BLEU

Wegwood fut le premier à regimber et les danseuses le suivirent. Mills parut se modérer et Erik resta de marbre, ignorant toute remarque. Le tournage prit un tour si particulier que Christopher dont l'intérêt pour Julian était limité se décida tout de même à le prendre à le voir. Ils convinrent d’un rendez-vous dans un café.

- Julian, Mills  adore filmer sans cesse un danseur qu'il épuise...

- Erik connaît ses limites.

- Il semble que non. Je suis surpris de ce qu’il accepte.

- Il le fait sans doute car son rôle l’implique beaucoup.

- Je vais être franc : je ne les comprends plus ni l’un ni l’autre. C’est un film. Il y a des enjeux et une éthique.

- Une éthique ?

- Oui. Ouvrez les yeux.

Dès qu’il fût à l’hôtel, le décorateur questionna son ami qui éluda. Il travaillait énormément, c’est vrai et dans une compagnie de danse, on lui aurait ménagé des pauses plus strictes. Mills s’emportait, était impérieux, ne le comprenait pas toujours et les journées étaient parfois dures mais il ne pouvait le blâmer.

- Je me rends bien compte…

- De quoi ?

- Jamais plus, il ne filmera ses ballets. Il est exalté.

- Je n’ai pas entendu les mêmes mots dans la bouche de Christopher. Il dit qu’il est sans cesse après toi, que tu pourrais te blesser….

- Bien sûr, il a des craintes. Les jours passent vite, en même temps…

Il n’en tira rien de plus et le tournage se poursuivit. Jouant de son influence, il se débrouilla pour voir les rushes et comprit enfin. Il vit Mills filmer divers moments  du ballet.  Rien ne lui parut suspect : le décor était magnifique, les costumes très beaux et les éclairages parfaits. Erik avait été, comme Nijinsky, cousu dans son costume et son visage était fardé à l’identique. Il portait un casque qui était la réplique de l’original. Les scènes où il était allongé sur son tertre, celles où les nymphes apparaissent et celles où il les assujettit étaient belles mais le malaise commençait à sourdre. Chaque scène, à ce qu’il comprenait, avait été refaite un nombre invraisemblable de fois…Ce volontarisme parut suspect à Julian qui n’était au bout de ses surprises. Se penchant davantage sur le tournage, il s’aperçut que Mills était fasciné par la scène finale, au point qu’il avait fait de nombreuses prises. En faisant parler çà et là un technicien puis un autre, il comprit les motifs du metteur en scène. Il était flagrant qu’il guettait un dérapage et donc, la vraie jouissance. On avait suggéré que sur la scène du Chatelet, Nijinsky, allongé sur le châle de la grande nymphe, avait joui. Cette anecdote passionnait Mills ? Le héros de son film n’était-il pas supposé ne plus savoir, par moments, où était la frontière entre le réel et l’imaginaire, entre Nijinsky et lui ? Si c’était le cas, il n’était pas seul en lice. Quel serait l’impact d’une telle scène sur un écran ? Le Faune sortait d’un vase grec.  Mi- humain et mi- animal, il s’éveillait au désir comme peut le faire une créature d’un autre monde. Est-ce cela que verraient les spectateurs ?  Julian voulait en savoir plus. Il invita Mills à dîner et en avertit Erik. Celui-ci regimba :

- Tu vas choisir un lieu splendide et l’intimider. Après quoi, tu vas dérouler tes reproches.

- J’ai des questions à lui poser.

- Pose-les-moi.

- C’est déjà fait. Tu n’y réponds jamais. De toute façon, il a accepté.

- J’imagine déjà la soirée qu’il va passer en ta compagnie ! Tu vas l’étourdir avec ton érudition et ton humour froid…

- C’est mon affaire.