Erik Anderson, danseur classique d'origine danoise, tourne en Californie un film sur Nijinsky.

Il s'approche de lui au point d'être hanté...

Plan de travail Erik Anderson. Adaptation textes Nijinsky. Sources  multiples dont bibliothèques américaines.

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1. La plupart des gens qui me connaissaient pensaient sans me le dire que j'étais incapable de m'intégrer socialement. Lydia Sokolova avec qui je dansais disait que j'avais du mal à suivre une conversation. J'avais l'air inquiet, je tournais la tête furtivement quand on me parlait, comme si j'étais prêt à me défendre et à frapper mon interlocuteur à l'estomac. Elle racontait que dans les soirées, j'allais m'asseoir seul, me tordait les mains et quelquefois, comptais sur mes doigts. J'étais ainsi dans la vie et avec les danseurs, c'était pareil...

 

2. Sokolova a dit qu'on ne pouvait comprendre mes idées. Je répétais le Faune avec elle et je m'employais à lui expliquer qu'elle devait danser à travers plutôt que pour la musique. Je le faisais moi-même et c'était clair ! Mais elle secouait la tête. Elle essayait de me dire que mes propos n'avaient pas de sens mais comme je me fâchai, elle fondit en larmes et quitta la scène. Plus tard elle m'expliqua que les autres danseurs ne comprenaient rien à mes demandes. Ils avaient été formés dans un style académique et ne voyaient pas pourquoi ils devaient oublier tout ce qu'ils savaient pour ressembler à des personnages de frises antiques et encore moins à des aborigènes peinturlurés ! Qu'étais-je en train de faire de la tradition classique sur laquelle leurs vies étaient basées ? Qu'est-ce que je faisais des belles formes, nobles en trois dimensions du ballet académique, des cinq positions des bras et des jambes, des pieds tournés  au dehors ? Rien. Et je devais répondre...

 

3. Ottoline Morrell a écrit ses Mémoires. Elle avait été mon hôtesse à Bloomsbury et elle se souvenait de moi comme d'un homme au visage tartare, aux pommettes saillantes et aux  yeux bridés. Elle paraissait admirative  et s'est toujours montrée sympathique. Elle souhaitait, à ses dires, vraiment m'aider. Enfin, elle l'a prétendu. Elle a su qu'on me surnommait honteusement « le Japonais », que mon physique frappait car il était étrange et elle tombait d'accord. Elle ajoutait que  ma personnalité lui avait également laissé de vifs souvenirs. J'étais naïf, timide, quasiment inhibé,  vide ou presque. En somme, elle n’était pas gênée de dire que j'étais un jeune homme  très débauché. J'adorais, disait-on, autant les hommes que les femmes. Enfin, il y a des choses qui se savent ! Je recevais des cadeaux extravagants. Un prince indien m'avait même donné une ceinture d'émeraudes et de diamants ! Une de ces femmes riches me dit un soir tout à trac que lors des représentations, les gens se faufilaient dans ma loge  pour renifler et me voler mes sous-vêtements. Elle me regardait d'un air entendu. Une autre me dit que sur scène, je n'étais pas timide. La danse classique ne l'intéressait pas mais j'étais à la mode. Elle l'admettait, elle était venue me voir danser. Certainement, elle comprenait mieux le prince indien depuis et les autres. Ils parlaient, ils parlaient...

