faune_debussy

Le film "Le Danseur" implique le filmage du célèbre ballet de Nijinsky...

L'après-midi, Il filma les danseurs  se costumant et se maquillant et il fallut refaire les prises plusieurs fois. Mills était très énervé et obstiné. Pourtant, Erik était précis quand il couvrait son visage de fard blanc, redessinait ses yeux, ourlait sa bouche et vérifiait si tout allait bien. Mais il demandait encore. Refaire le maquillage des yeux, refaire le maquillage de la bouche. Encore lisser les cheveux. Mettre encore la coiffe pleine de fleurs. De face, de profil. Non, farder encore. Être de face. Être de profil. Se tourner lentement. Lever la tête. Encore. Erik n'omettait aucune objection. Il obéissait. Enfin Mills parut satisfait et dit avoir filmé ce qui lui était utile mais il fallait maintenant passer au démaquillage. Il cherchait le moment où les fards se diluent et où le vrai visage n'est pas encore reconnaissable. Il traquait certains regards, ceux que le danseur se lançait à lui-même pour vérifier la progression de son travail. Il traquait les mouvements du visage. Il cherchait. Là encore, il fut très long. Erik dut de nouveau le farder pour ensuite se démaquiller et ne dit rien. Julian resta circonspect. Il connaissait son amant et le savait bien incapable d'une telle obéissance mais Mills, lui, ne le savait pas. Il fallut ensuite qu'il retrouve avec sa danseuse les poses de Nijinsky et il le fit avec application. De profil, le visage levé, Erik était le frère de Vaslav. Son regard avait la même intensité et la même élévation. En pied, avec Adélia, il copiait les mouvements de bras du danseur et sa ferveur. Mills avait l'air radieux. Le danseur, très concentré cherchait ce qui était le mieux. Les costumes étaient à l'identique, la gestuelle du grand danseur scrupuleusement observée, les postures, les regards, jusqu'aux sourires et à la gravité. Les prises de vue furent longues et tous parurent ravis qu’elles prennent fin.

Le soir même, Julian invita Adelia et Erik dans un beau restaurant. Wegwood avait retrouvé sa femme et ses enfants et ses soirées étaient prises comme ses jours de loisir. Tout était très élégant dans le lieu où il les convia. La jeune fille semblait, dans un éclairage indirect, sortie d'une fresque de Pompéi et Erik offrait un beau profil apaisé. Ils étaient souriants mais un peu inquiets. Le cinéma n'était pas leur monde. Toutefois, la soirée fut belle.

- Je suis heureuse, dit Adelia. C'est une belle expérience.

- Et toi, Erik ?

-Je ne sais pas encore.

- Être filmé te change. Ta précision n'est pas la même. Et c'est la même chose pour vous, Adelia.

- Je ne saisis pas.

- Quand vous dansez, vous ne pensez plus à votre apparence mais le cinéma change la donne. Savoir qu'on est filmé contraint à contrôler davantage son image. Ce doit être un grand changement.

La danseuse acquiesça mais le jeune homme resta perplexe. Toutefois, le lieu était beau et ils s'amusèrent. Le lendemain, le danseur alla au studio seul. Mills voulait filmer le grand saut du spectre. Cela lui prit une matinée. Erik pensa qu’ils étaient quittes mais son metteur en scène  le retint encore pour le filmer reprenant certaines postures et il accepta. La journée fut longue et quand il revint à l'hôtel, il trouva un amant impatient.

- Tu auras quelques jours de libre ?

-Pas encore. Pendant plusieurs jours, je rencontre toutes sortes de spécialistes de cette période, des danseurs bien plus âgés que moi ; Il veut que leurs voix soient présentes dans le film, sinon leurs visages et il veut me filmer sous mes deux aspects.

-  Ensuite, oui...

- Mais d'abord le Faune... 

faune

L’Après-midi d'un Faune  était le premier ballet de Nijinsky, davantage le travail d'un jeune homme singulier que celui du grand danseur des Ballets russes à l'image ciselée. Aussi célèbre que le Spectre de la rose, il était auréolé de toute une relation à la modernité. On le dansait beaucoup, on le commentait sans cesse. C'était un objet d'étude pour intellectuels, une fascination pour les chorégraphes, un objet de nostalgie, un fantasme qui hantait les imaginations. Mills parut très tendu avant le tournage et Erik lui-même s’inquiéta. Il n'avait pas trouvé la barre si haute pour le Spectre de la rose mais le Faune l'angoissait. A Corona el mar, il avait cru pouvoir être rapide et concis puisqu'il avait déjà dansé ce ballet mais toute illusion l'avait quitté. Les rushs lui renvoyaient toutes ses erreurs et il lui fallait reprendre encore et encore ce qu’il croyait acquis. N’ayant plus que des doutes, il craignait d'être jugé par ses pairs, regardé avec hauteur par les chorégraphes qui avaient monté ce ballet tout autant que par les grands  danseurs qui avaient tenu le rôle et surtout, il redoutait de décevoir Mills.

- Il me croit infaillible alors que je suis faillible. Je mets beaucoup de temps à être satisfait de ce que je fais et je n'hésite jamais à défaire pour refaire. La perfection est un devoir. Irina me le disait. Oleg aussi.

Erik ne se trompait pas. Quand Mills avait rencontré Erik, il avait  réagi comme un spectateur. Or que voyaient ceux-ci quand quelqu'un comme lui était sur scène et jouait son rôle de manière si parfaite ? Un être qui n'appartenait pas à leur réalité. Ils omettaient le labeur acharné et ne voyaient que le résultat, bien sûr parfait. En filmant Erik en répétition, Mills avait découvert un danseur au travail. Il avait  découvert qu'on pouvait demander encore et encore à un tel être de reprendre certaines figures sous couvert d'une meilleure performance mais c'est au départ, c’est Wegwood qui faisait les demandes et il était chorégraphe. Lui, Nicolas s'était mis à exiger beaucoup au moment du filmage du Spectre, dans une totale inconscience, tenant pour futiles les remarques de cet Anglais.  C'était étourdissant de filmer dans l'effort un danseur classique aussi entraîné qu’un athlète d’autant que jamais il ne renonçait. Il pouvait admettre bien sûr qu’il fût fatigué mais tout cela  était passager…