire avec tant de facilité ! Décidément, même si les terrains de jeux étaient différents, le danseur s'y débattait avec grâce et savait se défendre. La boue quelquefois, puis le sourire d'ange. La caméra, les ordres ; toujours les regards et la sécheresse de la voix. Toujours la réponse qui élude toute autre question : celle de la beauté. Il suffisait d'une attitude physique d'Erik pour que tout soit désarmé. Quand Mills filmait, une expression ou une posture était si belle qu'elle arrêtait toute volonté. Dans les deux cas, Erik repoussait l'offense. Jeune homme pur, il l'était dans sa faiblesse et sa nudité tout autant que dans ses tenues de danse et les fards qui changeaient son visage. Filmé ou non. Humilié ou pas. Et c'était tout.

A partir de ce moment, de l'exposition de cette blessure qui le reliait vraiment à son personnage, Erik fut totalement respecté par ceux-là même qui le croyaient incapable d’être aussi fort. Aucune parole plus haute que l'autre et une grande admiration pour le danseur et l'acteur. On le laissa continuer de « dessiner la route de la non -espérance. » ; L’expression était de lui et désignait Vaslav, l’homme qui aimait les étoiles.

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 Il allait partir chercher Kyra Nijinsky et Julian se montrait intraitable :

- Non, non, tu ne conduis pas. Tu as un chauffeur de la production !

- Mais quelle idée !

- Tu pourras ainsi être plus serein avec elle.

- Je ne sais pas. Elle a peur. Tu crois que ça suffira à la rassurer !

- C'est décidé ainsi : tu as un chauffeur.

 La veille du départ, il rappela à Kyra leur rendez-vous et évoqua au téléphone des points dont il voulait parler avec elle. Elle sembla embarrassée. Elle reculait. Erik pensa qu’elle n’avait plus en tête que le dernier film où on l’avait fait paraître. On ne l’y avait pas bien traitée. Tantôt, elle apparaissait sur une voiture de pompiers très vite entourée de petites ballerines qui la confondaient avec Isadora Duncan. Tantôt, elle était filmée en silence, revêtue d’étranges atours. Pour finir, elle poursuivrait Patrick Dupond sur scène, lui dansant merveilleusement et elle paraissant sans cohérence. Tout montrait qu’on ne lui faisait pas confiance alors qu’un récitant faisait défiler les textes du Journal et que des sommités débitaient des platitudes sur la danse classique et les Ballets russes. On la laissait dire qu’à la mort de Diaghilev, elle avait été ravie, qu’elle voulait que Venise coule et qu’elle mangeait des œufs tous les jours. Quelle dérision ! Il comprenait qu’elle reculât.

Comme il roulait, il lui vint en tête les textes de Nijinsky malade. C'était une litanie magnifique.