4 J'avais été présenté au prince Pavel Lvov en 1907. Il était riche  et drôle. Il était très charmeur et très généreux. En outre, il était athlétique et beau. Il allait avoir quarante ans et s'il s'occupait de politique, il me sembla  singulièrement oisif. Lvov, le peu de temps qu'il se préoccupa de moi, m'installa dans un joli appartement, me fit don d'une magnifique garde-robe et m'offrit une bague en argent. Parallèlement, il aida financièrement ma mère et elle lui en fut reconnaissante. J'adorais Lvov. J'étais amoureux. Ce soir-là, Je dansais ce soir-là au théâtre Mariinsky et j'avais la réputation d'être un enfant de génie dont la bonté et la douceur étaient connus des danseurs. Pavel était là. Il avait une loge qui, comme à l'habitude, ne désemplissait pas et je savais qu'il parlait et charmait. Après le spectacle, il y eu un dîner au Cubat, un endroit de Saint-Pétersbourg qu'il aimait. Le souper était organisé en mon honneur. Diaghilev était là. Il l'avait invité. Il était très connu dans les milieux intellectuels et artistiques de la ville. Je me souviens de la façon dont il m'a regardé et de sa voix mondaine. Je suis, a-t ‘il dit, sincèrement ravi de vous rencontrer et je vous adresse mes félicitations. Il a eu une façon de me tendre la main...La soirée a été mouvementée. Tout le monde parlait. On buvait. C'était avant la Révolution. Avec Lvov, on ne pouvait s'ennuyer. Diaghilev posait sur moi ses yeux bruns. J'étais attentif.

 

5 On racontait tant de choses sur le comte Tiskievitch. Il possédait beaucoup de terres et disposait d'un château magnifique. Les serrures des portes y étaient faites de pierreries. Il prenait un bain dans une baignoire en or ! Lvov prenait ses distances. Ce comte m’acheta donc un piano –mais ce n’était pas le comte, c’était le prince que j’aimais. Ivor connaissait la réputation fastueuse de Diaghilev mais ce fut Lvov qui argumenta. Il invita Diaghilev dans son palais. Il m'y faisait venir régulièrement et dans une des salles, je m'entraînais. Serge avait ce projet des Ballets russes. Je dansais. Il me regardait. Je restais attaché à Lvov mais lui estimait que je servirais bien plus mes intérêts avec Diaghilev. Mes dons comme danseur, étaient reconnus. Il avait raison. Je lui souris et Il m’invita à venir le voir à l’Hôtel Europe où il était descendu. Il me déplaisait à cause de sa voix prétentieuse mais il était l’instrument de mon destin. J’avais rencontré la chance. Et celle de ma mère, car sa posture n'était  plus si grave...

 

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6. Debussy n'aimait pas mon Faune, les critiques détestaient Le Sacre et Jeux. Le public était partagé. Beaucoup criaient. Je devais compter les mesures pour les danseurs du Sacre. Ils devaient  marteler leurs pieds dans le plancher et souvent tourner sur eux-mêmes.  Le bruit dans la salle était si violent que mes danseurs se perdaient malgré la vaillance de l'orchestre. En coulisses, je comptais. Quelquefois, une danseuse, découragée me regardait. Je comptais. Elle reprenait. Ils reprenaient tous. Je comptais. En hurlant. Même pour la grande danse sacrale. Ils criaient aussi dans la salle et ne désarmaient pas. Pour le Faune, ils avaient détesté que les danseurs soient de profil, qu'il y ait ces grands mouvements de bras. Et l'indécence ! Il fallait crier plus fort qu'eux !

 

A Paris, ils se levaient pour applaudir et je les regardais quand je saluais ; ils criaient que j'étais Dieu. Le Dieu de la Danse ! Ils disaient : Ah mais quel Dieu ! Pas « un » dieu...Ils me trouvaient « exotique », « impressionnant ». J'étais « un vrai miracle ». Il était encore de tradition dans certains pays en Europe de faire danser les rôles masculins par des femmes travesties. J'étais donc complètement inattendu et si doué ! Quand j'étais sur scène en dehors de la scène, ils m'adoraient et en dehors de la scène, ils me regardaient, me regardaient...ça ne cessait pas. Deux ans avant, on ne me connaissait pas en dehors de la Russie et là,  ils criaient mon nom ! Quel Dieu ! Tu es Dieu ! Après, longtemps après, j'ai dit : Je suis Nijinsky. Je suis Dieu. Mais plus personne n'était là.