effroi

 

 

- Erik ?

Le danseur le regarda : l’angoisse l’avait envahi.

- Quoi « Erik » ? Ils t’ont envoyé en émissaire ?

- Non, écoute-moi.

- Je vous écoute tous et rien ne vient. Ces textes me font peur. C’est insoutenable.

- Tu n’es pas acteur. Je comprends que tu aies peur mais tu t'approches de Nijinsky. Il ne se dérobe pas, ne crois pas cela.

Erik eut un rire cruel :

- C’est ça, de la psychologie !

- Mills dit que tu n’es pas mauvais. C’est une question d’intensité. Il faut que tu aies moins peur.

- Il est tombé malade. On l’a fait tomber malade. Kyra me l’a dit.

- Il est entré dans une sorte de nuit.

- La nuit? La nuit?  Allez, va-t’en,

- Pourquoi !

- Va-t’en !

Le visage du danseur était semblable à un de ces masques antiques que Julian avait çà et là contemplé dans les musées italiens. Le  teint était cireux, les grands yeux exaltés et les lèvres redessinées. Ne se maîtrisant plus, Erik scandait ce qu'il disait, montrant une vindicte inédite et fascinante.

- Sors Barney ! Sors !

- Calme-toi. Tu n’as pas à prendre à moi !

- Ah ! J’aurais pourtant des motifs ! Tu es comme les autres. Vous tirez de moi tout ce que pouvez et toi, en plus, tu couches avec moi ! Sans parler de…

- Non, arrête.

- Arrête ? Comment ça, « arrête » ? Vous n'aimez pas qu'on ait un don ! Vous essayez de dire le contraire mais vous mentez ! Un don ? Ah non, trop mal à l'aise ! Tu crois que je n'ai pas compris ? Et je ne parle de New -York, ça a commencé bien avant. C'est toujours pareil ! Faussement admiratifs, tellement envieux ! Toi-aussi, toi-aussi ! Tu ne vois pas comment tu es, à monter la garde. Va-t’en !

- Ta vision des choses est faussée.

- Je veux être sur scène, je veux être sur scène ; Je veux ne pas être face à vous !

- Tu n'es pas sur scène : tu tournes un film et tu es face à nous !

Le regard du décorateur fut si impérieux que le jeune homme baissa les yeux. Il fallait avancer maintenant et il le fit. Il fallait contraindre Erik.

- Tu vas sortir de cette salle de bain.

- Non !

- Oh que si. Allez debout.

Il poussa Erik dans le salon de la suite et poursuivit :

- Ces textes qui te résistent, tu vas me les réciter.

Erik eut un ricanement violent.

 -Non, mais redis-moi ça !

Il eut à nouveau un rire nerveux.

- Quoi ! Mais pourquoi ?

Il fallait ne pas désarmer. Erik continua d’argumenter et lui de ne pas lâcher prise. Puis, ils se heurtèrent physiquement, se battirent et hurlèrent. En dernier lieu, une gifle tomba, cruelle. Au bout du compte, le danseur, haletant, céda. Orgueilleusement raidi, il perdit lentement son agressivité.

- Je récite : c'est ta demande ?

- Absolument. Veux-tu que je gifle encore ?

- Je ne sais pas !

De nouveau, sa joue lui cuisit et il resta sans voix.

Il semblait confus comme un petit enfant et posait sa main devant sa bouche. Il hésitait et cherchait mais sa dérive reculait et quand il se fut repris, il obéit.

- Je veux juste que tu me laisses me concentrer et aussi trouver mes marques dans la pièce. Et ensuite, laisse-moi marquer des pauses. Ne m’interrompt pas, je t'en prie.

- J'ai compris.

