restaurant chic LOS ANGELES

Le restaurant dans lequel ils se retrouvèrent était luxueux et sur ce point, Erik avait vu juste. Très bien vêtu, rasé de près, se tenant droit, Julian avait la prestance qui sied à ce genre d’endroit et une élégance naturelle. Mills, dès qu’il s’assit en face de lui, parut médiocre, alors qu’il était pour une fois bien vêtu. Il souriait mais était sur ses gardes. Il n’aimait pas Julian et le redoutait. Celui-ci, tandis qu’ils dînaient, fut direct.

- Erik ne me dit rien et je ne suis pas son porte-parole. Cependant, je vais vous faire part de mes inquiétudes.

- Je vous écoute.

- Vous vous laissez aller. Vous divaguez. En termes clairs, vous sortez de  votre rôle. J’ai parlé avec Christopher et des bruits courent.

Mills sursauta. Il ne voulait  à aucun prix d'une confrontation violente avec quelqu’un comme Julian Barney dans un restaurant aussi luxueux mais il ne pouvait, sous peine, d'être déconsidéré, ne pas répondre.

-  Ah ? Des bruits courent...Erik a un contrat.  Personne n'est en danger. Mes divagations ?

Julian pensa au beau faune qui tout à l'heure s'était dressé. Il se tenait tout droit, son corps tavelé étant aussi attentif que son beau visage fardé, les tavelures de l'un rappelant les tâches de l'autre.  Il scrutait le monde, tout étonné que le désir l’envahit à ce point.

- Le Faune. Combien de fois l’avez-vous fait se reprendre ? C’est pourtant un ballet court ! 

- Comment?

- Il y a eu de très nombreuses prises....Etaient-elles toutes utiles? 

- C'est un temps de tournage bref et ce sont des ballets qui ont marqué l'histoire, vous ne pouvez le nier. C'est vrai que j'exige bien plus d'Erik que des autres mais il est celui qui représente Nijinsky. Mon sujet me fascine et je me laisse emporter…

- Je le vois bien. Vous l'avez fait se reprendre quatre fois pour la scène finale.  Est-ce vrai ce que j’entends ?

- Il fallait quatre prises.

- A vrai dire, vous en avez suggéré une cinquième mais Erik a tout de même reculé…Ce n’est pas son genre. Que vouliez- vous donc ? Qu’il soit, disons, plus excité ? Qu'il ne se contrôle plus...Vous auriez aimé cela? 

- Mais je...

- Allons, vous connaissez la légende : Nijinsky aurait joui dans le châle de la nymphe...

Nicolas rougit violemment. Ce qu’il refusait d'admettre lui sauta brièvement au visage. Devant ce lettré élégant et sûr de lui, il était ridicule. Il le comprit et en souffrit. Comme il restait silencieux, Julian reprit :

- Alors ?

- C'est un grand danseur.

- Pensez-vous que je ne le sais pas ?

- Bien sûr que vous le savez. Il est en quelque sorte...

- Oui ?

- C'est bon. Vous êtes infernal...

- Il est jeune et d'une beauté radieuse, ce qui le rend très désirable. Il sait cela, lui, qui bien que très jeune, danse depuis longtemps. Il danse et il sait qu’il inspire le désir. Il connaît bien les pièges mais ne les élude pas toujours. On le sollicite tant…

- Ce n'est pas ce que vous pensez ; j’aurais voulu une cinquième prise car…

Julian, qui pouvait être cruel, lui coupa la parole.

- Car?

- Bon d'accord....Enfin, ce n'est pas aussi trivial que vous le prétendez...

L'Américain parut ne pas entendre.

- Ah, vous voyez..Il vous a dit non. Tant mieux. Il a senti le danger et vous avez retrouvé vos esprits. Je suis sûr que ce film sera réussi.

 Le metteur en scène rougit de nouveau mais cette fois, monta le ton :

- Pardonnez-moi mais ce compliment venant de vous et ce restaurant si snob… Nous ne sommes pas du même monde et sachez que je m’en réjouis. J’adore travailler avec Erik et je l’admire.

- Je n’en doute pas.

- Malgré tout, je suis bon juge. Ce film va aider sa carrière. Vous allez bien sûr m’objecter qu’il va aider la mienne.

- C’est exact. Vous êtes chanceux, il est magnifique...

Cette fois, Mills monta le ton :

 - Mais dites-moi, que faites-vous là ? Erik n’est pas faible. Il sait se défendre et il a accepté les enjeux du film. Vous me trouvez risible, c’est ça ? J’aime la beauté qu’il représente. Il nous fait tendre vers l’Idéal.

- Je suis d’accord.

- Alors, ne parlez pas comme un amant surprotecteur.

- Pourquoi ? J’en suis un.

-Les choix affectifs d’Erik le regardent mais franchement…

Julian le toisa mais ne parut pas offusqué. Ce metteur mal vêtu  et sans manières lui en voulait à d’être snob et d’avoir tant d’argent mais il n’était pas sans répondant. Et il avait du talent. Il se contenta de conclure avec amusement.

-Vous ne vous emportez pas sans raison ! Je ne suis pas commode. Ceci dit, je n’irai pas plus loin puisque vous retrouvez vos esprits car c'est le cas, il me semble.  Ne vous inquiétez donc pas sur ce point. Et pour ce qui est de votre travail sur le film, sachez que je suis admiratif. C’est sincère.

Ils se séparèrent et en regagnant l’hôtel, Julian revit Erik incarnant le Faune. Il se redressait et se pelotonnait sur lui-même, donnant du Faune qu'il incarnait, une posture sérieuse et retenue, son casque blond surplombant sa tête aux sourcils redessinés et aux longs cils fardés. Puis il s’étirait et s’allongeait sur le ventre. Les mouvements de ses reins devenaient réguliers. Son excitation montait. Il attendait le plaisir. Mills avait raison. Cette libération aurait pu être belle à filmer…

Erik ne dormait pas quand il entra dans la chambre et ils s’observèrent.

- J’ai été partial.

- Ça m’étonnerait beaucoup…

- Je ne l’ai pas écrasé. Je pourrais le faire, tu sais. Tu le subjugues trop et ton attitude avec lui m’irrite.

De nouveau, en observant le danseur qui préférait ne pas lui répondre, il pensa au beau corps et à l’étrange visage du Faune et il fut presque inquiet.

Le lendemain et les jours suivants, Mills filma des plans les danseuses et lui et d'autres, où Erik était seul. Ce fut haché mais moins difficile. Le travail sur le ballet continua le lendemain. Cette fois, il reprit encore des scènes. Il s'attardait sur les profils des danseuses et surtout sur le corps et le visage du danseur. Il avait à nouveau cette recherche de l'innocence et du tribalisme qui lui faisait chercher les moments où son acteur s'abandonnait. Il le filmait en plan américain, cadrait ses profils, son visage de face, le filmait en plongée, le corps entier puis le corps morcelé. Il revenait au visage dont il avait fait accepter le nouveau maquillage et le filmait longuement. Il travaillait comme un forcené et, Erik lui répondait. Il était le Faune et il le fascinait.