kinneyballet

Quand ils s'arrêtèrent, le silence était total et ils se regardèrent inquiets. Wegwood  s’avança vers ses danseurs et tous les trois regardèrent Mills et l'équipe technique. Chacun d'eux savait ce qu'il avait fait mais Mills était parallèle au monde de la danse. Quoique néophyte, il aimait les ballets et il y avait longtemps, vraiment longtemps qu'il n'avait vu quelque chose d'aussi beau ! Il avait filmé Adelia et Erik en répétition mais ils ne lui avaient pas semblé si bons. Il était cependant ennuyé mais il leur fallait danser à nouveau. Il voulait avoir deux versions. Il verrait ce qu'il en ferait. Wegwood s'apprêta à conseiller ses danseurs et à tout recommencer après une pause qui était prévue. Julian dut attendre pour s'approcher d' Erik qu'il en eut fini avec son chorégraphe et quand il fut face à lui, il fut saisi : ce n'était pas son amant. C'était l'esprit de la rose, beau d'une manière si tendre et émouvante qu'il en fut presque tourmenté. Il regarda ce visage maquillé, viril malgré les fards et rencontra son regard :

- Tu n'es pas encore parmi nous...

- Non, c'est vrai, pas encore...

- C'est le Carnet ?

- Le Carnet. Le Journal. Ses paroles. La danse...

- Et la Rose ?

- Je suis la Rose. Maintenant. Je te prie, ne m'en veux pas, je ne peux te parler facilement...

Julian frémit. Il n'avait jamais cru que ce danseur, qu'il avait si souvent vu danser, se déroberait ainsi. Ou plutôt, qu'il serait ainsi habité. C'était l'habitude qu'il avait de rencontrer souvent des artistes hors de leurs rôles ; Il finissait par oublier qu'ils puissent en être envahis. Ou encore, peu l'étaient comme Erik pouvait l'être, ce qui mettait à part ce jeune homme qu'il aimait. C'était cela : cette vulnérabilité qu'il signalait.

Mills annonça la reprise. Julian s'écarta d'Erik. L'instant d'après, de nouveaux réglages étaient faits  puis on filmait. Le jeune homme  dansa de nouveau. Il fut  plus fort et en même temps plus viril. Adelia eut plus de douceur. Elle garda une expression rêveuse qui suggérait l'abandon mais, quand elle  imita le doux geste de se pencher vers la rose qui était à ses pieds, elle eut  une intensité nouvelle. Au moment du pas de deux, ils furent plus retenus qu'abandonnés. Adelia était pourtant la même jolie rêveuse. Il était toujours aussi androgyne et troublant mais il irradiait davantage. Pourtant, le pas de deux qu'il dansa avec elle fut  plus aérien. Les mouvements de bras étaient plus somptueux, les sauts plus parfaits, la sensualité et la grâce plus tangibles. Et à cela, il y avait une raison qui n’échappait à personne : il était à la fois la rose telle qu'on l'a cueillie et posée dans son corsage et il en était l’esprit qui se met à hanter de façon impérieuse une jeune fille. Ils dansaient, il tournait autour d'elle avant qu'elle ne le rejoigne. Il était tout en courbes et en même temps si ferme, si présent, si gracieux. Il était un esprit obstiné, charmant, suppliant. Il était aussi prompt à prier qu'à charmer. Il adorait autant qu'il demandait à l'être. Radieux, mouvant, il allait de l'invisible au visible avant de regagner par un saut immense dans l'infini un monde qu'elle ne connaissait pas. Et elle n'avait de cesse qu'il revienne encore. Tout le monde fut émerveillé. Il y avait ce ballet, ces thèmes  du cercle, que ce soit celui du rêve, de la mort ou de l'amour. Et il y avait ce qu'il faisait naître, lui, Erik. Une beauté aussi précieuse que rare. Tout le monde sentit le changement et Mills montra cette fois sa satisfaction en regardant Adelia et Erik avec admiration. Un des techniciens se mit à applaudir et tous suivirent. Julian se demanda qui dans la salle ne pouvait tomber amoureux de deux êtres aussi beaux ! Toutefois le danseur et la danseuse parurent presque timides. Cela plut. Le mystère restait entier. Ils avaient été touchés, électrisés, tous. Pourquoi sinon? Tout avait été magnifique. L'inhabituel crée le magnifique. Pourtant, ni le spectre ni la danseuse ne disaient rien. Mills dit qu'il était très content de l'une et l'autre versions et qu'il allait de toute façon utiliser l'une et l'autre de façon partielle. Il remercia brièvement Wegwood  et Adelia et se tourna vers son danseur. De nouveau il était face à ce danseur qui, après avoir dansé, finissait de reprendre son souffle et n'en était que plus troublant. Julian était trop loin pour entendre ses paroles mais ce qu'il prévoyait commençait à se dérouler.

 

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Mills face un tel danseur étoile était subjugué. Ces pirouettes, ces sauts, toute cette gestuelle splendide à la fois si précise et si harmonieuse lui étaient un langage nouveau, totalement ensorcelant. Et il y avait ce corps marqué par l'effort et ce beau masque attentif. L'échange dura quelques instants puis Erik adressa un sourire poli à son metteur en scène et revint vers son amant.

- Comment était-ce ?

- Oh, Erik ! Superbe, bien sûr.

Erik fit un signe et Julian le suivit dans la salle de maquillage. Avec des gestes lents, il le vit retirer les fards de son visage. Le blanc fondait, le khôl qui cernait ses yeux s'effaçait, les lèvres reprenaient leur teinte claire. Les cheveux libérés de la jolie coiffe restaient encore tirés en arrière et en même que partaient lentement les dernières traces de ce beau masque qu'il avait érigé, le jeune homme dit :

- J'ai regardé le Carnet et j'ai voulu le suivre. Je n'ai pas dansé comme à New York, c'est sûr mais je ne suis pas pour autant satisfait.

- Julian parut surpris :

- Mais, sais-tu ce que tu as fait ?

- J’ai dansé…

- Erik, tu ne tournes pas un film expérimental sur Nijinsky. Tu n'en es pas le sosie. Tu n'es pas dans les stéréotypes car tu ne le singes pas. Ce que tu as fait est  emprisonnant,  envoûtant. Ceux  qui iront voir le film captureront un peu de l'âme de cette rose...

Le danseur n'eut pas l'air convaincu.

- Tu penses ?

C'était le moment de le rassurer. Il se garda de tout geste tendre et prit un ton ferme.