Erik se leva, lui tourna le dos et se concentra un moment. Puis il s'assit dans un fauteuil et prit une expression lasse :

«La plupart des gents qui me connaissaient pensaient que j’étais incapable de m'intégrer socialement... »

Et tout suivit. Julian vit alors se dérouler un ensemble composite et beau que certaines maladresses de diction rendaient troublant. Le visage d'Erik reflétait encore une tristesse violente mais le rythme des phrases semblait l'apaiser et de fait, il renversa bientôt la tête en arrière pour continuer de réciter. Ensuite, il se leva et marcha. Il prenait les marques que la mise en scène lui avait imposées. Il était désinvolte puis accablé puis enfantin puis très blessé. Il avait des expressions changeantes. Il jouait beaucoup de ses mains. Tantôt, il se rongeait les ongles, tantôt il avait des mouvements si gracieux qu'on pensait à la danse indienne. Julian vérifia d'abord qu'il se conformait au texte écrit mais à l'évidence, il le savait depuis longtemps, même les modifications. Il contempla alors un comédien et il plut aux étranges distorsions que le jeune homme provoquait parfois. Toute une humanité entrait là. Ce danseur encore anonyme qu'un don extraordinaire traversait et qui illuminait brièvement les scènes internationales et cet abandon...cette effronterie et cette naïveté ; ce génie...Il disait l'enfance, Saint-Pétersbourg, la pauvreté, le désir des femmes, la danse, la danse, l'amant non voulu qui remplaçait l'amant adoré mais offrait les Ballets russes, l’idolâtrie, le succès. Il disait le mariage, la dureté, la volonté de créer, le génie. Et à la fin, l'emprise de la maladie.

Quand il l'eut entendu une première fois, le décorateur cacha son trouble. Il se passait quelque chose, il le voyait. Son danseur et le Danseur. Erik ne cherchait plus vraiment mais, pour d'obscures raisons, avait peur. Julian ne dévia pas. Il ne dit pas à Erik qu'il était magnifique mais se contenta, comme on le fait à bel animal à peine domestiqué, de lui caresser le cou et la joue pour lui signifier que c'était bien. C'était un geste plein de prudence et de déférence qui apaisa le danseur. Les jours suivants, il fut très présent et fit répéter Erik de nouveau. Le quatrième soir, il laissa parler son admiration :

- Tu as trouvé. Là, c'est bien. Il l’a senti.

- Tu es sûr ?

- Absolument. C'est bien.

 Le jeune homme ne parut pas convaincu. Julian insista :

-Vraiment, là, c'est exactement ce qu'ils veulent. Crois-moi. Tu es parfait.

Julian se demanda combien de lectures son ami avait dû faire, combien de photos de Nijinsky et des danseurs des Ballets russes il avait dû contempler, avec combien de spécialistes il avait pu échanger et ce qui était né du fait qu'il dansait les chorégraphies du jeune russe. Et puis, il y avait ce carnet qui semblait ne pas le quitter et qui l'inspirait. Et cette étrange faculté qu’il avait de faire alterner bonheur et malheur. Et Nijinsky et lui étaient danseurs.

Il restait le tournage. Julian vint plusieurs jours de suite sur le plateau et guetta le miracle. Mills  filmait. Il fallait dire  encore et encore en vêtements d'aujourd'hui, en faune, en spectre, en esclave de Shéhérazade, en jeune homme du début de siècle. Il devait rire et sangloter. Et il le faisait.

Et les dernières prises qui furent faites le lendemain confirmèrent ses dires. Mills  félicita Erik avec une émotion non feinte.  Gauche mais admiratif, il était toute en effusion :

- Erik, là, c'est au-delà de tout. Bravo, vraiment !

Dans la vie plutôt grise de Mills, il était arrivé, lui, Erik, et avait tout perturbé. Mais Mills faisait naître un film magnifique et contemplait cet être si doué qui vivait pour son Art et se tournait de temps en temps vers les humains.

Julian, lui, fut clair et ferme :

- Il était là, avec toi, je le sais.

Et c'était vrai. La nuit, alors que dans la tourmente, ils ne s’étaient pas touché, s’étreignirent. Dans l’amour, Erik était passionné. Julian, dans la nuit, souriait. De tout ce qu'il avait fait avec Erik, il ne regrettait rien. C'était toujours de merveilleuses perspectives.  Il s'en voulait bien sûr d'avoir été si dur  quand son ami homme se débattait avec ses textes, de l'avoir entendu geindre, de  l'avoir vu se recroqueviller. Sa tâche était ingrate. Mais ça avait été miraculeux. Aucun spectateur ne pourrait échapper à l'admiration.