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Deux des ballets étaient filmés et Erik, qui avait vu les rushes, devinait qu'à la sortie du film la profession le couvrirait d'éloges au même titre que les spectateurs pour qui la danse classique était mal connue. Paradoxalement, ce tournage le vidait autant qu'il se galvanisait et pour lui qui avait l'habitude de la scène, c'était là une étrange découverte. Son metteur en scène que l'opposition silencieuse du chorégraphe et les remarques très claires de Julian avait atteint, se montrait désormais attentif et respectueux. Voulant lui montrer quel impact il avait dans le film, il se mit à réunir toutes sortes de photos de tournage. Elles étaient magnifiques et Erik qui n'avait pas vu ou pas voulu voir ce que signifiait l'autoritarisme de Mills, en découvrit brusquement le motif. Les nymphes formant procession étaient aussi gracieuses dans leurs tuniques blanches,  les yeux chargés de khôl, leurs beaux visages étincelants sous leurs tresses grecques qu’était étrange le faune encore alangui et sortant du sommeil. Le Spectre de la rose souriait sous les fards à une ballerine aux yeux clos. En justaucorps, les danseurs au travail répétaient longuement les mêmes exercices. Ces mêmes danseurs faisaient un travail d’acteurs. Les photographies englobaient tout. Même les pauses, les déjeuners et les sorties délassantes y apparaissaient. Il n’y avait pas d’album de tournage mais adroitement agencées, ces photos auraient pu en constituer un, magnifique. Mills en soumit l’idée à Erik, qui ne trouva pas l’idée stupide. Les danseuses furent d’accord mais Wegwood et Julian parurent perplexes. C’était les photos d’Erik qui prédominaient et il y paraissait toujours à son avantage : beau et lumineux. Il y était aussi souvent androgyne, les choix photographiques de Mills mettant résolument en avant cet aspect de lui-même. Le chorégraphe fut le premier à déclarer sa gêne :

- Ce serait un album maladroit. Je pense qu’il doit utiliser ces photos plus tard, avec plus de recul.

Et Julian fut lapidaire :

- S’il trouve une maison d’édition, pourquoi pas ? Mais ce sera une pauvre tentative. Il ne sait que faire de ses fantasmes, voilà tout et il les expose là, de façon déguisée.

Le projet tourna court et personne, pas même Erik, ne s’en soucia plus. Il s’assura cependant que Mills mettait les photos en lieu sûr et ne les dispersait pas. Kyra Nijinsky pourrait aimer celles du Spectre car, dans les sauts, il évoquait les bonds prodigieux effectués par son père. Il était sûr qu’elle aimerait aussi celles du jeune païen car le noir et blanc rendait plus étrange encore le beau visage antique. Julian ne le contraria pas et mit l’accent sur sa  fatigue. Le tournage n’était pas terminé, loin de là et le plus dur était à venir. Ce qu’il fallait à ce danseur si sollicité, c’était du repos et du délassement.