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Le danseur n'eut pas l'air convaincu.

- Tu penses ?

C'était le moment de le rassurer. Il se garda de tout geste tendre et prit un ton ferme :

-Je ne le pense pas comme amant. Je ne veux pas te faire plaisir. Je le pense car c'est vrai.

Et comme le danseur semblait encore indécis, il ajouta :

- Je n'avais pas compris. Ce film est transformé par toi. Ils le savaient. Je le sais. Ne doute pas. Pas un instant.

Les yeux du jeune homme brillèrent de larmes contenues. Il était toujours face à son miroir qui lui renvoyait non plus l'image fardée mais dépouillée de son visage et il n'y voyait plus que celui du jeune homme qu'il était : blond, plutôt nordique et trop facilement séduisant. C'était un visage plus facile qui s'accordait avec le monde d'aujourd'hui, un visage qui avait quitté le domaine de l'idéal.

 Il se leva et retira son costume de scène puis alla se laver. Quand il revint, Julian le vit nu comme si souvent mais cette nudité le confondit car elle lui parut plus noble et plus intimidante.

- Je peux t'aider à t'habiller ?

- Si tu veux.

Il  prit ses vêtements  et l'habilla quasiment lui-même, ce qui se révéla troublant. Il frôlait de ses mains, les jambes, les bras, le torse, les épaules de son jeune amant et passait de la tiédeur de sa peau à la douceur des étoffes. Il entendait la respiration du jeune homme, sentait le sang battre à son cou et à ses tempes, se retenait de tout geste illicite puisqu'il suffisait de gestes simples et permis pour que la jouissance visuelle soit forte. Erik laissait son ami le libérer de sa nudité avec ruse et patience. Quand il eut terminé, Il était tout en bleu-marine comme avait pu l'être les lointains condisciples des écoles chics dans lesquelles on l'avait inscrit, lui, Julian, à Boston et ailleurs. Sobre et plein de classe. Il lissa ses cheveux et pour cela s'assit à nouveau face à son miroir de sorte que leurs regards se croisèrent à travers celui-ci en un élégant va et vient.

- Tu as une pause ?

- Trois heures.

- Tu retournes à l'hôtel de la production ?

- Oui.

- Et tu vas revenir et il va te regarder et te filmer, comme il vient de le faire et comme tous ceux qui seront là, il te voudra. Il voudra ce que tu montres et ils t'aimeront tous.

- Et ils seront jaloux ?

- De ce que tu es, oui.

- D'abord, on va à l'hôtel.

Erik lui décocha un regard sans équivoque qui troubla Julian.  Dans la chambre, le danseur mangea peu et dans l'abandon de l'amour physique, il fut lisse et doux, acceptant de son amant des caresses raffinées et lui demandant d'en inventer d'autres. Il semblait à mille lieues de la fleur qu'il avait incarnée et de toute image poétique, libre et sensuel. Puis comme s'il reprenait contact avec l'heure et les contraintes du tournage, il se prépara de nouveau et parut plus souriant. Julian lui demanda :

- Que va-t-il  faire maintenant ?

- Filmer le maquillage et le démaquillage. Filmer les costumes. Nous faire reprendre les mêmes poses que sur les photos où Nijinsky pose avec Karsavina.

- Tu changes très vite. Je ne l'avais jamais saisi à ce point.

- Je change ?

- Oh oui. Je te vois là comme un jeune danseur bien inscrit dans le monde et bientôt tu seras semblable à lui sur ces photos sur ces photos du début du siècle, donc, si différent...